Le mystère Arafat
Il a incarné, pendant près de quarante ans, le peuple palestinien. Grand leader arabe, chef militaire infatigable, il s'est fait diplomate pour négocier avec Israël. Mais il n'est jamais devenu un chef d'État.
L'Histoire : D'où vient Yasser Arafat ?
Nadine Picaudou : Il y a eu des polémiques sur son lieu de naissance ; on a dit qu'il était né en Palestine, à Jérusalem... En fait, on sait qu'il est né, en août 1929, au Caire, où son père pratiquait le commerce des épices. Yasser Arafat appartient donc aux couches moyennes.
Il est lié, par sa mère, au clan des Husseini, l'une des grandes familles de Jérusalem. Pouvoir se réclamer de ces grandes familles est essentiel dans le système de reconnaissance palestinien. Le jeune Arafat a passé quelques années, enfant, à Jérusalem.
Malgré ce lien avec la terre palestinienne, Arafat est marqué par sa vie en Égypte - jusque dans sa façon de parler arabe. C'est au Caire qu'il poursuit ses études : une formation d'ingénieur en travaux publics. Et c'est là qu'il s'éveille à la politique, dans l'Égypte du début des années 1950, où se développe le nationalisme arabe. Il devient président de l'Union des étudiants palestiniens.
L'H. : Est-il un bon musulman ?
N. P. : Je ne me hasarderai pas à répondre sur son sentiment personnel. C'est quelqu'un qui se dit musulman, qui se dit croyant et qui est pratiquant. Mais il ne s'est pas réclamé de l'islam dans sa pratique politique.
Une des grandes questions est de savoir si, dans sa jeunesse, Arafat a été membre des Frères musulmans. Il en a été, en tout cas, vraisemblablement, un sympathisant. Son combat nationaliste rejoint en effet celui des Frères musulmans, qui sont notamment très présents dans la bande de Gaza, où se développe une première guérilla anti-israélienne. C'est à Gaza qu'Arafat découvre la condition misérable des réfugiés. Il éprouve un véritable choc.
Pour résumer, si Arafat, comme nombre d'hommes de sa génération, est nourri de nationalisme arabe, mâtiné d'islam des Frères musulmans, il n'est préoccupé que d'une chose : le destin de la Palestine.
L'H. : Quand devient-il un leader du nationalisme palestinien ?
N. P. : Il faut attendre la création du Fatah*, en 1959 au Koweït. Arafat, établi dans l'émirat deux ans plus tôt, s'impose rapidement à sa tête.
Le Fatah recrute parmi les classes moyennes éduquées. Il regroupe plusieurs des multiples groupuscules palestiniens qui éclosent alors dans les monarchies du Golfe. Surtout, il inverse les priorités politiques affichées jusque-là : la priorité est à la libération de la Palestine, avant l'unité arabe. Le mot d'ordre, c'est le retour en Palestine. Et l'emblème de ce combat, c'est le réfugié. Cependant, le programme du Fatah reste flou. Il n'est pas question d'État, de souveraineté : simplement de revenir à la situation antérieure à la création de l'État israélien.
L'H. : Quand Arafat est-il devenu l'incarnation du mouvement palestinien ?
N. P. : Arafat, dans ces années 1950 et 1960, demeure un inconnu. C'est d'ailleurs en dehors des groupes palestiniens nés dans les pays du Golfe qu'est créée l'Organisation de la libération de la Palestine OLP* en 1964, à Jérusalem.
Le mouvement d'Arafat prend véritablement son essor après la guerre de 1967. On peut dire que c'est à ce moment que naît la cause palestinienne. La poignée de combattants palestiniens incarne alors ce qui reste de la dignité du monde arabe.
Le Fatah et les autres groupes nationalistes palestiniens pénètrent l'OLP et, en 1969, Arafat en est élu secrétaire général. Désormais, l'OLP est une association de mouvements de résistance armée dont le Fatah est le plus important. Son mot d'ordre : la lutte armée contre Israël.
L'H. : A la tête de l'OLP à partir de 1969, Arafat impose-t-il ses qualités de chef ?
N. P. : L'une des grandes forces d'Arafat est de parvenir à maintenir la cohésion entre l'ensemble des courants qui composent l'OLP parmi lesquels le Front populaire de libération de la Palestine de Georges Habache ou le Front démocratique de libération pour la Palestine, tous deux marxistes ou à rétablir l'unité après des ruptures. Et cela sans recourir à la violence.
