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État d'avancement en mars 2014 : du n°219 au 238."

Et la France devint une puissance négrière

C'est à la fin du XVIIe siècle que la France est vraiment entrée dans la traite négrière par l'Atlantique. Au moment même où son implantation dans les Antilles s'est affermie.

Au XVIe siècle, la France avait essayé de participer activement aux débuts de l'expansion maritime et coloniale européenne en direction des Amériques : en 1534, Jacques Cartier atteignait Terre-Neuve ; de 1556 à 1559, une colonie éphé-mère occupait la baie de Rio de Janeiro au Brésil - la fameuse « France antarctique »1 ; en 1608, Champlain découvrait Québec. Mais les premières colonies durables ont été fondées aux Antilles*2, à partir de 1626, soit près d'un siècle après le départ de Jacques Cartier de Saint-Malo.

De nombreuses raisons ont été avancées afin d'expliquer ce « retard » français comparativement aux entreprises des Ibériques, pionniers en matière d'expansion coloniale, ou encore de l'Angleterre et des Provinces-Unies au XVIIe siècle. En réalité, plus que d'un retard, il faudrait parler d'un décrochage étant donné les tentatives rappelées plus haut et amorcées dès le XVIe siècle. En outre, ce décrochage n'est pas synonyme de manque de moyens. Certes, la France, en proie aux guerres de Religion et victime de son « gigantisme » , pour reprendre l'expression de Fernand Braudel, était accaparée à la fin du XVIe siècle par d'autres fronts - intérieurs, maritimes et continentaux.

Mais il y a eu aussi, tout simplement, un certain désintérêt. Jusqu'au traité d'Utrecht de 1713, qui mit fin à la guerre de Succession d'Espagne, l'État français a hésité entre le désir d'utiliser les établissements des Antilles pour pirater la route de l'argent hispano-américain et la volonté de développer un commerce colonial entre cette région et la métropole. Cet engagement limité concernait plus encore le monde du négoce et de la marchandise qui vivait encore assez bien de ses trafics traditionnels : commerce du blé, du vin et du sel, sans oublier les spéculations plus récentes de la grande pêche hauturière à Terre-Neuve, à l'origine de la fortune de Saint-Malo devenu au XVIIe siècle un port d'envergure mondiale.

A partir des années 1650, cependant, le retournement de la conjoncture économique qui mit à mal les anciens circuits commerciaux a incité certains marchands, plus jeunes, moins établis et plus entreprenants, à rechercher de nouveaux débouchés. Ce sont ces hommes, les Guillon de Nantes ou les Dhariette de Bordeaux, qui, retrouvant la route des Antilles, amorcent le trafic négrier à la française.

LE TEMPS DES FLIBUSTIERS

En 1625, le navigateur normand Pierre Belain d'Esnambuc débarque dans l'île de Saint-Christophe, qui devient la première colonie française des Antilles3. En 1626, Richelieu fonde la compagnie de Saint-Christophe, placée sous « l'autorité et puissance du roi » , et autorise d'Esnambuc et ses hommes à coloniser les îles voisines.

Les premiers colons doivent en réalité se débrouiller seuls, luttant contre les Indiens et les Espagnols, tout en se partageant l'île avec les Anglais. En 1635, 400 Dieppois débarquent à la Guadeloupe. La misère, la faim et la maladie les y attendent. A partir de 1637, la Martinique devient le centre de la colonisation française dans la région. En 1640, une poignée d'aventuriers s'emparent de l'île de la Tortue, à quelques encablures de Saint-Domingue, dont la partie occidentale est alors délaissée par les Espagnols. La colonie de « la Tortue et Coste Saint-Domingue » compte environ 400 personnes en 1665, 3 500 en 1677.

La première étape de la « mise en valeur » des Antilles est longue et ardue. Dans son Histoire des aventuriers , en 1686, Alexandre Oexmelin, l'un des premiers colons, raconte qu'il a d'abord fallu défricher les terres pour cultiver des vivres avec de faibles moyens. Pour pallier le manque d'argent et d'outils, les colons ont dû s'associer avec les boucaniers* et les flibustiers qui pillaient les navires croisant dans la zone.

