De Gaulle, Israël et les Juifs

« Un peuple d'élite, sûr de lui-même et dominateur. » Ces propos tenus par le général de Gaulle en novembre 1967 ont suscité un bel émoi. Comment les comprendre ?

Le 27 novembre 1967, dans la salle des fêtes de l'Élysée, le général de Gaulle convoque une de ces conférences de presse qui lui permet, face à l'opinion française et internationale, de dresser à grands traits les axes majeurs de sa politique, appuyés sur sa vision du monde, des relations internationales ou des rapports sociaux. A la question d'un journaliste qui lui demande son avis sur la situation au Proche-Orient, six mois après la guerre des Six-Jours, de Gaulle répond par un exposé historique, partant de la création d'un foyer sioniste en Palestine pour parvenir à la naissance de l'État d'Israël en 1948 avant d'exposer la politique française dans la région.

Mais ce que l'opinion et les journalistes français et internationaux retiennent de son propos, ce sont les commentaires dont le Général assortit son exposé sur la naissance d'Israël : « On pouvait se demander [...] si l'implantation de cette communauté sur des terres qui avaient été acquises dans des conditions plus ou moins justifiables et au milieu de peuples arabes qui lui étaient foncièrement hostiles, n'allait pas entraîner d'incessants, d'interminables frictions et conflits. Certains même redoutaient que les Juifs, jusqu'alors dispersés, mais qui étaient restés ce qu'ils avaient été de tous temps, c'est-à-dire un peuple d'élite, sûr de lui-même et dominateur, n'en viennent, une fois rassemblés dans le site de leur ancienne grandeur, à changer en ambition ardente et conquérante les souhaits très émouvants qu'ils formaient depuis dix-neuf siècles. »

Ces propos sur la nature du peuple juif, inclus dans un argumentaire qui épouse, pour l'essentiel, celui des pays arabes adversaires d'Israël, vont provoquer un tollé dans l'opinion française, depuis ceux qui, comme le directeur du Monde , Hubert Beuve-Méry qui écrit sous le pseudonyme de Sirius ou celui de L'Express , Jean-Jacques Servan-Schreiber, dénoncent l'outrance des propos du Général, jusqu'à ceux qui voient dans les termes employés une preuve d'antisémitisme. Le choc éprouvé se mesure à la chute du pourcentage des Français qui approuvent la politique menée par de Gaulle au Proche-Orient, lequel tombe de 54 % en juin 1967 à 30 %, en décembre de la même année.

Le sociologue Raymond Aron y reviendra longuement, en 1968, dans son ouvrage De Gaulle, Israël et les Juifs en accusant le Général d'avoir délibérément présenté les Juifs comme des suspects, implicitement coupables d'une double allégeance à la France et à Israël, et d'avoir « sciemment, volontairement, ouvert une nouvelle période de l'histoire juive et peut-être de l'antisémitisme... Pas le temps du mépris : le temps du soupçon » . S'il ne taxe pas de Gaulle d'antisémitisme, il estime que les termes employés rendent à celui-ci des titres de légitimité.

Les réactions à la conférence de presse du 27 novembre 1967 posent en fait implicitement, sans que l'accusation soit formellement lancée, la question de savoir si de Gaulle est antisémite.

Issu d'un milieu monarchiste certes rallié à la république, profondément catholique Charles de Gaulle a poursuivi ses études en Belgique, au collège du Sacré-Coeur d'Antoing, après l'interdiction faite aux membres des congrégations religieuses d'enseigner en France, officier membre de cette société militaire dont l'hostilité aux Juifs a été mise en évidence par l'affaire Dreyfus, Charles de Gaulle a été formé dans un climat où l'antisémitisme était monnaie courante. Pour autant, rien ne permet de dire qu'il ait jamais adhéré à celui-ci. Aucun des textes de jeunesse publiés dans les Lettres, notes et carnets ne fait la moindre mention des Juifs et une affirmation souvent répétée présente le père du Général comme ayant été dreyfusard. Plus directement, de Gaulle a déclaré nulle et non avenue la législation de Vichy, y compris les mesures discriminatoires prises à l'égard des Juifs, et lors de son installation à Alger en 1943 il n'a eu de cesse de les abolir, là où le général Giraud s'efforçait de les conserver. Dès lors, comment expliquer des propos qui ont pu étayer une accusation que rien dans l'action et le discours du Général ne paraît justifier ?

