Le siècle des paysans conquérants
Des femmes et des hommes dynamiques, mobiles, repoussant à force de travail les limites du territoire cultivé, revendiquant leur liberté... Les paysans du XIIIe siècle sont loin d'être tous serviles, taillables et corvéables à merci.
Faillables et corvéables à merci » : tel est peut-être, aujourd'hui encore, le souvenir scolaire que l'on garde des paysans du Moyen Age, soumis au joug arbitraire de leur seigneur. Que retenir de cette image d'Épinal ?
Au XIIIe siècle, tous les paysans, ou presque, sont soumis au pouvoir seigneurial. Certes, il existe encore des alleux*, c'est-à-dire des terres qui ne dépendent pas d'un seigneur et sont tenues en libre propriété. Ils tendent toutefois à se raréfier depuis le XIIe siècle. Et même si certaines terres échappent au seigneur, ce n'est pas le cas des hommes qui y travaillent.
Est-ce à dire que les manants se trouvent « à la merci » du seigneur ? Au XIIIe siècle, la situation d'extrême dépendance est rare ; elle ne concerne que les serfs, les paysans asservis qui sont, on le sait aujourd'hui, minoritaires en Europe. Encore faut-il s'entendre sur la condition juridique précise du serf*, qui n'est pas acquise avant les XIIIe et XIVe siècles et qui recouvre auparavant une gamme étendue de situations. En règle générale, on distingue les serfs des paysans libres en fonction des redevances spécifiques auxquelles ils sont astreints, notamment le formariage, taxe imposée à ceux qui se marient hors de la seigneurie*, et par le poids des travaux auxquels ils sont soumis par et pour le seigneur.
Les autres paysans, sans être victimes de l'arbitraire seigneurial, subissent cependant des contraintes considérables. Elles se caractérisent essentiellement par une série de prélèvements : parfois quelques services forcés, mais surtout des taxes diverses et le loyer de la terre cultivée.
Avant que l'impôt royal ne vienne, au XIVe siècle, se surajouter à tous ces prélèvements, la dîme* est l'un des plus lourds. Elle représente environ un dixième de la récolte, versé au profit de l'Église.
A la différence des autres prélèvements, qui ont tendance à s'atténuer au fil du temps, la dîme est restée intacte, voire s'est amplifiée. Jacques Chiffoleau pense que, dans la région d'Avignon, l'Église s'est mise à l'exiger bien plus régulièrement et plus systématiquement au XIIIe siècle qu'elle ne l'avait fait auparavant. La dîme est d'autant plus pesante qu'elle concerne toutes les productions, y compris celles qui échappent aux autres formes de prélèvement, comme le bétail. Dans les pays d'élevage ovin, les paysans doivent ainsi livrer le dixième de la laine des toisons et des agneaux.
A la dîme viennent s'ajouter les « redevances seigneuriales ». Elles sont de deux types : celles qui sont liées au pouvoir du seigneur le ban sur les hommes, que l'on nomme les « redevances banales » ; celles qui pèsent sur la terre, que l'on appelle les « redevances foncières ». Une distinction qui n'avait sans doute guère de sens pour les paysans eux-mêmes... C'est pourquoi les recherches s'orientent aujourd'hui vers une approche anthropologique du prélèvement : on observe la manière dont celui-ci est perçu, supporté, accepté, négocié ou contesté.
Parmi les redevances dites « banales », la plus fameuse est la taille*1. Au XIIIe siècle, elle est souvent devenue un prélèvement régulier, annuel, payé en argent. La taille est assise collectivement ; il faut donc distinguer plusieurs situations selon la condition du village sur lequel elle pèse. Schématiquement, trois cas se présentent.
Premier cas : le village est libre. Lorsqu'il est nouvellement fondé, à la suite d'une campagne de défrichement par exemple, il peut être totalement exempt de taille, afin d'attirer les paysans. Cela reste toutefois exceptionnel. Le plus souvent, le village est « abonné » à un tarif annuel, et le seigneur concède à la communauté villageoise la charge de la répartition de la taille.
