"Une révolution totale "
Les Lumières sont une révolution de la pensée, mais pas seulement. Elles voient aussi tout un bouleversement de l'environnement matériel lié à l'essor des naissances et de la richesse, à l'entrée dans la société de consommation et à l'explosion des échanges et des voyages.
L'Histoire : Qu'est-ce que les Lumières ? Quelle est la nouveauté des Lumières ?
Daniel Roche : Quel historien n'aurait le vertige et ne serait intimidé d'avoir à répondre à cette question posée dès 1784 et à laquelle Kant a répondu ? Retenons trois idées de Kant. La première : les Lumières sont une audace de la pensée, sapere aude , "ose penser par toi-même". Il faut l'entendre comme une proclamation de l'émancipation de l'homme par la connaissance. C'est oser critiquer la tradition, la vision commune, l'orthodoxie, exercer une pensée critique dans tous les domaines de l'intellectualité, des idées, de l'univers philosophique et théologique.
Deuxième idée de Kant : cette pensée critique ne débouche pas sur un corps de doctrine universel. Troisième idée : le travail pour éclairer l'humanité est toujours à recommencer. Les Lumières sont un processus, une pratique, un principe actif que chaque génération doit apprendre et utiliser pour construire la société civile. Au XXIe siècle, comme au XVIIIe siècle, on se trouve devant la même question : que retenir de ce grand message, de cet ensemble de valeurs, et qu'en faire ? Je pense profondément que nous devons rester fidèles à un certain nombre des principes qui ont été élaborés et discutés au XVIIIe siècle : liberté*, égalité, fraternité des individus, tels que la devise de la République française continue de nous les proposer.
Notre problème est de savoir comment nous pouvons, aujourd'hui, faire quelque chose des principes que nous ont laissés des individus aussi divers que Voltaire, Rousseau ou Kant. C'est en quelque sorte une boîte à outils démocratique. Car, finalement, qu'est-ce qu'instaurent les Lumières ? Par rapport aux anciens systèmes de gouvernement, aux anciens systèmes de pensée, c'est la démocratie.
L'H. : La liberté est-elle centrale dans les Lumières ?
D. R. : Ne faisons pas de contresens : la notion de liberté est profondément une notion d'Ancien Régime. L'Ancien Régime est un régime de corps, d'états, composé de strates définies par la coutume, et non par la Constitution. La noblesse avait ses libertés - dont une partie a été perdue au XVIIe siècle avec l'affirmation de l'absolutisme royal. Les parlementaires avaient les leurs, objets de négociations constantes avec le gouvernement royal. Toute une partie de notre conception des libertés en est héritée.
Dans les Lumières, l'avancée décisive consiste à admettre l'universalité de la liberté, à passer des libertés à la liberté. L'idée fondamentale que tous les hommes sont libres et égaux en droits fait son chemin à travers la réflexion politique de Voltaire, Rousseau, Diderot, et de quantité d'autres.
Mais les Lumières, ce sont aussi les libertés économiques, qui ne sont pas d'ailleurs pensées sans limites. Quand Adam Smith publie ses Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations , en 1776, il consacre un chapitre entier à la question des effets pervers de la liberté, qui détruit les protections sociales. Une préoccupation qui est toujours la nôtre.
L'H. : Comment tout cela a-t-il commencé ?
D. R. : Une telle révolution intellectuelle n'a pas surgi du néant. La pensée des Lumières s'est développée autour de deux noyaux fonda-mentaux de la culture européenne que sont la critique humaniste de la Renaissance et la transformation scientifique du XVIIe siècle.
Disons que cela commence dans la seconde moitié du XVIIe siècle, avec ce que Paul Hazard a désigné en 1935 comme "la crise de la conscience européenne" 1. Partout en Europe, après 1650, les orthodoxies catholique et protestante ont été remises en cause par des philosophes et des hommes de science d'une manière radicale. A cette époque, Hobbes, Spinoza, Leibniz, Locke, Bayle - et déjà Descartes un peu plus tôt dans le siècle - ont chacun, à leur manière, mené le travail de sape contre les croyances et les valeurs traditionnelles. Ainsi, la société inégale, dominée par le respect de Dieu, du roi, des moeurs, du "chacun à sa place", a commencé à être remise en cause.