Deux données permettent de comprendre le sens des termes employés par le Général. La première tient à sa personnalité même qui lui fait tenir en estime les hommes « de caractère », capables de s'imposer à leurs contemporains et d'infléchir le sens de l'histoire. En ce sens, dans sa bouche, le qualificatif de « peuple d'élite, sûr de lui-même et dominateur » avait sans doute la signification d'un éloge.

Mais en rappelant par l'image d'un déporté confiné derrière une barrière de barbelés, à laquelle cette citation servait de légende, le sort des Juifs durant la Shoah, le dessinateur Tim soulignait ce que le propos avait de déplacé cf. p. 45 .

La seconde donnée tient à la formation du Général, nourri des principes de la psychologie des peuples, version moderne de la « théorie des climats » émise jadis par Montesquieu. Pour celle-ci, à travers les siècles, les caractères d'un peuple ne se modifient guère, nourrissant l'idée d'une nature éternelle des nations qui transcende l'évolution des contextes, des périodes historiques ou des régimes politiques. De même qu'il existe pour de Gaulle une « France éternelle » dont il est le gardien temporaire, que derrière l'URSS la nature du peuple russe est intangible, cette croyance dans les stéréotypes nationaux fait que les « Juifs » sont toujours ce « peuple à la nuque raide » évoqué dans l'Ancien Testament.

Mais il serait erroné de s'appesantir sur ces données psychologiques expliquant des termes, pour le moins maladroits, destinés à justifier une stratégie d'une tout autre portée et qui revêt le caractère d'un renversement des alliances.

Depuis la création de l'État d'Israël, en 1948, de Gaulle n'a pas ménagé ses témoignages de sympathie au petit État né du néant, peuplé par les survivants de la Shoah, qui a su devenir un modèle de dynamisme économique et technologique et s'imposer à ses voisins arabes menaçants et beaucoup plus peuplés. En 1948-1949, lors de la première guerre israélo-arabe, comme en 1956, lors de l'expédition de Suez, il s'est félicité de la victoire des troupes israéliennes et même de la conquête du Sinaï en 1956 qui renforçait la position géopolitique de l'État hébreu. D'autant qu'à cette dernière date, Israël lui apparaît comme un allié précieux contre le nationalisme arabe qui, depuis 1954, combat la souveraineté française en Algérie.

Lorsqu'il revient au pouvoir en 1958, de Gaulle hérite donc de la IVe République à la fois le soin de mettre fin, dans les meilleures conditions pour la France, à l'insoluble conflit d'Algérie, et de l'alliance de fait avec Israël dans la lutte que mènent les deux États, chacun de leur côté, contre des adversaires arabes.

Toutefois, le Général, sans remettre en cause l'accord entre les deux États, justifié aux yeux de cet adepte de la realpolitik par des considérations d'intérêt national et de géopolitique, va infléchir certains aspects des relations avec Israël. Il s'aperçoit en effet avec stupeur que le rapprochement entre Israël et la France sous la IVe République est allé très loin, aboutissant à une véritable osmose entre les états-majors et les services de renseignements des deux pays à tous les échelons de commandement. La France est devenue le principal fournisseur d'armement d'Israël en avions, chars, artillerie, navires, et depuis 1957, elle participe à la construction d'un réacteur nucléaire à Dimona, dans le sud de l'État hébreu.