L'OLP dispose avec Arafat d'un leader politique incontesté, doublé d'un chef militaire, qui fait preuve d'un réel courage physique, prenant part à tous les combats.
L'H. : Quelles sont les autres forces et faiblesses de Yasser Arafat ? On dit parfois qu'il a toujours conduit son peuple à l'échec...
N. P. : Il faut reconnaître à Arafat des réelles qualités politiques. Il fait preuve d'une incroyable capacité à durer qui découle certainement de ses talents de diplomate et de son sens des rapports de force, que ce soit avec Israël, entre les pays arabes ou sur la scène internationale. Il sait revenir après une défaite, voire transformer les défaites militaires en victoires politiques.
Arafat est un pragmatique, qui a dédié sa vie à la cause de son peuple. Il a imposé au monde l'idée qu'il existait une question palestinienne et que le conflit israélo-arabe ne serait résolu que si on la prenait en compte. Grâce à lui, enfin, les Palestiniens, de victimes, ont fini par être perçus comme des combattants et ont développé une fierté d'appartenir à ce peuple.
Pour défendre sa cause, Arafat a su se servir des médias. Il a façonné son image de « l'homme au keffieh* ». Sans être un brillant orateur, il a le sens de la formule, il est chaleureux avec ses interlocuteurs.
Parmi les graves erreurs d'Arafat, il faut évoquer Septembre noir, l'élimination des fedayins* par les troupes jordaniennes en 1970. Arafat s'est fourvoyé en suivant les factions les plus à gauche de l'OLP dans une fuite en avant, jusqu'à l'affrontement tragique avec le roi Hussein.
L'H. : En 1970-1971, l'OLP est chassée de Jordanie. Ce sont les années terroristes. Qu'en pense Arafat ?
N. P. : Après 1970, l'OLP a recours au terrorisme international : les détournements d'avions ou, épisode resté tristement célèbre, la prise d'otages en 1972 d'athlètes israéliens aux Jeux olympiques de Munich. L'OLP cherche à manifester la pérennité de la question palestinienne par tous les moyens, y compris les plus contestables.
L'H. : Comment Arafat est-il passé de la lutte armée à la diplomatie ?
N. P. : 1974 constitue un tournant : les pressions sur l'OLP se font de plus en plus fortes pressions de l'Égypte, des élites palestiniennes de l'intérieur... pour qu'elle intègre le concert arabe et adopte un programme pragmatique. Arafat cède. La stratégie reste la lutte armée, mais, en 1974, l'OLP accepte des étapes dans la libération de la Palestine : dès qu'un territoire sera libéré, l'OLP y installera une « autorité nationale combattante ».
Cette politique des « petits pas » a été voulue par Arafat. Il n'évite cependant pas une scission de l'OLP. Un Front du refus se constitue, pour qui l'objectif reste la libération totale de la Palestine.
Le retournement de l'OLP permet à Arafat d'apparaître comme un acteur sur la scène internationale. 1974, c'est aussi l'année où le leader palestinien est invité à prononcer un discours devant l'Assemblée générale de l'ONU. Il s'y présente, affirme-t-il de manière métaphorique, tenant un revolver dans une main, un rameau d'olivier dans l'autre, posant ainsi l'alternative à la communauté internationale : pousser les Palestiniens à continuer le combat ou les soutenir vers la paix.
L'H. : 1974 marque donc la reconnaissance internationale de l'OLP. Un succès sans lendemain...
N. P. : L'état de grâce ne va en effet pas durer. Après la fuite de Jordanie, l'OLP se reconstruit au Liban. Elle n'a jamais été aussi forte. Les forces palestiniennes mènent une guerre quasi conventionnelle contre Israël, à partir du Sud-Liban. Les réfugiés palestiniens, nombreux dans les camps, constituent un terreau de recrutement pour l'OLP. De plus, celle-ci dispose d'argent ses contributeurs du Golfe se montrent généreux à son égard et peut ainsi financer des services sociaux.
Mais la guerre civile éclate au Liban en 1975. Arafat fait une erreur majeure en choisissant d'entrer dans le conflit. Les Palestiniens s'allient à la gauche libanaise et aux musulmans sunnites, contre les chrétiens, soutenus en 1976 par la Syrie. Israël en profite pour entrer au Liban et en finir avec les bases palestiniennes. A la suite de l'effroyable siège de Beyrouth en 1982 dans le cadre de l'opération israélienne « Paix en Galilée », Arafat échappe plusieurs fois à la mort. La direction de l'OLP réussit à quitter la capitale libanaise et s'installe à Tunis.