Les combats intellectuels ont été féroces et les gouvernements européens, Louis XIV en tête, s'en sont inquiétés. Des gens comme Pierre Bayle, esprit modéré et apôtre de la tolérance, apparaissaient comme extraordinairement dangereux, parce qu'on les soupçonnait d'athéisme* : ils mettaient en cause l'explication du système du monde par la création divine. Et derrière planait l'ombre de Spinoza, cet individu diabolique, "prince des athées" ! En France, on a interdit l'enseignement du cartésianisme, qui ébranlait la vision orthodoxe de l'explication du système du monde.
L'H. : Les Lumières, c'est d'abord un mouvement d'émancipation de la pensée par rapport aux systèmes d'autorité ?
D. R. : Vous retrouvez ce que dit Kant. L'esprit critique, l'audace critique, c'est bien la capacité de s'émanciper des principes d'explication traditionnels du monde que sont la religion, la conformité de la politique à la religion, et la conformité des moeurs à la religion. Je ne dirais pas une désacralisation complète ce n'est pas encore le "désenchantement du monde", mais c'est un désengagement par rapport à ce système d'orthodoxie !
L'H. : Cette désacralisation, ce détachement des principes d'autorité, sont-ils exclusivement le fait des élites intellectuelles ?
D. R. : Dans cette phase première de la "crise de la conscience européenne", il s'agit majoritairement d'un mouvement d'universitaires, de théologiens, d'intellectuels, c'est-à-dire de professionnels de la discussion et de la pensée. Bien sûr, ces hommes entretiennent des liens avec les milieux politiques, la haute aristocratie, et même quelquefois une partie des milieux financiers.
La radicalisation de la fin du XVIIe siècle a pourtant débordé largement ces milieux d'élite, notamment du fait de la mobilité étudiante et parce que la crise intellectuelle a affecté les gens de peu - la culture des peuples n'est pas fermée sur elle-même. Et ce qui s'est passé alors, c'est que face à la contestation, l'attitude des gouvernements s'est en quelque sorte durcie sur l'affirmation de l'unicité de la vérité religieuse.
C'est ainsi que l'on peut interpréter l'interdiction de la religion réformée, la révocation de l'édit de Nantes, en 1685, en France - comme une réaction dictée par l'inquiétude. De même, le durcissement, partout, de la censure.
L'H. : Mais on ne parle pas encore de "Lumières" alors ?
D. R. : Non. Le mot commence à être utilisé dans toute l'Europe, avec des significations qui ne sont certainement pas homogènes, dans le premier quart du XVIIIe. Lumières, Aufklärung, Enlightenment ...
Mais attention à ne pas trop simplifier. Un homme comme Newton, à la fois mathématicien, astronome, physicien, fut à la fois un scientifique inscrit dans la révolution des Lumières et un grand esprit religieux, qui se passionnait pour l'explication des miracles de la Bible.
Dans ce premier quart du XVIIIe siècle, l'essentiel des querelles et des débats porte encore sur les domaines de la théologie et de la science. Mais dans une deuxième phase, à partir des années 1740-1750, la discussion s'étend à de nombreux domaines de la vie sociale et politique : l'administration, les institutions, l'économie, l'éducation*, la justice, le droit criminel, etc. La querelle, qui portait sur les fondements de l'explication du monde, s'est ouverte dans tous les pays d'Europe à la nécessité de réfléchir à une nouvelle organisation des choses, dans tous les domaines. C'est tout cela, les Lumières.
Cela ne signifie pas que cela devait déboucher sur la Révolution. Il semble difficile de l'admettre parce que toute une historiographie, depuis 1789, a présenté la Révolution comme l'aboutissement des Lumières. Mais cela aurait très bien pu se passer autrement, sans massacres, sans luttes, sans violences...
L'H. : Cette nécessité de réfléchir à une nouvelle organisation des choses, par qui est-elle portée ?