Deuxième cas : le village est serf. Théoriquement, il est alors taillable à merci, c'est-à-dire que le seigneur peut demander une aide chaque fois qu'il en a besoin. La somme qu'il fixe est ensuite répartie par les paysans eux-mêmes. Marc Bloch a étudié comment les paysans des villages serviles proches de Paris qui dépendaient du chapitre de Notre-Dame furent taxés lorsque, au début du XIIIe siècle, on entreprit de grands travaux de construction du cloître et d'agrandissement des bâtiments capitulaires de la cathédrale.
Troisième cas : les villages où se mélangent population servile et population libre. On suppose que la taille est réglée de manière individuelle. C'est alors qu'elle peut devenir très lourde.
Et ce d'autant qu'à la taille s'ajoutent ce que les historiens appellent les banalités. Elles pèsent sur des équipements comme le four, le moulin pour moudre le grain, le pressoir pour le vin : chaque fois que les paysans les utilisent, ils doivent verser une taxe mais ils sont obligés de les utiliser ; ainsi, dans le gros village de Beaumont-en-Argonne, dont le seigneur, l'archevêque de Reims, déclare : « Nous ferons four en ciment et vous y cuirez votre pain et de 24 pains vous nous paierez un. »
Au XIIIe siècle, beaucoup de redevances tendent à être commuées en argent. Ainsi en va-t-il pour certaines corvées* collectives, ces travaux gratuits exigés par les seigneurs. Ces derniers y demeurent toutefois attachés : les paysans fournissent, pour les moissons ou les charrois, un contingent abondant de main-d'oeuvre qui aurait été difficile à réunir sous une forme salariée.
Restent les redevances foncières, c'est-à-dire ce que les paysans doivent régler au seigneur pour avoir le droit de cultiver leur terre. Ce prélèvement annuel peut être soit fixe, en argent ou en nature le cens, soit proportionnel à la récolte on l'appelle alors, selon les régions, « champart », « terrage » ou « tasque ». La redevance proportionnelle n'est pas toujours avantageuse pour les paysans, étant en principe plus lourde que le cens. Mais elle permet de partager les risques climatiques avec le seigneur. Voilà pourquoi c'est très souvent le régime que l'on adopte dans les nouveaux villages. Toutefois, lorsque, au milieu du XIIe siècle, l'abbé de Saint-Denis, Suger, acquiert des terres à Guillerval qu'il distribue aux paysans moyennant un champart, alors qu'ils payaient un cens « minime » sur leurs anciennes terres, il faut « apaiser leurs murmures » .
Quoi qu'il en soit, le montant de ces redevances dépend du rapport social existant : il est d'ordinaire plus élevé dans une seigneurie forte. Il correspond aussi à la capacité productive de la parcelle : sur les vignes, qui rapportent beaucoup, il représente souvent un cinquième voire un quart de la production, alors qu'il est rare qu'il s'élève à plus d'un septième pour des champs cultivés.
D'une manière générale, le montant des prélèvements est très irrégulier : pour deux immenses terres de même valeur, les cisterciens de Chaalis, près de Senlis, qui possèdent la grange de Vaulerent paient pour l'une 3 deniers et pour l'autre plus de 50 sous, soit plus de 200 fois plus. Il varie beaucoup d'une région à l'autre : toutes les zones d'expansion, de conquête chrétienne, où l'on cherche à attirer la population, bénéficient de prélèvements très faibles. C'est le cas, par exemple, à l'est de l'Elbe, dans la région de Hambourg : selon des contrats du XIIe et du XIIIe siècle, les paysans n'y versaient que la dîme.
Peut-on dessiner une évolution globale du poids des prélèvements au XIIIe siècle ? Malgré des tentatives individuelles pour les alourdir, la tendance générale est certainement à la baisse, du moins sur les terres anciennement mises en culture. Pour autant qu'une telle estimation ait un sens dans l'immense variété des situations régionales et individuelles, le prélèvement foncier moyen ne dépasse guère 5 % du produit de la terre.
