Du côté des Arabes : l'insupportable défaite
La guerre de 1967, révélant la faiblesse du monde arabe, crée une onde de choc dans la région. Les islamistes commencent à prospérer. Tandis que l'espoir d'une démocratisation s'éloigne... Mohamed Charfi, ancien ministre et observateur critique de la vie politique tunisienne, nous dit pourquoi cette date a constitué un tournant.
Le 5 juin 1967, dès la diffusion des nouvelles de l'attaque israélienne, des dizaines de milliers de manifestants sont descendus dans les rues de Tunis pour crier leur colère. Plusieurs autres capitales arabes ont réagi de la même manière. Tous les Arabes se sentent alors touchés par cette guerre, d'autant que son issue fait apparaître au grand jour la question palestinienne. Désormais, le drame du peuple palestinien sans État devient le leur. Un sentiment de colère et de frustration, un rejet de l'Occident qui vont alimenter la montée de l'islamisme*.
Comment en est-on arrivé là ? Un point de comparaison est éclairant : celui avec l'expédition de Bonaparte et ses effets sur le monde arabe. L'expédition d'Égypte de 1798 a produit un choc salutaire dans la mesure où il a entraîné le début d'un réveil et d'une renaissance. Les Arabes ont subitement découvert leur retard par rapport à l'Occident et ont cherché les moyens de le rattraper. La solution a été trouvée dans l'ouverture sur les autres cultures afin de bénéficier d'un développement à la fois scientifique et économique.
Face à ce mouvement de réformes, les théologiens ont accepté les apports occidentaux en matière scientifique et technologique. L'évolution dans les domaines politique, culturel et sociale était autrement plus difficile à accepter. Elle suppose une révision des schémas traditionnels ; elle ne peut donc être que lente et déchirante.
A la fin du XIXe et au début du XXe siècle, le problème s'est trouvé considérablement compliqué par le phénomène colonial : l'Occident est devenu l'envahisseur, donc l'ennemi à combattre. Dès lors, les élites dirigeantes réformatrices ont dû se battre sur deux fronts : contre les tenants de la tradition, généralement de vénérables chefs religieux, et contre le colonisateur, opprimant les peuples et les exploitant.
Avec l'acquisition de l'indépendance au milieu du XXe siècle, on pouvait espérer que l'Occident redevienne le modèle que l'on peut imiter, le coeur léger. Dans tous les pays arabes, les premiers dirigeants de l'ère de l'indépendance ont été, dans les discours et dans les faits, favorables à l'Occident, pensant que, après la fin des combats, il fallait tourner la page et entamer une politique de coopération.
Mais intervient en 1948 la création d'Israël, perçue comme une nouvelle agression de l'Occident contre le monde arabe en même temps qu'une séquelle de la période coloniale. Jusqu'en 1967, les dirigeants arabes du Machrek1 pensent pouvoir libérer toute la terre de Palestine. Déçus par l'attitude des Occidentaux, ils adoptent, sur le plan extérieur, une politique dite « anti-impérialiste », se tournant vers l'URSS. Mais cela ne les empêche pas, sur le plan intérieur, de poursuivre les réformes de modernisation.
C'est aussi le temps du rêve de l'unité arabe, le panarabisme*, développé par les Baath dont deux partis arrivent au pouvoir en Syrie et en Irak dans les années 1960 puis par Nasser. Ce nationalisme arabe est fondé sur l'idée de nation, elle aussi importée d'Occident. L'unité de langue et de civilisation est appelée à être le ciment de l'union des peuples arabes, remplaçant ainsi l'unité de religion - l'abolition du califat, à Istanbul en 1924, par le fondateur de la république turque, Atatürk, y avait mis un terme. Par définition, le nationalisme arabe est laïc.
C'est à tout ce courant modernisateur, porté par le panarabisme, son dernier avatar, que la guerre des Six-Jours a mis fin. L'expédition d'Égypte avait produit ce qu'on pourrait appeler « le choc de l'espoir ». La guerre de 1967 a été un tournant qui a eu exactement l'effet inverse : elle a conduit au « traumatisme du désespoir ». La catastrophe militaire a été totale. La faiblesse arabe a été mise à nu ; ces nations qui se croyaient développées ont découvert l'ampleur de leurs manques face à la puissance israélienne. La politique menée par Nasser a abouti à un fiasco. La déception entraîne une révision déchirante.