Pour ce défenseur ombrageux de l'indépendance nationale, la situation est inacceptable. Aussi y met-il bon ordre en faisant cesser les étroites relations entre les états-majors des deux pays et en décidant la fin de la coopération nucléaire. Toutefois, les fournitures d'armement se poursuivent à grande échelle, la France jouant le rôle de protecteur occidental de l'État hébreu contre la pénétration soviétique au Proche-Orient - ce qui évite aux États-Unis de trop se compromettre avec Israël. Quant à la décision d'interrompre l'aide à la construction d'une centrale nucléaire, elle est de peu d'effet face à la détermination de Jacques Soustelle, ministre de l'Énergie atomique, de continuer à soutenir les Israéliens dans ce domaine.

Surtout cette remise en ordre ne paraît pas toucher le domaine des relations politiques qui demeurent excellentes, de Gaulle multipliant les déclarations chaleureuses envers les hommes d'État israéliens, comme lors de la visite en France, le 14 juin 1960, de David Ben Gourion, fondateur de l'État d'Israël : « Envers Israël, nous ressentons de l'admiration, de l'affection et de la confiance. [...] Vous, monsieur ben Gourion, symbolisez en votre personne la merveilleuse résurrection, la renaissance, la fierté et la prospérité d'Israël. A nos yeux, vous êtes le plus grand homme d'État de ce siècle. »

Toutefois, la fin de la guerre d'Algérie, en 1962, change profondément la donne. En signant les accords d'Évian, la France met terme au principal conflit qui l'opposait au nationalisme arabe. Le principe de réalité comme la conscience des intérêts du pays impliquent d'envisager un rapprochement avec le monde arabo-musulman qui, à l'échelle de la planète, représente un enjeu d'une autre ampleur que le minuscule État d'Israël. Et ce rapprochement suppose à son tour un rééquilibrage de la politique extérieure de la France au détriment des étroites relations jusqu'alors entretenues avec Israël.

Aussi, sans qu'on puisse parler de rupture brutale, le climat change-t-il incontestablement à partir de 1963. Alors que les relations diplomatiques avec les États arabes se rétablissent progressivement à partir de 1965, le ton se modifie vis-à-vis d'Israël. La France s'inquiète publiquement de la propension de ce pays à recourir à la force pour régler ses problèmes avec ses voisins, tout en affirmant sa détermination à protéger son existence et sa sécurité. Désormais, la politique proche-orientale de Paris consiste à tenir la balance égale entre les Israéliens et les Arabes, en dissuadant les uns et les autres de toute tentative d'agression. C'est dans ce contexte qu'intervient la guerre des Six-Jours qui va faire voler en éclats le fragile équilibre de la politique française et permettre à de Gaulle d'officialiser ce renversement d'alliance qui n'ose pas dire son nom.

Alors qu'Israël doit faire face à des initiatives de plus en plus menaçantes de Nasser cf. Élie Barnavi, p. 32 , le ministre des Affaires étrangères israélien, Abba Eban, qui se rend à Paris le 24 mai pour obtenir l'appui de la France, se heurte à une mise en garde du Général, décidé à préserver à tout prix le statu quo au Proche-Orient : Israël ne pourra compter sur un soutien de la France que s'il est l'objet d'une agression. Ce qui signifie que la France ne considère pas les mesures prises par Nasser comme constituant un casus belli .

Dans la même veine, de Gaulle adopte une politique d'apparent équilibre dans le conflit qui couve, le gouvernement français publiant le 2 juin 1967 une déclaration selon laquelle « la France n'est engagée à aucun titre, ni sur aucun sujet avec aucun des États en cause » , condamnant par avance « l'État qui, le premier et où que ce soit emploierait les armes » . Or il ne peut ignorer que l'absence de profondeur stratégique du territoire israélien comme le blocus exercé contre Israël et l'encerclement dont il est l'objet de la part des États voisins le contraignent à prendre l'initiative pour préserver sa survie.

De même, la décision du gouvernement français d'imposer à partir du 5 juin un embargo sur les ventes d'armes aux « pays du champ de bataille » ne joue que contre Israël dont la France est le principal fournisseur en la matière alors que l'URSS approvisionne la Syrie et l'Égypte.