Les colons commencent par cultiver le tabac, adapté aux conditions écologiques locales et demandant peu de capitaux pour se lancer. Certains d'entre eux passent ensuite en métropole afin d'inciter des « engagés »* à les rejoindre. Généralement de pauvres gens acceptent, moyennant l'avance nécessaire pour payer leur traversée, de se louer par contrat pour une durée comprise entre trois et sept ans. Ils sont durement exploités et beaucoup meurent de maladie mais aussi à cause de mauvais traitements, au point que l'on a pu parler à leur sujet d'esclavage temporaire. Ce qualificatif est excessif, même si la transition entre engagement et esclavage mériterait d'être réétudiée.

L'écart est grand qui sépare le monde décrit par Oexmelin de celui de l'époque de la grande plantation esclavagiste du XVIIIe siècle. Les terres ont été concentrées et l'espace rigoureusement organisé. Surtout, une main-d'oeuvre servile a été introduite dans les colonies pour la culture intensive du sucre. Implantée par les Espagnols à Cuba en 1517, la canne à sucre commence son expansion à Saint-Domingue vers 1700. Elle nécessite d'importants investissements ne pouvant être rentables qu'à partir d'une certaine échelle. Il faut pour cela une main-d'oeuvre nombreuse et enrégimentée. Les engagés auraient pu y contribuer. Mais il aurait fallu les payer plus cher et ils aspiraient à s'établir à leur compte au terme de leur contrat. Enfin, de multiples facteurs reprise économique du XVIIIe siècle, hausse des salaires... tendent à réduire considérablement le trafic des engagés venus de métropole.

Cette source de main-d'oeuvre se tarit donc au moment même où les planteurs ont de plus en plus besoin de bras. D'un autre côté, les populations indigènes des îles ont été largement décimées. L'Afrique, dont les côtes avaient été reconnues par les Portugais au XVe siècle, avant même la découverte de l'Amérique, avait jusque-là entretenu un commerce diversifié avec l'Europe. Un trafic d'esclaves s'était déjà développé, en direction du Portugal, alimentant la première véritable colonie de plantation esclavagiste de l'Atlantique : Sao Tomé. Cette île située à environ 350 kilomètres des côtes de l'actuel Gabon a supplanté dès 1544 Madère pour la production de sucre.

A partir des années 1660, la traite négrière par l'Atlantique prend son essor, devenant pratiquement le seul lien entre Europe, Afrique et Amérique. Dès 1671, à la Martinique, la canne à sucre occupe les deux tiers des terres cultivées. Trois ans plus tard, les possessions françaises des Antilles, jusque-là placées sous le contrôle de la Compagnie des Indes, deviennent colonies royales. L'État incite aussi à la mise en place de compagnies de commerce capables de fournir des esclaves. Surtout, il libéralise le commerce avec les îles et réduit les taxes sur la valeur des produits de retour vers la métropole 5 % en 1670, 3 % en 1674. La traite peut débuter. La Rochelle, Bordeaux, Saint-Malo figurent parmi les premiers ports à s'y intéresser, avant que Nantes et la Bretagne avec Saint-Malo et Lorient ne prennent la tête du mouvement.

L'État absolutiste y voyant un moyen de contrôler l'activité des colons, le Code noir est édité en 1685 : un texte où l'esclave est à la fois décrit comme un « bien meuble » et comme un homme et que les colons appliquent, de fait, à leur guise. Le tout sur un fond de « racialisation » de l'esclavage aux Amériques. Car, d'une part, on prend l'habitude d'associer ce qui n'était pas le cas jusque-là en Europe esclavage et populations noires ; et, d'autre part, les relations sociales et de travail s'organisent dès lors en fonction des différences de couleur. Plus on est noir et plus on est cantonné aux opérations les plus simples et les plus dures, tandis que les créoles* nés sur place et les sang-mêlé, qui semblent moins dangereux que les esclaves fraîchement arrivés, peuvent avoir accès à des fonctions d'encadrement. Même l'existence d'un groupe de libres de couleur particulièrement dynamique sur le plan économique ne fait que renforcer les préjugés liés à la couleur et à entretenir une division cf. Frédéric Régent, p. 52 .

