Israéliens et Palestiniens. La paix au bout du fusil

Dès le début du XXe siècle, la logique de refus s'est traduite par d'implacables affrontements entre Juifs et Palestiniens et a interdit tout compromis. Le processus de paix actuellement en cours finira-t-il par aboutir à la coexistence de deux États sur une terre disputée depuis plus de cent ans ?

La poignée de main qu'échangèrent le Premier ministre israélien Yitzhak Rabin et le chef de l'OLP Organisation de libération de la Palestine Yasser Arafat le 13 septembre 1993 a été, à juste titre, considérée comme un événement historique. Elle marquait symboliquement la reconnaissance mutuelle entre deux adversaires décidés à mettre un terme à une guerre de cent ans. Une guerre dont les prémices étaient apparues au cours des années 1880 quand la première vague d'immigrants juifs venus de Russie atteignit la Palestine.

L'assassinat du tsar Alexandre II, en mars 1881, fut en effet suivi d'une série de pogroms1 sans précédent. Des dizaines de milliers de Juifs quittèrent alors la Russie pour l'Occident, en premier lieu pour les États-Unis. Quelque 10 000 immigrants gagnèrent toutefois la Palestine. C'était alors une province ottomane aux contours flous, dont le centre était formé par Jérusalem et la région littorale de Jaffa, peuplée par des Arabes. En majorité musulmans, ceux-ci étaient au nombre de 460 000, employés pour la plupart dans l'agriculture. Ils coexistaient avec une petite communauté juive de 25 000 âmes, divisée entre sépharades* et ashkénazes*.

Les sépharades constituaient en quel-que sorte le peuplement juif originel : ils étaient les descendants des rares Juifs qui n'avaient jamais quitté la Terre sainte, ou s'y étaient installés depuis des siècles - ainsi certains des Juifs expulsés d'Espagne en 1492. Sujets du sultan ottoman, bien intégrés dans l'environnement levantin, ils étaient souvent artisans ou petits commerçants et parlaient arabe, même si entre eux ils communiquaient généralement en judéo-espagnol.

Les ashkénazes étaient arrivés pour l'essentiel au XIXe siècle. Parlant le yiddish, ils se consacraient exclusivement à l'étude de la Torah et vivaient de maigres subsides envoyés par la diaspora. Placés sous la protection des consuls européens, et donc soustraits à l'autorité de la Sublime Porte, ils bénéficiaient du système des capitulations un ensemble juridique accordant privilèges et immunités aux Européens au sein de l'Empire ottoman. Souvent âgés, installés dans les quatre villes saintes du judaïsme Jérusalem, Tibériade, Safed, Hébron, ces quelques milliers de traditionalistes laissaient les Arabes indifférents. Parce que leurs motivations étaient uniquement religieuses, ils ne remettaient aucunement en cause l'ordre social.

Rien de commun avec les « Amants de Sion » , ces Juifs russes qui débarquèrent en Palestine dans les années 1880. Pour eux, le retour à Sion passait par la fondation de colonies agricoles qui devaient permettre l'enracinement économique et la renaissance politique et spirituelle du peuple juif. Certes, cet objectif national n'était clairement affiché que par quelques minorités actives, comme le groupe Bilou qui réunissait des étudiants venus de Kharkov. Mais une indéniable aspiration protonationale portait, de façon diffuse, toute cette première vague migratoire.

Les autorités ottomanes ne s'y trompèrent pas : dès 1882 elles interdirent officiellement l'immigration juive - ce qui ne l'empêcha pas de se poursuivre, grâce au bakchich... Bien que modeste, cette arrivée continue de Juifs suscita la première protestation publique de la part des Arabes de Palestine. En juin 1891, des notables de Jérusalem adressaient au Grand Vizir le Premier ministre dans l'Empire ottoman un télégramme qui demandait l'arrêt de l'immigration et l'interdiction de la vente des terres. D'emblée étaient formulées les deux exigences que les Palestiniens ne cesseraient de mettre en avant pendant plus de cinquante ans.