Les redevances « banales » et indirectes sont bien plus lourdes. Sont importants, mais assez bien acceptés, les paiements que les paysans doivent pour toutes les transactions qui ne relèvent pas de la seule activité nourricière, notamment sur le marché et dans les foires : si tout déplacement ou transfert de bien vivrier est gratuit, en revanche, tout ce qui se vend fait naître une taxe, au motif que le seigneur assure par sa protection la paix du marché. L'accroissement des échanges dans les campagnes lui rapporte donc gros.
Le seigneur foncier prélève également un droit d'autorisation chaque fois qu'il y a échange de terre entre des paysans, qu'il s'agisse de ventes ou, pour les serfs, de transmissions par héritage. Ces droits de mutation apparaissent assez tardivement et de manière irrégulière en Europe.
Le seigneur, qui voit ses revenus dépendre largement des échanges de terres entre paysans, a dès lors tout intérêt à les encourager. Le marché de la terre est ainsi, au Moyen Age, beaucoup plus vigoureux qu'on ne l'imagine d'ordinaire. En moyenne, à l'extrême fin du XIIIe siècle, un paysan achète ou vend une terre tous les trois ou quatre ans.
La propriété paysanne, au XIIIe siècle, n'est donc pas immuable. D'une manière générale, les paysans cherchent alors à acquérir une plus grande liberté économique, de mouvement ; ils entendent être maîtres de leur terre, de leur temps, de leurs déplacements.
Ils continuent de subir, cependant, le calendrier des levées, en argent ou en nature, calqué sur l'année agricole. Les temps forts sont bien sûr les moissons, notamment pour la dîme et le champart qui sont prélevés directement sur la récolte. Des versements interviennent également à Noël, d'autres à Pâques, lorsque naissent les veaux et les moutons, enfin au moment des foires - les paysans disposant alors de liquidités. Existe aussi un calendrier local ou régional, qu'il serait intéressant d'étudier. Quoi qu'il en soit, les prélèvements assis sur l'ensemble de l'exploitation et échelonnés sur l'année sont de plus en plus souvent remplacés par un droit levé parcelle par parcelle, une fois l'an.
Le prélèvement peut être « quérable » ou « portable ». Dans le premier cas, le paysan attend que le seigneur fasse chercher sa part ; dans le second cas, il porte lui-même son dû à la grange « dîmière » ou à la grange seigneuriale. Il semble que les paysans aient préféré la deuxième solution, même si elle entraîne pour eux une perte de temps et de force de travail. En effet, la taxe « quérable » met le paysan à la merci des risques climatiques et des vols : il est obligé d'attendre que le sergent « terrageur », ou le « décimateur », chargé du prélèvement pour le seigneur, soit passé avant de rentrer sa récolte.
Cependant, dans l'ensemble, les paysans sont avares de leurs déplacements : il leur est accordé, par exemple, de ne pas avoir à servir leur seigneur à plus d'une journée de marche. A Beaumont-en-Argonne, il est précisé que les paysans « comme les bourgeois iront à la chevauchée de l'archevêque, mais reviendront le jour même ou le lendemain » .
Les prélèvements supposent, pour le seigneur, toute une organisation et un personnel : une armée de contrôleurs, de percepteurs, puis de commerçants, les gains en nature prenant de plus en plus souvent le chemin des marchés urbains. Ces auxiliaires apparaissent comme les principaux bénéficiaires d'un système qui leur assure des possibilités d'ascension sociale, voire d'enrichissement, notamment par le biais du crédit.
De leur côté, les paysans peuvent-ils s'enrichir du travail de la terre ? Si l'on appelle s'enrichir monter notablement dans l'échelle sociale, c'est fort rare. Un attelage permet alors de cultiver de 12 à 15 hectares, ce qui ne suffit pas pour faire de gros profits. Par ailleurs, il n'était peut-être pas rentable d'être à la tête de plus grosses concentrations de terres. Au XIIIe siècle, de fait, les exploitations paysannes qui possédaient plusieurs trains de labours étaient exceptionnelles.