De Gaulle ne pardonnera pas aux Israéliens d'avoir négligé ses conseils et ses avertissements et jeté bas la politique de statu quo qu'il s'efforçait de maintenir. Du même coup, Israël cesse pour lui d'être un allié privilégié et la colère qu'il éprouve le conduit à une révision de ses opinions sur la naissance d'Israël dont la conférence de presse de novembre 1967 porte la trace.

Sans doute, dans cette conférence de presse, l'évocation à grands traits de l'histoire du peuple juif et de l'attitude de la France à l'égard d'Israël est-elle factuellement exacte. De même, de Gaulle prend soin d'évoquer le capital de sympathie éprouvé à l'égard des Juifs en raison de leur « antique malheur » , des « abominables persécutions subies pendant la Deuxième Guerre mondiale » et, depuis la création de l'État juif, « de leurs travaux constructifs et [du] courage de leurs soldats » . Dans la politique d'équilibre entre Israël et les Arabes que de Gaulle entend maintenir, il rappelle qu'il a signifié à ces derniers que « pour nous, l'État d'Israël était un fait accompli et que nous n'admettrions pas qu'il fût détruit » .

Mais les commentaires dont il assortit son évocation historique montrent que la tonalité a changé et que sa vision du « peuple d'élite, sûr de lui-même et dominateur » colore désormais son appréciation du conflit du Proche-Orient. L'État d'Israël n'est plus l'oeuvre du courage et du dynamisme d'un petit peuple qui a créé ex nihilo un État moderne et prospère, mais le résultat d'opérations douteuses d'acquisition de territoires « dans des conditions plus ou moins justifiables » .

A la faveur de la guerre de 1956 « on avait vu apparaître [...] un État d'Israël guerrier et résolu à s'agrandir » , cet impérialisme s'expliquant par sa volonté de doubler sa population par l'immigration. Aussi la France n'a-t-elle cessé de lui prodiguer des « avis de modération » qui n'ont guère été écoutés.

C'est qu'Israël, en dépit de son infériorité numérique, est un État mieux organisé, plus rassemblé, mieux armé que les pays arabes et que sa supériorité militaire, attestée par la guerre des Six-Jours, est évidente, l'affaire d'Aqaba, « fâcheusement créée par l'Égypte » , étant, aux yeux du Général non la cause du conflit, mais le prétexte saisi par Israël pour passer à l'action. Enfin, Israël, ayant atteint ses objectifs, c'est-à-dire la conquête de territoires convoités, y « organise [...] l'occupation qui ne peut aller sans oppression, répression, expulsions, et il s'y manifeste contre lui une résistance, qu'à son tour, il qualifie de terrorisme » .

La conférence de presse de novembre 1967 entérine donc l'évolution de la politique du Général sur le conflit israélo-arabe. Hier ami et allié de la France dans la lutte contre le nationalisme arabe à l'époque de la guerre d'Algérie, Israël est désormais vu comme un État guerrier, expansionniste, oppresseur des populations arabes sur les territoires conquis. Au nom du maintien du rééquilibrage de sa politique au Proche-Orient, la France épouse désormais les vues du monde arabe, à la condition, maintenue, que l'existence d'Israël ne soit pas remise en cause. Le renversement des alliances est accompli.

Il serait erroné de voir dans cette évolution du général de Gaulle vis-à-vis d'Israël la preuve d'un quelconque antisémitisme. Ce sentiment paraît étranger à l'univers mental de Charles de Gaulle et la croyance en une psychologie éternelle des peuples, approche sans doute désuète au XXe siècle, ne saurait être assimilée à un préjugé raciste.

La clé de compréhension de l'attitude du Général se situe ailleurs, dans sa vision d'un monde dominé par des États-nations en compétition pour la défense de leurs intérêts, dictés par leur situation géopolitique. Le rôle de gouvernants dignes de ce nom est de défendre l'intérêt national qui conditionne le destin du pays. Or, la guerre d'Algérie achevée, l'intérêt de la France consiste, pour de Gaulle, à se rapprocher du monde arabo-musulman. Car la France y a joué, à travers les siècles, et doit continuer à y jouer, un rôle porteur d'une influence qui contribue à la « grandeur du pays » .

Par Serge Berstein