Pourtant, si, dans les colonies agricoles, des conflits de voisinage éclataient parfois, les Juifs ignorant les pratiques coutumières locales libre pâture, droits d'accès, etc., les rapports avec les Arabes étaient alors plutôt bons. Dans la vingtaine de villages d'immigrants existants se mit en place une structure typiquement coloniale dans laquelle les contremaîtres juifs encadraient la main-d'oeuvre arabe. Cette coopération inégalitaire, introduite dans un souci de rationalisation économique sous l'influence du baron Edmond de Rothschild, fut paradoxalement un facteur de stabilité des relations intercommunautaires.

En cette fin du XIXe siècle, certains lancent pourtant de prémonitoires mises en garde. Au retour d'un voyage en Palestine en 1891, l'essayiste juif Ahad ha-Am, chef du sionisme* culturel, appelle ses frères à établir avec le peuple arabe des « relations d'amour et de respect, de justice et de droit » . Noble programme dont l'histoire, malheureusement, ne tiendrait pas compte.

En 1897, la naissance de l'Organisation sioniste, sous la conduite de Theodor Herzl, si elle est d'une importance politique capitale, n'a guère eu de répercussions sur le terrain. Certes cet événement fondateur n'a pas échappé à des observateurs avisés, comme l'ancien maire de Jérusalem Youssouf Zia al-Khalidi qui demande aux sionistes « de laisser la Palestine en paix » . Mais Herzl lui-même n'est pas favorable à l'immigration incontrôlée de Juifs en Palestine qu'il taxe d' « infiltration » et privilégie la voie diplomatique pour faire avancer l'idée sioniste.

Une opposition irréductible qui s'amplifie entre les deux guerre

Les choses changent à partir de 1904, l'année même de la mort de Herzl, lorsque commencent à débarquer à Jaffa de jeunes Juifs russes imprégnés d'idéaux de transformation sociale et bien décidés à établir en Palestine une société juive entièrement indépendante. Pour eux, la colonisation doit commencer sans tarder, et sans attendre l'issue d'oiseuses négociations avec le sultan.

A partir de 1907, l'Organisation sioniste leur apporte son soutien. En 1909, ils inventent la première kvoutza , l'ancêtre du kibboutz, qui apparaît vite comme l'instrument idéal pour développer la présence juive dans des zones inhospitalières2. Ces pionniers se dotent également des premières organisations armées, chargées de la défense des implantations juives contre les raids bédouins.

C'est alors que se cristallise une logique d'opposition irréductible qui ne fera que s'amplifier dans l'entre-deux-guerres. Toute cette agitation n'échappe pas à l'élite palestinienne locale dont les deux journaux, Al Karmil et Filastin , prennent nettement position contre le sionisme. La conviction se fait jour que son ambition politique ne peut se réaliser, pour reprendre les termes d'une lettre ouverte de 1911 publiée dans un journal arabe, qu'aux dépens des Palestiniens, avec « leur futur exil de la patrie et le départ de leurs maisons et propriétés » . Elle nourrit dès lors une inexorable logique de refus qui se traduit, en 1908-1909, par des affrontements avec les Juifs. Ce sont les premiers d'une longue série.

Le courant socialiste qui domine le sionisme en Palestine refuse cependant de voir dans la mobilisation des Palestiniens les traces d'un authentique nationalisme, considérant que les paysans sont simplement manipulés par les effendis les notables et par une intelligentsia chrétienne antisémite. Lucide, le futur fondateur de l'État hébreu, David Ben Gourion, admet pourtant en 1919 qu' « il ne connaît pas un Arabe qui accepterait que la Palestine appartienne aux Juifs, même si les Juifs apprenaient l'arabe » .

Sur le plan pratique, c'était bel et bien à un mouvement national rival que le sionisme disputait le contrôle de cette terre. Mais sur le plan idéologique, le mouvement sioniste ne pouvait reconnaître la légitimité du nationalisme palestinien car sa prétention politique et morale à réclamer la Palestine pour les Juifs en eût été affectée. Cette position de déni rendait illusoire toute conciliation immédiate.

Entre Juifs et Palestiniens, le conflit ne reposait pas, comme on l'a trop souvent répété, sur l'ignorance réciproque mais plutôt sur une trop claire compréhension des intentions de l'autre.

La seule perspective ménageant quelque espoir consistait en un compromis entre sionistes et dirigeants arabes non palestiniens. En 1913, Sami Hochberg, un représentant sioniste en poste à Istanbul, négocia ainsi avec des nationalistes arabes de Beyrouth et du Caire une entente où Juifs et Arabes se promettaient un soutien mutuel pour leurs causes respectives face aux Jeunes-Turcs3. Dans le même esprit, le futur président de l'Organisation sioniste, Haïm Weizmann, conclut en janvier 1919 avec l'émir Fayçal un accord qui concédait une certaine légitimité aux revendications sionistes4.