Au bas de l'échelle, beaucoup de paysans disposent d'une exploitation bien plus petite encore, à peine 1 ou 2 hectares, dont on se demande comment ils en vivent. Même s'ils cultivent aussi intensément que possible, ceux-là ne survivent que grâce à un petit élevage d'appoint, aux oeufs de la basse-cour, à la cueillette dans les bois, souvent vitale, notamment en période de soudure, entre deux récoltes. Le paysan dispose également, en appoint, du salaire versé par le seigneur en échange de jours de travail : sarcler les champs, laver le cellier, moissonner. Ce salariat occasionnel est essentiel dans l'économie paysanne.
Le XIIIe siècle voit en outre se développer toutes les formes d'artisanat qui offrent aux cultivateurs un revenu de complément : un agriculteur peut aussi être, par exemple, potier deux à trois mois par an.
Ce système, très lourd, comment était-il ressenti par ceux qui le subissaient ? Plus qu'une remise en cause globale, ce que montrent les sources est une résistance sourde et une tendance constante à la négociation du prélèvement. A titre individuel, tout paysan qui a un peu de disponibilités financières tente d'obtenir l'adoucissement de ses redevances contre paiement. Collectivement, les communautés villageoises n'agissent pas autrement : elles alternent offre d'achat de franchises qui définissent leurs droits et actes de résistance.
Si les redevances liées au marché, ou même à la vente d'une parcelle, semblent assez bien acceptées, on renâcle, en revanche, devant tout ce qui représente un prélèvement sur la mort lors d'une transmission par héritage ou tout ce qui marque le statut de servitude, en particulier le formariage et le « chevage » on appelait ainsi la très faible redevance payée chaque année en reconnaissance de servitude ; leur poids bien que assez faible économiquement, ces charges sont symboliquement pénibles.
Au XIIIe siècle, ce dont les sources sont également pleines, c'est de discussions sur la taille, dont le poids est plus conséquent. Les paysans combattent son caractère arbitraire et irrégulier. C'est même l'un des grands enjeux des relations entre paysans et seigneurs.
Dans cette négociation quasiment permanente entre seigneurs et paysans, ces derniers savent parfaitement défendre leurs droits ; ils ne manquent pas d'accès aux milieux savants. Dans l'Italie du XIIIe siècle, on les voit parfois, du moins ceux qui ont « réussi », faire appel à de grands juristes pour protéger leur « liberté ». En 1219, les serfs de Rosny-sous-Bois, à l'est de Paris, savent obtenir du pape Honorius III son soutien contre l'abbé de Sainte-Geneviève, leur seigneur.
Les paysans savent aussi mobiliser, en cas de besoin, des ressources monétaires qui nous surprennent : au milieu du XIIIe siècle, les serfs d'Orly proposent 10 000 livres au chapitre de Notre-Dame de Paris pour la suppression de la taille à merci, à une époque où une maison à Paris se vend quelques livres, entre 3 et 10 en général, et où la journée de travail d'un salarié agricole est payée 7 ou 8 deniers une livre vaut 240 deniers !
Dans ces conditions, la révolte reste rare au XIIIe siècle. Lorsqu'elle éclate, c'est que la négociation n'a pas abouti. Les paysans exercent alors une sorte de grève du prélèvement. Ce fut le cas des paysans d'Orly en 1249, avant qu'ils n'achètent leur liberté. Dans cette rébellion, ils bénéficièrent de l'aide de 2 000 autres sujets du chapitre de Notre-Dame-de-Paris, aux dires du prévôt de Paris qui s'était rendu sur place.
Il arrive aussi que les paysans se soulèvent lorsqu'ils changent de seigneur - par exemple, quand une seigneurie passe dans le patrimoine de l'Église, qui est alors considérée comme un maître particulièrement exigeant, ce qui fut le cas à Rosny-sous-Bois. Cependant, les révoltes paysannes restent dans l'ensemble peu nombreuses au cours du XIIIe siècle.