D. R. : Je ne pense pas qu'on puisse identifier les Lumières avec un groupe social. C'est plutôt un milieu de pensée, avec des références et des valeurs, où se retrouvent plusieurs groupes, composés d'individus très divers : tout le monde ne pense pas de la même façon. Diderot n'est pas d'Alembert. Et si d'Alembert quitte l' Encyclopédie après la crise de 1758, c'est qu'à un moment il ne s'est plus senti à l'aise, parce que les audaces qu'il voyait autour de lui le gênaient. Lui, ce qui l'intéressait, c'étaient les sciences, les mathématiques. Il n'était certainement pas contre l'audace en matière de religion ou de politique, mais il était plus prudent. Les excitations de Diderot et d'Holbach, dans le salon de Mme d'Holbach, l'effrayaient.
La première idée à éliminer, en tout cas, c'est que les Lumières seraient bourgeoises. Les Lumières ne sont pas plus bourgeoises qu'aristocratiques. Ou, plus exactement, il y a des Lumières aristocratiques et des Lumières bourgeoises.
Pour connaître dans le détail le petit monde des Lumières, nous n'avons pas encore d'étude des appropriations sociales. Ce que l'on peut dire, c'est que le premier cercle, comme à la fin du XVIIe siècle, est composé de professionnels de la pensée. Pour autant, tous les écrivains sont loin d'être des intellectuels ralliés aux Lumières. C'est ce qu'ont montré les recherches de Robert Darnton, qui a travaillé à partir des archives de la police et de La France littéraire la première recension de tous les écrivains. Une majorité des auteurs reproduit l'état ancien des choses. Il y a parmi eux des Lumières et des anti-Lumières, et beaucoup plus encore de gens qui passent, selon les sujets, selon les moments de leur vie, selon leur intérêt, d'un espace à un autre.
Quant aux éditeurs, qu'on appelle alors des "libraires", ils ne sont pas forcément gagnés aux idées qu'ils portent : ce sont des entrepreneurs soucieux de trouver les livres qui se vendent. L'exemple le plus éclairant est celui de Le Breton, l'éditeur de l' Encyclopédie , qui a passé une partie de son temps à caviarder les textes de Diderot pour éviter le scandale. Ce n'est pas dans les milieux de la librairie que l'on trouve les personnages les plus audacieux, même si certains ont risqué beaucoup, en diffusant des oeuvres clandestinement.
Robert Darnton a aussi repéré une deuxième génération, dans les années 1770-1780, qu'il appelle joliment les "Rousseau du ruisseau" : les Garat, les Brissot, Carra, Fabre d'Églantine, Collot d'Herbois, "petits grands hommes de lettres" , écrit Rivarol, porteurs d'une version un peu vulgarisée des Lumières. Mais ce ne sont pas pour autant tous des marginaux. Voyez Marat : il a fait de très bonnes études, a séjourné à Édimbourg, avant de devenir médecin et de s'installer à Paris, où il a été l'un des médecins les plus à la mode de la société parisienne des dernières années de l'Ancien Régime.
L'H. : Que sait-on de la diffusion des Lumières ? Quels sont les premiers cercles à être gagnés par les idées nouvelles ?
D. R. : La ville est l'espace privilégié de la diffusion des Lumières. C'est là que se forme, au milieu du XVIIIe siècle, un "espace public", constitué par l'accès à la lecture, à l'écriture, à la discussion d'un nombre toujours croissant d'individus. Cet espace public doit beaucoup à l'efficacité accrue de l'école au XVIIIe siècle, qui a réduit l'analphabétisme, celui des garçons et un peu moins celui des filles. Les institutions scolaires sont encore en majorité contrôlées par l'Église, mais on trouve en leur sein des individus qui, depuis la fin du XVIIe siècle, s'interrogent eux aussi sur l'organisation du monde. L'ensemble de ces écoles forme à peu près 10 % des classes d'âge... C'est à la fois peu et beaucoup. C'est en tout cas suffisant pour que des élites cultivées se forment.
Cette scolarisation plus efficace - écoles religieuses, militaires, techniques, pensionnats, divers - s'accompagne d'une plus grande mobilité, de l'école de paroisse au collège et à l'université... Ce n'est pas à Langres que Diderot pouvait faire des études supérieures. Son père a accepté qu'il aille à Paris, avec l'espoir qu'il ferait une belle carrière ecclésiastique chez les Jésuites, ce que Diderot s'est gardé de faire !