Entre 1713 et 1791, 1 million d'esclaves arrivent aux Antilles, dont plus de 775 000 à Saint-Domingue. La plupart d'entre eux proviennent de l'Afrique centre-occidentale et de l'arrière-pays de la baie du Bénin. Cette dernière région fournit les plus forts contingents pour la Martinique, alors que les Kongo, originaires du royaume du même nom, sont les plus nombreux à Saint-Domingue. La Guadeloupe présente une situation intermédiaire, avec un équilibre entre ces deux composantes et celles originaires du Biafra et de la Sierra Leone.

En moyenne, il arrive dans les colonies 9 hommes pour 5 femmes. Cette sous-représentation voulue des femmes n'est pas seulement due au fait que les colons pensaient les femmes moins utiles au travail des champs les femmes esclaves y étaient utilisées comme les hommes. Elle s'explique aussi largement parce que les planteurs préféraient importer régulièrement de nouveaux esclaves plutôt que de compter sur les enfants qu'il faudrait former sur place, tandis que les femmes enceintes étaient forcément moins productives.

Pourtant, à la fin du XVIIIe siècle, la Martinique et la Guadeloupe ont trouvé un équilibre entre les sexes. C'est que, plus délaissées par les négriers français, ces îles reçoivent plus de femmes, ce qui favorise la reproduction des esclaves, tandis que créoles et métis sont plus nombreux. En Martinique comme en Guadeloupe, les créoles composent en effet la grande majorité de la population, dont beaucoup de métis. Ces enfants nés de rapports entre des femmes esclaves et leur maître blanc demeurent esclaves, suivant en cela le statut de la mère ; leur père pouvant toujours décider de les affranchir.

Il en va différemment à Saint-Domingue, où les Africains nés sur le continent noir sont majoritaires. D'où proviennent ces différences ? En partie du fait d'une culture de la canne à sucre plus intensive à Saint-Domingue, laquelle nécessite des esclaves toujours plus nombreux, et donc une traite plus forte, elle-même source de déséquilibres démographiques plus accentués.

A ce rythme, les Blancs ne constituent dans les années 1780 qu'environ 12 % de la population des îles du Vent Martinique et Guadeloupe et 6 % de Saint-Domingue, dont nombre de propriétaires résident en France, faisant gérer leurs plantations par des Blancs célibataires. A la veille de la Révolution, les esclaves représentent 89 % de la population totale de Saint-Domingue, 83 % en Martinique et Guadeloupe, soit près de 600 000 personnes sur les 760 000 que comptent alors les Antilles françaises.

Zones peu étendues mais à très forte concentration servile, les Caraïbes du XVIIIe siècle se distinguent ainsi des grands espaces comme le Brésil, le Vieux Sud des États-Unis, l'Italie romaine, le monde des cités grecques et l'Afrique noire de la fin du XIXe siècle, où la proportion d'esclaves pouvait être comprise entre 15 et 40, voire 50 % de la population totale, comme elles se distinguent des sociétés où l'esclavage en concernait moins de 10 % comme dans la Chine ancienne.

LA VIE DANS LES PLANTATIONS

La grande majorité de la population servile est affectée à la production du sucre. A Saint-Domingue, où les exploitations sont les plus vastes, 1 esclave sur 3 travaille dans les plantations sucrières. En 1720, ils étaient environ 75 en moyenne par sucrerie ; près de 200 en 1790. Les autres esclaves vivent sur des caféières et des indigoteries l'indigotier est une plante tropicale dont les feuilles fournissent une belle teinture bleu foncé. Un esclave sur 20 travaille dans les petites villes portuaires, comme domestique, artisan ou bien encore manoeuvrier. C'est là que l'on rencontre les fameux esclaves « à talents » bien connus aussi dans le monde grec antique par exemple, des esclaves ayant appris un métier et loués par leurs maîtres à des employeurs contre un revenu monétaire.