Peut-être ces rapports sociaux pacifiés sont-ils une illusion due aux sources disponibles. Contrairement à la documentation des XIe et XIIe siècles qui raconte le conflit, les sources du XIIIe siècle mettent surtout en scène la normalisation des relations. Il s'agit, pour l'essentiel, des chartes de franchise, écrites entre 1150 et 1250 et qui consignent l'ensemble de droits et de privilèges accordés à une communauté d'habitants. A l'exception de l'Angleterre et de la plus grande partie de la Germanie, on en a conservé dans toute l'Europe occidentale.
On a longtemps considéré que ces chartes marquaient une rupture dans l'histoire des relations entre les seigneurs et leurs sujets. Les historiens sont aujourd'hui persuadés au contraire qu'elles sont le produit d'un dialogue dans la durée - dialogue plus ou moins conflictuel.
On dispose là de l'une des rares sources qui permettent d'entendre la voix des paysans. Bien sûr, certains seigneurs ont donné des chartes de franchise identiques d'un village à l'autre. La charte de Lorris a servi de modèle à de multiples reprises dans les villages du Gâtinais ; celle de Beaumont-en-Argonne a été largement employée dans ceux qui dépendaient de l'archevêque de Reims. Mais, quand on les regarde de près, on se rend compte que, de l'une à l'autre, elles comportent toujours des variations. C'est la preuve que les chartes ont été chaque fois rediscutées : l'historien, un peu ému, voit là le dialogue se nouer.
La société paysanne du XIIIe siècle, en particulier dans ses relations avec les seigneurs, nous apparaît donc aujourd'hui comme plus complexe qu'on ne le pensait. Les historiens des années 1970 comme Pierre Bonnassie, Guy Bois et Georges Duby, nous ont légué l'image d'une société soumise, d'un système purement oppressif dans lequel l'affrontement ne pouvait être que brutal. Une société inapte à produire de la croissance : les seigneurs, incapables de réinvestir efficacement l'argent prélevé sur les paysans, auraient fini par tuer la poule aux oeufs d'or ; le système se serait bloqué à la fin du XIIIe siècle.
Contre ce modèle, certains historiens, à la suite des travaux du chanoine Raftis2, ont soutenu l'idée que la seigneurie a finalement très peu pesé sur les paysans.
Ce débat est aujourd'hui dépassé. On a bien perçu qu'il n'y avait pas correspondance entre la richesse des régions et le poids des redevances seigneuriales. Ainsi, en Angleterre, les régions de l'Oxfordshire et le Norfolk ont, dans la première moitié du XIVe siècle, un niveau de développement comparable ; pourtant, la première paie de lourdes redevances quand la seconde est un pays de liberté relative. Le prélèvement seigneurial ne saurait donc expliquer à lui seul la richesse ou les difficultés des paysans.
Peu d'inventions radicales interviennent dans la vie agraire du XIIIe siècle, mais des innovations techniques surgissent néanmoins. C'est à cette époque que, dans toute la moitié nord de l'Europe, chez les paysans aisés, le cheval de labour remplace peu à peu le boeuf, beaucoup moins efficace. Les moulins se multiplient, non seulement pour broyer le grain ou les olives, mais aussi pour fouler le drap ou frapper le métal.
Des forges plus actives fabriquent un meilleur fer, même s'il convient encore souvent de recharger c'est-à-dire de repasser à la forge le soc de charrue émoussé ou ébréché. Sans plus de travail, les labours sont plus profonds et le travail est plus rapide. On estime qu'en ce beau Moyen Age chaque grain semé sur les bonnes terres picardes en donne 7 ou 8 récoltés, de 3 à 8 quintaux à l'hectare selon les années. Or les rendements ne baissent pas au cours du XIIIe siècle, au contraire.