Désormais, ses combattants sont dispersés dans tout le monde arabe, de l'Algérie au Yémen. Impossible de poursuivre la lutte armée. La politique et la diplomatie sont les seules armes qui restent à Arafat. C'est sa traversée du désert : il n'est plus invité dans les sommets arabes, où la question palestinienne n'est plus évoquée. Le salut va venir de l'intérieur, avec l'éclatement, en 1987, de l'Intifada*.
L'H. : L'Intifada, n'est-ce pas un mouvement qui échappe à Arafat ?
N. P. : Certes, ce qui a joué, cette fois, c'est la dynamique de résistance à l'occupation israélienne en Cisjordanie et à Gaza. Mais les groupes qui déclenchent l'Intifada appartiennent aux factions intérieures de l'OLP. En outre, ils ont besoin de l'organisation de l'OLP extérieure pour leur fournir des financements aussi bien qu'un écho international.
Arafat va savoir utiliser le mouvement pour se faire à nouveau entendre. En 1988, l'OLP reconnaît formellement l'existence d'Israël par une série de déclarations d'Arafat. Et c'est le 15 novembre 1988 que l'État palestinien est proclamé - sans effet, bien sûr, mais la date est devenue celle de la fête nationale palestinienne.
L'H. : Qu'est-ce qui amène Arafat à reconnaître l'existence d'Israël ?
N. P. : Il y a d'abord une obsession d'Arafat : se réimplanter sur le territoire palestinien. On dit également qu'il a une crainte : finir comme le mufti de Jérusalem, Haj Amin al-Husseini, grand leader palestinien de l'entre-deux-guerres mort en exil au Liban en 1974.
Mais le chemin vers la paix est encore long. En 1991, Arafat se discrédite aux yeux des Occidentaux en ne condamnant pas l'invasion du Koweït par l'Irak. Lorsque, à l'automne 1991, les États-Unis soutiennent la conférence de Madrid, qui doit résoudre le conflit israélo-arabe, les Palestiniens n'y sont représentés qu'à l'intérieur de la délégation jordanienne.
Ces pourparlers n'aboutissent pas. Arafat va alors chercher à reprendre l'initiative. La voie est ouverte pour des négociations directes entre Palestiniens et Israéliens.
L'H. : C'est alors l'inimaginable : la poignée de main entre Rabin et Arafat en 1993. Que s'est-il passé à Oslo ?
N. P. : Peut-on parler d'une victoire d'Arafat ? Assurément, c'est une réussite. Il peut enfin réinscrire le mouvement national sur un territoire proprement palestinien. La reconnaissance de l'OLP par Israël est également essentielle. C'en est fini du long déni de l'existence du peuple palestinien.
Mais ce sont certainement les Israéliens qui ont le plus à gagner dans ce compromis ; les travaillistes au pouvoir ont compris qu'il n'y avait pas de solution militaire à l'Intifada et que celle-ci risquait de se radicaliser, de s'islamiser.
Finalement, Oslo va coûter très cher à Arafat. Ces accords constituent une rupture radicale avec les approches précédentes. Alors qu'auparavant l'OLP misait sur la légalité internationale, c'est-à-dire sur les différentes résolutions de l'ONU exigeant le retrait israélien des territoires occupés résolutions 242 et 338, les accords d'Oslo sont fondés sur une démarche contractuelle israélo-palestinienne sous garantie internationale américaine essentiellement. Il n'est donc plus question d'un retrait israélien sans condition de l'ensemble des territoires occupés depuis 1967. Le point de vue israélien a triomphé : ces territoires ne sont plus à évacuer, mais à négocier ; ce ne sont plus des territoires « occupés », mais « disputés » - c'est le terme utilisé.
En même temps, ce contrat est envisagé par les Israéliens comme une mise à l'épreuve permanente des Palestiniens. Chaque fois que ces derniers ne remplissent pas une condition, le processus est suspendu. Cela peut durer indéfiniment...
Les Palestiniens auraient-ils dû refuser Oslo ? Pas forcément. C'était un pas historique ; l'OLP se trouvait dans une impasse de toute façon. Mais les accords se sont révélés un piège.
L'H. : Arafat, qui prend la tête de l'Autorité palestinienne définie dans les accords d'Oslo, a-t-il échoué dans ce nouveau rôle de chef d'État ?