Les écoles et les collèges, les bibliothèques, les imprimeries et le commerce du livre se concentrent dans les villes. Et aussi les institutions de la "république des lettres". La république des lettres, c'est le petit monde des érudits critiques, qui, depuis l'âge de l'humanisme, se rencontrent, ou correspondent, à l'échelle européenne pour débattre de problèmes théologiques et scientifiques. C'est l'érudition plus que le combat des Lumières.
L'H. : Où se rencontrent-ils ?
D. R. : Il existe de multiples cercles de discussion : d'abord, les sociétés savantes, littéraires, scientifiques ou philosophiques, qui se multiplient dans presque toutes les villes de France. Les sociétés savantes ont un statut officiel, car dans l'ancienne société, que ce soit en France, en Angleterre ou ailleurs, le droit d'association n'existe pas. Elles ne peuvent donc exister sans l'autorisation de l'État, et elles sont très surveillées. Elles se définissent elles-mêmes souvent comme des "académies" parce que ce titre fait référence à un modèle intellectuel prestigieux, né à la Renaissance, patronné par les princes, et qui s'est répandu de la Toscane à la Norvège.
Ce sont des institutions qui regroupent les élites urbaines dans leur diversité, c'est-à-dire qu'elles rassemblent à peu près 10 % de la société urbaine : un homme sur dix en ville, et sa famille sans doute, étaient touchés par ce mouvement des idées. Parmi ces hommes, on rencontre, bien sûr, des aristocrates et quelques évêques, mais les trois quarts d'entre eux ne font pas partie des ordres privilégiés. Le gros du recrutement se fait chez les lettrés de la robe - avocats, magistrats -, les membres de l'administration royale, les médecins, les chirurgiens, et quelques rares représentants de la bourgeoisie capitaliste.
Tocqueville n'avait donc pas tout à fait raison quand il soutenait, dans L'Ancien Régime et la Révolution , que les Lumières ne concernent que les philosophes, les intellectuels. Car Turgot, Trudaine, ou Calonne, ou Bertin, tous administrateurs, participaient à leur façon de la diffusion des Lumières au plus haut niveau de l'État, et y croyaient.
L'étude des activités et de la composition de ces sociétés contribue aussi à démonter l'idée que les Lumières ont constitué un corps de doctrine homogène. Les idées n'étaient certainement pas reçues, vécues, utilisées de la même façon selon les milieux sociaux.
L'H. : Y a-t-il encore d'autres relais à la diffusion des Lumières ?
D. R. : A côté des sociétés savantes, il y a aussi tout un monde de sociétés libres : littéraires, scientifiques mais aussi quelques fois bachiques et chantantes, comme on dira au XIXe siècle, clubs ou associations de discussion, qui offrent d'autres occasions de se retrouver et de discuter - mais toujours entre hommes. Elles ne sont pas officielles, mais tolérées et surveillées. Elles sont fondamentales pour la diffusion de la presse.
A Paris, les musées et les lycées regroupent la bonne société autour d'un large programme où les arts, les sciences et les lettres sont rassemblés. Bien souvent, ce qu'on appelle une "académie" naît de la transformation d'une société libre en une société officiellement reconnue.
Dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, et surtout après 1770, ces sociétés littéraires vont constituer un deuxième réseau important, qui comble les vides du réseau académique, notamment dans les petites villes.
Troisième réseau : les loges maçonniques2. La franc-maçonnerie, fondée dans la seconde moitié du XVIIe siècle en Angleterre, se développe partout en Europe après 1750, jusqu'à atteindre un millier d'ateliers - peut-être plus. Alors que les sociétés académiques regroupent quelque 2 000 à 3 000 membres, les loges maçonniques en rassemblent 10 fois plus.