De toutes les cultures coloniales, celle du sucre est sans doute la plus pénible, en partie du fait des travaux de nuit imposés durant la récolte. La plupart des hommes et presque toutes les femmes s'activent aux champs. Le travail y est généralement organisé en équipes ou « ateliers » : le « grand » atelier est destiné aux travaux les plus durs, et le « petit » réunit les plus jeunes et les plus faibles. A cela s'ajoute une hiérarchisation verticale des activités au sein de la plantation elle-même. Les chefs supervisent des équipes de sucriers, charretiers ou encore de gardiens d'animaux et leurs apprentis, tandis que s'activent aussi nombre d'artisans et de domestiques. Enfin, choisis parmi les esclaves, et souvent nés dans les colonies, les « commandeurs » surveillent le travail et exécutent les punitions. Physique ou symbolique, la violence est constante car elle dérive du droit du maître d'user et d'abuser de son esclave. Cela n'exclut pas l'existence de pratiques paternalistes, destinées à limiter les résistances.

La population blanche des colonies est très diverse. A Saint-Domingue, les premiers colons étaient des « hérétiques » protestants ayant pu fuir les guerres de Religion. Sont arrivés ensuite à petits flux réguliers des aventuriers4, métropolitains en rupture de ban et des marins désireux de s'établir. S'ajoutant à la partie plus stable de la population, cette « pègre blanche » vit aussi bien dans les espaces intérieurs de l'île que dans les agglomérations. Imprévisibles et autonomes, ces « petits Blancs » constituent parfois une masse de manoeuvre permettant aux riches planteurs ou « grands Blancs » de mieux s'opposer aux contraintes métropolitaines. Une aristocratie de même nature dont les moeurs nous ont été dépeintes par la belle thèse de Caroline Oudin-Bastide5 s'affirme à la Guadeloupe et à la Martinique.

PETITS ET GRANDS BLANCS

Malgré ces différences de statut, la population blanche fait front contre les esclaves et les gens de couleur. Le petit Blanc est en effet d'autant plus enclin à marquer sa différence qu'il se trouve lui-même marginalisé par la caste des grands propriétaires et des notables. A Saint-Domingue, un autre ciment réside dans l'opposition de la plupart des Blancs de l'île aux mesures réglementaires imposées par la métropole. Pour mieux défendre leur « autonomie », colons, hommes de loi et notables construisent ainsi la fiction d'une île qui, conquise par des particuliers, se serait ensuite donnée volontairement à la couronne de France, moyennant le respect de ses libertés et franchises originelles. Ce mythe est habilement utilisé jusqu'à la Révolution afin de légitimer le refus de l'interventionnisme métropolitain, que celui-ci concerne l'application du Code noir ou celle du régime de l'Exclusif, qui interdit de commercer avec des navires battant pavillon étranger ou avec les colonies britanniques du continent.

Des velléités autonomistes se font jour, à la fois réelles pouvant dégénérer en révoltes et montées en épingle afin de mieux en imposer à la métropole. L'éloignement, la faiblesse des troupes sur place, la corruption d'une partie de l'administration coloniale, contraignent l'État, également soucieux de préserver de bonnes relations avec sa colonie, à tolérer ce qu'il ne peut empêcher. Pas vraiment américains mais pas non plus considérés comme des Français comme les autres par les métropolitains, planteurs et petits Blancs de Saint-Domingue ont besoin aussi de la protection de l'État contre les Espagnols qui occupent l'autre partie de l'île.

C'est que, à la fin du XVIIIe siècle, la partie occidentale de Saint-Domingue s'est hissée au rang de premier producteur mondial de sucre et à l'un des premiers pour le café et l'indigo. Introduite durant les années 1720, la culture du caféier s'est répandue progressivement, d'abord aux îles du Vent puis à Saint-Domingue, grâce notamment aux petits propriétaires qui ont défriché des espaces montagneux. Vers 1770, les Caraïbes françaises produisent 17 % de sucre de plus que les colonies britanniques, 9 fois plus de café et 30 fois plus d'indigo.