La société paysanne de l'époque est ainsi beaucoup moins figée qu'on ne le croit souvent. On a sous-estimé systématiquement les possibilités multiples offertes par l'activité artisanale, mais aussi la vitalité du marché. Dans les années 1150-1270, on voit se multiplier les autorisations de marché, c'est-à-dire l'achat au roi par le seigneur du droit de tenir marché : en Angleterre, il devait en exister un tous les 6 ou 7 kilomètres, et tous les paysans venaient y apporter leurs produits.
L'espace des campagnes se desserre. Et le paysage lui-même change. La pression démographique ainsi que les initiatives paysannes et l'impulsion des seigneurs, laïques et ecclésiastiques, ont favorisé le défrichement de milliers d'hectares de forêts et surtout de friches.
Les forêts sont alors des taillis plus que des hautes futaies. Les paysans ont ainsi contribué à façonner le paysage ; ils en sont les acteurs obscurs. Pour gagner à la culture des terres nouvelles, ils ont transformé, au prix d'un travail colossal, des pentes en escaliers de terrasses dans les régions méditerranéennes. Ils ont participé à l'assèchement des étangs, comme à Montady, où a dû être creusé l'éperon calcaire d'Ensérune afin d'évacuer les eaux, opération d'envergure entreprise à l'initiative du seigneur voisin de Colombiers et de bourgeois de la proche ville de Béziers.
Les villages grossissent. Le matériau dur, brique ou pierre, tend à remplacer le torchis ou la terre crue. Des maisons se construisent et ajoutent un nouvel anneau bâti aux sites fortifiés de l'Europe méditerranéenne ; ailleurs c'est le long d'une rue, d'une digue ou en étoile autour de l'église que s'accroît l'agglomération. Dans les villages serrés du Midi, les maisons poussent en hauteur : deux ou quatre pièces sur deux niveaux ; des celliers parmi les maisons. Plus au nord, c'est encore le temps de la maison en longueur, avant que ne se développent les grandes fermes qui disposent leurs bâtiments autour d'une cour.
Est-ce à dire que les paysans étaient plus « heureux » au XIIIe siècle qu'à d'autres époques ? Ce serait postuler bien imprudemment l'existence d'un sentiment du bonheur comparable au nôtre. L'historien s'aventure moins lorsqu'il évoque, pour cette période, une incontestable amélioration générale du bien-être. L'étude de la composition des dots nous prouve qu'à la fin du XIIIe siècle les paysans les plus riches étaient capables de donner à leur filles des vêtements et des bijoux comparables à ceux d'une des filles d'un chevalier d'un siècle plus tôt. Ils avaient accès à des produits comme les poteries de grès, cuites à haute température, solides et chères.
Il ne faudrait cependant pas tomber dans une vision caricaturale. Pendant longtemps, les historiens ont été convaincus qu'on n'avait jamais vécu aussi bien qu'au XIIIe siècle, durant cette longue période de croissance qui s'arrêta peut-être vers 1250-1270. On est beaucoup moins catégorique aujourd'hui, parce que le concept de progrès économique lui-même s'est brouillé. Certains historiens vont même jusqu'à affirmer que si la population a effectivement plus d'objets à sa disposition à la fin du XIIIe siècle qu'auparavant, c'est aussi parce qu'elle travaille beaucoup plus dur.
Au total, le XIIIe siècle apparaît surtout comme une période de calme ; les sources nous donnent l'impression que la négociation l'emporte sur les pressions et les violences. Le cadre de la vie paysanne lui-même s'est stabilisé. C'est également le moment où la plupart des villages mettent sur pied des institutions qui permettent de communiquer avec les sphères dominantes, par exemple les consulats dans la France du Midi, ou les notaires et les officialités, qui ont porté l'écriture au sein de la société paysanne.
En ce beau Moyen Age, la société villageoise est établie. La hiérarchie sociale est relativement claire, même si la circulation de l'argent, les mécanismes du crédit et la vitalité du marché viennent sans cesse la recomposer.
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