Les Palestiniens boycottent les institutions établies par les Britanniques

Bien que ces rencontres soient restées sans suite, elles témoignent d'un souci permanent du mouvement sioniste : obtenir, à défaut d'un impossible arrangement avec les Palestiniens, une reconnaissance extérieure, de la part des voisins arabes. C'est très précisément ce qui adviendra bien plus tard, en 1978, avec les accords de Camp David.

En attendant, après la Grande Guerre, s'ouvre la chronique d'un drame annoncé. Le mandat sur la Palestine que la Société des nations confie à la Grande-Bretagne le 24 juillet 1922 est, dès le départ, fondé sur une ambiguïté. Conformément à la déclaration Balfour du 2 novembre 1917 qui promettait l'établissement sur le territoire d'un foyer national pour le peuple juif, le mandataire est tenu de coopérer avec une Agence juive. Celle-ci défend les intérêts des Juifs de Palestine et veille à encourager l'immigration juive et à instaurer un régime foncier favorable à la colonisation.

Mais la Grande-Bretagne doit également assurer le développement d'institutions de libre gouvernement au bénéfice de l'ensemble de la population. Pourtant, la désignation des Arabes par la périphrase « communautés non juives » - alors qu'ils constituent près de 90 % de la population en 1922 - montre bien que le mandat a été avant tout conçu pour satisfaire les ambitions politiques sionistes.

Les Palestiniens ne s'y méprennent pas. Ils rejettent les différentes institutions que les Britanniques tentent de mettre sur pied en 1922-1923 conseil législatif, conseil consultatif, agence arabe. Le boycottage se révèle toutefois non seulement sans effet sur la politique britannique, mais aussi dommageable à la consolidation d'une voix politique arabe représentative qui puisse faire pièce à l'Agence juive. Malgré la constitution, dès 1920, d'un exécutif arabe, les Palestiniens se montrent incapables de former durablement un front politique commun face au mouvement sioniste.

Cet échec résulte notamment de l'antagonisme violent entre les deux grandes familles palestiniennes, les Nashashibi, qui avaient durant de longues années occupé la mairie de Jérusalem, et les Husseini, qui contrôlaient l'exécutif arabe et le Conseil suprême musulman créé en 1922, responsable notamment de la gestion de tous les postes religieux muftis, imams, juges. Cette division n'était toutefois que marginalement politique, les deux clans étant de la même manière opposés au sionisme ; elle découlait d'une lutte acharnée pour le pouvoir au sein de la communauté arabe et contribuerait à fragiliser le mouvement national palestinien.

Dans l'entre-deux-guerres, à la tête du Conseil suprême musulman, c'est le mufti de Jérusalem, Hajj Amin al-Husseini, qui devint à la fois le représentant de la communauté musulmane et l'infatigable promoteur du nationalisme palestinien. Il inaugura la pratique de l'émeute populaire qui allait caractériser toute la période mandataire. En avril 1920, à l'occasion de la fête musulmane de Nabi Musa pèlerinage sur la tombe de Moïse près de Jéricho, Hajj Amin attisa délibérément les tensions à Jérusalem : les Arabes s'en prirent aux Juifs de la vieille ville, provoquant 5 morts et plus de 200 blessés. Si les émeutes de 1921 et 1929 visaient uniquement les Juifs, celles qui ponctuèrent la grande révolte arabe des années 1936-1939 virent une confrontation directe avec les représentants de la Grande-Bretagne, marquée par une grève générale et des affrontements armés.

En mai 1939, la promulgation du livre blanc britannique, qui prévoyait la création d'un État palestinien indépendant dans les dix ans à venir ainsi qu'une restriction drastique de l'immigration juive et de l'achat des terres, constitua une victoire à la Pyrrhus. Le mouvement palestinien sortait en effet considérablement affaibli de son affrontement de trois années avec la puissance mandataire, la plus longue des insurrections anticoloniales auxquelles fut confronté l'Empire britannique dans l'entre-deux-guerres.