En valeur, les exportations de la Caraïbe française passent de 16 millions de livres tournois en 1716 à environ 200 millions à la fin des années 1780. Pour un État demeuré mercantiliste, les Antilles, Saint-Domingue en tête, constituent alors l'essentiel d'un système plus colonial qu'impérial. Les notions d'empire colonial et de France d'outre-mer, autrement dit l'idéologie impériale des XIXe et XXe siècles, « étaient étrangères aux équipes dirigeantes de la monarchie administrative » d'Ancien Régime, comme l'écrit Charles Frostin. « Les colonies leur apparaissaient comme de simples établissements de commerce où ne pouvaient se trouver engagés ni l'honneur du roi, ni celui de la nation, puisqu'ils ne faisaient pas véritablement partie de la France. » De sorte que la perte du Canada en 1763, après les défaites de la guerre de Sept Ans, est durement ressentie à La Rochelle, mais le principal, pense-t-on à Paris, a été conservé : les Antilles. L'objectif est de disposer d'espaces capables de produire des denrées coloniales pour lesquelles la France n'a pas à débourser de « devises » alors même qu'elle peut ensuite les revendre en partie sur les marchés européens.

L'esclavage a-t-il enrichi la France ? Il est difficile de le savoir tant les données sont contradictoires. D'un côté, l'économie esclavagiste fournit à la fin de l'Ancien Régime près de 35 % du commerce « extérieur » de la France. D'un autre côté, une part grandissante des produits coloniaux est réexportée en Europe sans être transformée sur le territoire national. L'État dépense également beaucoup pour les colonies : des primes sont attribuées aux négriers ; l'entretien d'une flotte de guerre pour défendre les îles coûte cher. De plus, la rivalité entretenue avec la Grande-Bretagne à propos de la question coloniale conduisit à l'intervention de la France dans la guerre de l'indépendance américaine à partir de 1775, laquelle creuse largement le déficit de l'État.

Plus on avance dans le XVIIIe siècle et plus le différentiel de croissance en faveur des espaces de l'intérieur et de l'est de la France plus manufacturiers s'accentue aux dépens de ceux de la façade maritime atlantique, pourtant tournés vers le monde colonial. Comme si la France de l'Ouest maritime s'enfermait dans un mode de développement périphérique et artificiel, plus fondé sur le commerce que sur la production.

Globalement, la métropole ne semble donc guère avoir été tirée par le commerce colonial américain. Par contre, il est évident qu'à une autre échelle, celle de certains ports, de certaines activités et de certains milieux, le système esclavagiste était très profitable. A Nantes, la surface financière du négoce est ainsi multipliée par 6 entre 1768 et 1789, date à laquelle elle atteint 120 millions de livres. Nombre de planteurs et de négociants peuvent ainsi s'enrichir en exploitant le travail des esclaves tout en profitant des subsides et de la protection de l'État.

L'argument économique joue d'ailleurs un rôle important lors du débat sur l'abolition de l'esclavage à la fin du XVIIIe siècle. Planteurs et négriers clament que l'abandon de la traite signifierait la ruine et la mort de 6 à 8 millions de Français. La traite est nécessaire aux colonies, les colonies au commerce et le commerce à la France, répètent-ils. Syllogisme dénoncé par le député girondin Clavière en 1791 qui ironise sur l'importance « romanesque » du commerce colonial, lui opposant celle d'un commerce intérieur « patriotique » 6. Et lorsque la traite s'interrompt brusquement à partir de 1792 du fait de la guerre maritime avec la Grande-Bretagne, pour ne reprendre qu'en 1815, aucun citoyen ne meurt de faim pour cette raison...

On notera par ailleurs que, prompts à user de la menace du « séparatisme » sous l'Ancien Régime, à l'époque où, mercantilisme aidant, l'État accordait un rôle important aux colonies, les planteurs se rappellent souvent, sous la Restauration 1815-1830, au bon souvenir du pouvoir métropolitain. Il ne s'agit alors plus de le menacer de faire sécession, mais de lui demander de respecter le « pacte de famille » qui les unit à la métropole. Il est vrai que le sucre colonial est à cette époque directement concurrencé par celui qu'on tire de la betterave produite dans les grandes fermes du nord et de l'est de la France. Et que, désormais, ce sont surtout les îles qui ont besoin de la métropole.

Par Olivier Pétré-Grenouilleau