Les peuples se défient de leurs gouvernements. On peut entendre sur Radio-Tunis, le 15 septembre 1967 : « Les leaders arabes encouragent leurs peuples dans leurs désirs et leurs rêves et leur dissimulent tout ce qui pourrait provoquer leur colère, jusqu'à ce qu'un inévitable nouvel échec se produise. » Et on peut lire dans un journal koweïtien : « Nous avons été amenés à croire [par la propagande arabe] que nous pouvions liquider Israël en trois heures, alors que soudainement en trois heures, Israël nous a rendus honteux 2 . »
L'échec de 1967 va donner des ailes au mouvement intégriste. Ce dernier est apparu en 1928 en Égypte, avec la création de la confrérie des Frères musulmans par Hasan al-Banna. Mais il était jusque-là resté marginal. Il va désormais pouvoir devenir un refuge. En témoigne l'itinéraire de Rached Ghannouchi, aujourd'hui le principal leader islamiste tunisien : cet admirateur de Nasser se convertit à l'islam politique après la guerre des Six-Jours, dont il dit lui-même qu'elle a représenté le moment clé de son basculement.
Les islamistes combattent l'idée de la défaite, proprement insupportable, par le déni des faits, le refus de l'avenir, le retour au passé3. Les maigres acquis de modernité sont sacrifiés. Les femmes reprennent le voile. Les hommes se remémorent l'âge d'or de l'islam et se remettent à chanter les gloires du passé. 1967 n'est qu'une étape peut-être, mais elle est décisive : elle marque le divorce à la fois avec l'Occident, la modernité et avec la laïcité. De ce rejet, l'islamisme tire tous les bénéfices.
Avant même la guerre des Six-jours, dès 1965, c'est-à-dire à un moment où la Cisjordanie, Gaza, le Golan et Jérusalem-Est n'étaient pas encore sous occupation israélienne, le président tunisien Habib Bourguiba a appelé, dans son discours de Jéricho, à une solution de paix négociée avec Israël. Tout en affirmant que la création de l'État hébreu était liée au fait colonial, il appelait ses frères arabes à l'adoption d'une politique pragmatique fondée sur une appréciation exacte du rapport des forces et susceptible d'aboutir à une solution équilibrée.
Bourguiba n'était certes pas un démocrate. Mais, avec les démocrates, il partageait l'idéal d'un individu affranchi de la dictature de l'État et des pressions que la société exerce au nom de la religion. Il avait conscience de l'énormité du retard accumulé et des réformes nécessaires pour le rattraper. Il tenait le discours de la raison, un discours inévitablement dérangeant. Les gouvernants et les opinions publiques du Machrek l'ont abondamment insulté.
Du côté palestinien aussi la débâcle de 1967 a eu des effets dévastateurs. Toute l'ancienne Palestine passe sous le contrôle israélien, tandis que des Israéliens installent des colonies dans les territoires occupés. La cause du peuple palestinien recule. Les dirigeants palestiniens doivent se rendre à l'évidence : la seule solution est la création de deux États coexistant en paix. Il faudra cependant attendre 1993, avec les accords d'Oslo, pour qu'Israéliens et Palestiniens se reconnaissent mutuellement et mettent au point une autonomie progressive des seconds.
A l'exception des islamistes et notamment du Hamas, le mouvement islamiste palestinien, la majorité des gouvernants et des opinions publiques ont accueilli favorablement les nouveaux espoirs d'une paix fondée sur un compromis. Cependant les Israéliens et les Palestiniens n'en finissent pas de négocier. Et les négociations ont fini par échouer à Taba en décembre 2000, alors qu'on pensait que les deux parties étaient sur le point de conclure.
Depuis l'an 2000 et la Seconde Intifada, les violences ont repris, de plus en plus meurtrières dans les relations israélo-palestiniennes. Et l'armée américaine a envahi l'Irak sans aucune raison valable. Tous les soirs, ou presque, les peuples arabes regardent à la télévision des images de Palestiniens et d'Irakiens tués.
Le résultat est encore plus catastrophique qu'au lendemain de la guerre des Six-Jours. L'horizon est bouché, le désespoir est total. Cela ne peut servir qu'une seule cause : l'islamisme. Les Palestiniens ont eux-mêmes élu un Parlement à majorité islamiste. La plupart des régimes arabes, déjà autoritaires, prennent prétexte de cette poussée pour retarder toute libéralisation, alors que les peuples arabes réclament la démocratie. Le monde arabe n'a pas fini de payer le prix de sa terrible défaite de 1967.