Pour sa part, la communauté juive de Palestine, qui s'était consolidée économiquement et étoffée démographiquement avec l'arrivée de réfugiés chassés par le nazisme, était renforcée. Face à la montée du nationalisme arabe, les dirigeants du Yichouv5 professionnalisèrent leur appareil militaire et adoptèrent des tactiques offensives pour frapper les villages arabes hostiles. L'organisation dissidente Irgoun, branche armée de la droite sioniste, fondée en 1931, alla plus loin : elle se lança dans une série d'attentats antiarabes en riposte à la violence palestinienne.

Guerre du Kippour : le mythe de l'invincibilité israélienne écorné

L'opposition entre les deux camps était totale. D'un côté, les Palestiniens déniaient au sionisme toute légitimité, ne reconnaissant les Juifs que comme une minorité religieuse. De l'autre, les responsables sionistes considéraient la « question arabe » comme secondaire. Dans un pareil contexte, aucun compromis n'était possible.

Dans les années 1920, un petit groupe d'intellectuels prestigieux, Juifs de langue allemande, parmi lesquels on trouvait le spécialiste de la Kabbale Gershom Scholem et le philosophe Martin Buber, avait pourtant tenté un rapprochement. Convaincus que le sionisme devait être un nationalisme humaniste, moralement irréprochable, ces hommes plaidaient en faveur d'une ouverture à l'autre arabe et militaient pour un État binational. Mais leurs voix étaient bien solitaires et n'éveillaient guère d'écho ni au sein du sionisme officiel, ni chez les Palestiniens.

Après la Seconde Guerre mondiale, qui mit entre parenthèses le conflit entre les deux communautés, l'escalade de la tension reprenait. En 1947, la résolution 181 de l'ONU recommandait le partage de la Palestine en deux États, l'un juif, l'autre arabe. Au lendemain de la création de l'État juif, le 14 mai 1948, commençait la première guerre israélo-arabe. Cette conflagration générale aurait-elle pu être évitée ? L'évolution des rapports judéo-arabes en Palestine durant la période mandataire impose de répondre négativement.

En janvier 1949, lorsque les armes se taisent, la Palestine n'existe plus. L'État d'Israël a résisté victorieusement à l'invasion de cinq armées arabes et occupe 80 % de la Palestine mandataire. L'étroite bande de Gaza se retrouve sous administration égyptienne, tandis que la rive occidentale du Jourdain y compris la vieille ville de Jérusalem a été purement et simplement annexée par la Jordanie. Plus de 700 000 Palestiniens ont été contraints à l'exode et sont réfugiés pour partie dans une cinquantaine de camps installés dans les pays voisins et dans les deux fragments de Palestine sous contrôle arabe. C'est là que renaîtra, dans les années 1960, un nationalisme palestinien que la catastrophe de 1948 nakba* a, pour l'heure, totalement anéanti.

Pendant vingt ans, les Palestiniens disparaissent comme facteur politique autonome. Les États arabes, qui les utilisent en fonction de leurs propres intérêts politiques, monopolisent la confrontation avec Israël. De nombreux Palestiniens sont d'ailleurs convaincus que leur salut ne peut venir que d'une victoire militaire arabe. A partir du milieu des années 1950, l'Égypte nassérienne encourage les incursions de fedayyin en Israël. Elle est aussi à l'origine de la création en 1964 d'une Organisation de libération de la Palestine, inféodée à la Ligue arabe6, que le raïs conçoit comme un instrument pour consolider sa domination régionale.

L'OLP prône le retour des Palestiniens dans leur « patrie libérée » , c'est-à-dire débarrassée de l'État d'Israël et de ses Juifs, auxquels une seule solution est offerte : venus par la mer, ils doivent partir par la mer. Dans le climat de tension précédant la guerre des Six-Jours juin 1967, son président Ahmed Choukeiry se montrera beaucoup moins « magnanime » : en cas de conflit, il n'y aura pas de survivants en Israël. La défaite retentissante des armées arabes empêchera cette sinistre prophétie de se réaliser.

En 1968, l'OLP passe sous le contrôle des représentants des combattants palestiniens, les fedayyin , parmi lesquels le Fatah, fondé dès 1959 par Yasser Arafat, est prépondérant. Cette prise de pouvoir s'accompagne d'une radicalisation incontestable dont témoigne la nouvelle charte de l'OLP. La lutte armée est tenue pour la seule stratégie acceptable pour libérer la Palestine, la déclaration Balfour et tout ce qui en résulte étant déclarés nuls et non avenus. Seuls pourront demeurer en Palestine les Juifs présents avant l' « invasion sioniste » - soit 1917.