N. P. : Arafat pouvait-il réussir à exercer de véritables fonctions de chef d'État alors qu'il dirigeait une Autorité provisoire intérimaire à la souveraineté largement hypothétique ? Les gouvernants israéliens puis l'ensemble des opinions internationales ont fini par considérer qu'Arafat menait un double jeu, qu'il avait rompu le processus d'Oslo. Mais il ne faut pas oublier la situation intenable dans laquelle il se trouvait : la libération du territoire devait passer par la collaboration totale avec l'occupant par le biais de patrouilles mixtes, de la coopération des services de sécurité, etc.. Je pense que n'importe qui aurait échoué.
Ce qu'on peut reprocher à Arafat, en revanche, c'est sa pratique du pouvoir, autoritaire atteintes aux droits de l'homme, détentions arbitraires... et corrompue. Et cela bien avant son retour dans les territoires occupés.
L'H. : En 2000, ce sont l'échec des négociations de Camp David et le début de la Seconde Intifada. Quelle est la responsabilité d'Arafat dans ces événements ?
N. P. : On impute généralement l'échec des négociations de Camp David, à l'été 2000, à son intransigeance. Cette intransigeance est liée, selon moi, à sa volonté d'imposer le respect de la résolution 242 comme préalable. Mais c'était peut-être trop tard. La position d'Arafat lui a cependant valu une immense popularité dans les territoires occupés.
Quelques mois plus tard, c'est le début de la Seconde Intifada. Ce nouveau soulèvement est le reflet de la crise du projet national palestinien. Car ce que les Palestiniens ont obtenu depuis Oslo est très en retrait par rapport à ce pour quoi ils se sont battus. De plus la situation quotidienne des Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza n'a cessé d'empirer. Le rêve de libération de la Palestine historique est désormais porté par des groupes islamistes, comme le Hamas, ou des composantes radicales du Fatah.
Arafat croit qu'il peut utiliser le soulèvement : il y voit un moyen de faire pression sur Israël et de se faire entendre de la communauté internationale. C'est peut-être sa grande erreur. Il laisse la violence monter et les extrémismes se développer sans se montrer capable de les maîtriser.
De son côté, Ariel Sharon interrompt le processus d'Oslo dès 2002-2003. Il détruit largement l'Autorité palestinienne, non seulement en faisant d'Arafat un prisonnier dans son QG de Ramallah, mais en sabotant les infrastructures de l'Autorité.
L'H. : Arafat est mort le 11 novembre 2004. Ses funérailles manifestent-elles la popularité toujours forte de l'homme auprès des Palestiniens ?
N. P. : D'abord ce n'est pas une mort héroïque : Arafat est mort dans son lit, lui qui avait miraculeusement échappé à la mort à plusieurs reprises... Et puis il est mort à l'étranger, et non sur le territoire palestinien. L'agonie interminable, les négociations sordides autour de son lit de mort entre sa famille et les membres de l'Autorité ternissent sa fin. Dans ce contexte, les rumeurs d'empoisonnement peuvent être comprises comme un moyen de rendre plus héroïque sa disparition.
Le plus grand hommage qui lui ait été rendu est finalement celui de la France, qui a entouré sa dépouille des égards réservés aux chefs d'État. Les obsèques en elles-mêmes, au Caire, sur un terrain militaire, ont été sans grandeur. Quant à l'arrivée de la dépouille à Ramallah, elle a certes rassemblé beaucoup de Palestiniens. On est loin toutefois de l'émotion qui a accompagné l'enterrement de Nasser en 1970.
L'H. : L'arrivée à la tête de l'Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas peut-elle relancer le processus de paix ?
N. P. : Ariel Sharon et George W. Bush refusant de négocier avec Arafat, il est certain que ce dernier était devenu un obstacle à la reprise du dialogue israélo-palestinien. Si bien que l'élection à la tête de l'Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas est perçue, par les opinions occidentales, comme un moyen d'arriver à la paix. Je ne partage pas cet avis. Car la situation n'a pas changé.
Au-delà des relations avec Israël, la tâche de Mahmoud Abbas est considérable. La Palestine est épuisée ; 60 % de la population des Territoires vit en dessous du seuil de pauvreté. Peut-il relever le défi ? C'est l'un des fondateurs du Fatah, il possède donc une légitimité historique. En même temps, il n'a ni le charisme ni l'implantation populaire d'Arafat. Mais c'est un homme de compromis. Il veut arrêter les dérives violentes dans les Territoires. Il va s'atteler à reconstruire les infrastructures de l'Autorité palestinienne, à desserrer l'étau pour relancer la vie économique dans les territoires occupés. C'est peut-être le plus important dans cette phase de transition, avant même d'essayer de construire une paix durable entre Israéliens et Palestiniens.
Propos recueillis par Héloïse Kolebka.
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