De leur côté, les Israéliens affirment, à l'instar de Golda Meir, Premier ministre de 1969 à 1974, que les Palestiniens n'existent pas et que les Juifs ont fait refleurir un désert parcouru par des nomades arabes. Cette dénégation mutuelle sera encore longue à se dissiper.

Dans les faits, l'assaut général des Palestiniens contre l' « entité sioniste » se limite à des actions terroristes - détournements d'avions, attentats - et à des bombardements sporadiques sur la Galilée. Israël répond à cette « guérilla » par des représailles systématiques qui frappent les camps de réfugiés au Liban, et mène une véritable guerre de l'ombre contre les responsables palestiniens impliqués dans des actes de terrorisme. Les treize organisateurs de l'attentat de Munich contre les athlètes de l'équipe olympique israélienne, le 5 septembre 1972, seront ainsi éliminés par le Mossad les services secrets israéliens dans les années suivantes.

Les années 1970 voient pourtant se nouer les premiers contacts. A l'évidence, la guerre du Kippour d'octobre 1973, marque un tournant. En écornant le mythe de l'invincibilité israélienne, elle permet à Sadate d'entamer avec les honneurs des négociations avec Israël qui déboucheront en 1979 sur un traité de paix en bonne et due forme. La perspective d'un règlement politique global remet aussi au premier plan une question palestinienne dont certains Israéliens commencent alors à se préoccuper, en particulier au sein de la gauche israélienne. Si le parti travailliste au pouvoir jusqu'en 1977 s'en tient à l'option jordanienne - tenter de trouver un accommodement diplomatique avec le royaume hachémite -, ce sont des représentants du parti communiste israélien - à majorité arabe - et des groupes de la gauche radicale, autour d'Uri Avnéry et de l'ancien secrétaire général du parti travailliste Arié Lova Eliav, qui, à partir de 1976, organisent les premières rencontres avec l'OLP.

Issam Sartaoui assassiné par l'un des siens

Un homme joue un rôle décisif dans ce rapprochement initial : Henri Curiel. Issu de la grande bourgeoisie juive du Caire, il avait fondé le Mouvement égyptien de libération nationale, d'obédience communiste, avant d'être expulsé vers l'Europe en 1950. Actif dans les réseaux de soutien au FLN algérien, il fut, jusqu'à son assassinat, jamais élucidé, à Paris en 1978, un précieux intermédiaire entre Israéliens et Palestiniens de bonne volonté.

Ces premiers contacts clandestins en France n'impliquent que d'intrépides éclaireurs, mais ceux-ci défendent une idée révolutionnaire qui finira par faire son chemin : la coexistence entre l'État d'Israël et un État palestinien indépendant à venir. Les pacifistes israéliens sont vilipendés pour avoir pris langue avec une organisation terroriste. Les délégués palestiniens risquent bien plus gros : leur vie. Issam Sartaoui, cheville ouvrière du dialogue avec les Israéliens, est ainsi tué en 1983 par un agent du groupe palestinien extrémiste d'Abou Nidal.

Le front du refus palestinien se mobilise d'autant plus violemment que le courant central de l'OLP infléchit progressivement ses positions. En 1969, l'Organisation défendait l'instauration sur le territoire de l'ancienne Palestine mandataire d'un État palestinien démocratique et non confessionnel, musulmans, chrétiens et Juifs bénéficiant des mêmes droits de citoyen. Toutefois, en 1974, elle admet de circonscrire, au moins provisoirement, ses ambitions politiques à une fraction de la Palestine, en l'occurrence la Cisjordanie et la bande de Gaza, territoires passés sous contrôle israélien depuis la guerre des Six-Jours. Le Conseil national palestinien le Parlement en exil accepte alors pour la première fois le principe de l'établissement d'une autorité nationale indépendante sur une portion du territoire palestinien libéré.

Après la guerre du Golfe, les Etats-Unis sont maîtres du jeu

Cet aggiornamento va de pair avec la promotion de la voie diplomatique. L'OLP s'efforce d'obtenir sa reconnaissance internationale comme seul représentant du peuple palestinien. En 1974-1975, la Ligue des États arabes, l'ONU et l'URSS lui accordent cette légitimité tant désirée - une stratégie politique paradoxalement contrariée par l'initiative d'Anouar al-Sadate : en s'engageant, avec les accords de Camp David en 1978, dans une paix séparée avec l'État hébreu, il rompt la solidarité arabe et provoque le raidissement de ses pairs et d'une OLP totalement court-circuitée.

Il faudra attendre les années 1980 pour que s'impose véritablement, pour le courant réaliste de l'Organisation, le choix de la solution de compromis. Son expulsion de Beyrouth par l'armée israélienne en 1982 et, surtout, le déclenchement en décembre 1987 de l'intifada* y contribuent de manière décisive en recentrant défini-tivement l'OLP sur la Cisjordanie et Gaza.

En novembre 1988, l'OLP proclame l'établissement d'un État palestinien virtuel, avec Jérusalem comme capitale, sur la base du partage de l'ONU de 1947 : elle reconnaît ainsi implicitement l'État d'Israël. Le chemin vers la coexistence entre deux États est ouvert. Du côté israélien, des voix de plus en plus nombreuses se font également entendre en ce sens au sein du parti travailliste et du parti de gauche Meretz. En 1986, de hauts responsables des services secrets israéliens rencontrent, avec l'aval du Premier ministre Shimon Peres, des cadres dirigeants de l'OLP mandatés par les dirigeants installés à Tunis, de Yasser Arafat à Abou Jihad. La présence en Israël d'un gouvernement d'union nationale, associant droite et gauche, fait échouer ces tentatives de dialogue.

C'est finalement après la guerre du Golfe, en 1991, qui marqua le triomphe d'une superpuissance américaine désormais sans concurrent, que les États-Unis purent mettre sur pied des négociations directes israélo-arabes. Événement sans précédent, la conférence sur la paix s'ouvre à Madrid le 30 octobre 1991. Pour la première fois, les Palestiniens, les Israéliens et les représentants des pays arabes se retrouvaient face à face. Pourtant, en exigeant que la délégation palestinienne ne comporte que des Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza et non des représentants officiels de l'OLP à Tunis, le gouvernement de Yitzhak Shamir le plus à droite de l'histoire d'Israël bloquait toute avancée décisive des négociations. Il fallait trouver autre chose.

Des pourpalers pour régler un différend séculaire

Portés par un vent d'optimisme après l'élection du travailliste Yitzhak Rabin en 1992, des universitaires israéliens entament, avec l'appui du gouvernement norvégien, des pourparlers discrets avec de hauts responsables de l'OLP à Oslo. Les discussions progressent de façon si fructueuse que le directeur général du ministère des Affaires étrangères israélien, Uri Savir, entre dans la danse. Fin août 1993, une déclaration de principes sur des arrangements intérimaires d'autonomie est prête. Elle est solennellement signée par Shimon Peres et Abou Mazen le 13 septembre à la Maison Blanche, après que Yasser Arafat et Yitzhak Rabin ont accompli le geste tant attendu : la reconnaissance mutuelle.

Désormais, l'OLP reconnaît le droit de l'État d'Israël à vivre dans la paix et la sécurité tandis que le gouvernement israélien reconnaît officiellement le peuple palestinien avec l'OLP comme unique représentant. L'ère de la dénégation vient à son terme. L'assassinat d'Yitzhak Rabin par un extrémiste juif le 4 novembre 1995 n'y changera rien. Une nouvelle époque est ouverte : celle de l'acceptation réciproque et de la coexistence pacifiée.

Sans doute le processus de paix a-t-il rencontré bien des obstacles mais, n'en déplaise aux esprits chagrins, il s'est poursuivi, bon an, mal an. Et aujourd'hui, Israéliens et Palestiniens ont entamé des pourparlers sur le règlement définitif de leur différend séculaire. Il y sera question des contours du futur État palestinien, du sort des réfugiés palestiniens, de l'avenir des implantations juives et du statut de Jérusalem. Questions ardues, délicates, complexes sans nul doute, mais dont les deux parties discuteront alors que pendant trop longtemps elles ont servi de prétexte à une lutte à mort. Il y a là un considérable progrès.

Par Alain Dieckhoff