C'est un milieu plutôt conformiste, contrairement à ce que l'on a pu croire, mais qui donne une résonance à des idéaux nouveaux des Lumières : la tolérance* religieuse, même si on reconnaît le plus souvent la nécessité d'accomplir le culte du pays dans lequel on vit ; l'égalité des individus dans le cadre de la loge. Le vénérable de la loge Sincère Amitié d'Amiens dit ainsi qu'on ne doit pas admettre certains "pour la raison importante que quand on ne doit pas se fréquenter en société civile, il n'est pas possible de le faire comme maçon" . Il s'agit de concilier les inégalités réelles avec l'égalité abstraite.
Dans l'espace public, on a l'habitude de citer aussi les cafés. Pour ma part, j'en doute un peu. Certes, quand on y lit la presse ou quand on y discute, les cafés offrent un cadre propice à la diffusion d'idées et de valeurs, mais c'est loin d'être toujours le cas ! On peut émettre les mêmes réserves au sujet des salons, comme vient de le montrer Antoine Lilti. La plupart du temps, le salon est le lieu de la rencontre mondaine plutôt que celui de débats philosophiques ou politiques.
Dans leur diversité, ces institutions, qui ont regroupé des individus d'origines sociales variées, par leur capacité d'ouverture intellectuelle, ont été le laboratoire de Lumières concrètes. Ce qui s'y joue est le contraire de la fabrication machinale d'une opinion unifiée. L'espace public des Lumières est traversé de conflits, de débats. En ce sens, il demeure notre école pour une démocratie active.
L'H. : Les Lumières, vous l'avez dit, sont nées en milieu urbain. N'ont-elles pas touché les campagnes ?
D. R. : Les Lumières ont sans doute touché les campagnes. On attend un travail sur les Lumières rurales. Mais qui pouvait avoir accès aux Lumières dans les campagnes ? Une fraction du clergé, une partie de la noblesse, quelques seigneurs éclairés qui vivaient sur leurs terres, abonnés aux journaux, et qui, de temps en temps, allaient prendre en ville un parfum d'audace, et puis les médecins, les chirurgiens. Mais d'autres aussi, car d'innombrables circuits pouvaient donner un écho à ce qui se jouait ailleurs : les journaux se trouvaient dans les auberges et les relais de poste ; les domestiques pouvaient lire les livres de leurs maîtres ; le colportage pouvait transmettre des nouvelles, des gazettes, des chansons, les almanachs, qui ne sont pas totalement fermés à leur temps...
Ce sont des phénomènes qu'on ne peut pas quantifier précisément, mais qui ont eu vraisemblablement leur importance. Et il ne faut pas méconnaître le fait que dans les communautés rurales il y a toujours eu une dimension politique, qui commence avec le souci de défendre les droits paysans. Les élites paysannes révolutionnaires ne sont pas sorties de rien !
L'H. : Que peut-on savoir de la manière dont le petit peuple a eu connaissance des idées nouvelles ?
D. R. : Comment allons-nous définir le peuple ? Méfions-nous de la manière dont il est vu par les élites qui nous le décrivent. Méfions-nous aussi des textes qui sont censés émaner de la culture populaire. Les gens du peuple n'écrivent pratiquement pas. On peut parfois les saisir à travers les témoignages de lettrés issus du peuple. Prenez, par exemple, les extraordinaires Mémoires de Besnard, issu d'une famille paysanne angevine, qui raconte comment il devient petit séminariste à Angers, et comment il a eu accès aux débats des Lumières, à l'intérieur du clergé3.
On a aussi retrouvé le journal autobiographique de Louis Simon, un aubergiste d'un petit village du Maine, qui retrace la vie de sa communauté et parle beaucoup des problèmes de la jeunesse et du mariage4... Ce Louis Simon a été le premier maire révolutionnaire de son village. A sa façon, c'est un homme des Lumières. Il est attentif aux grandes transformations du temps : l'arrivée de la route, celle du journal.
On connaît enfin l'autobiographie de Jacques-Louis Ménétra, un compagnon vitrier parisien5. C'est un ouvrier et plus tard un maître artisan, sous la Révolution un vrai sans-culotte. Il a écrit le Journal de sa vie et des écrits divers où s'affirment une expérience du monde, une culture plébéienne, et une capacité politique et critique. Lui est le fils de la capitale, mais aussi celui de l'école religieuse qu'il a fréquentée. Ce qui l'intéresse, c'est la critique de la religion. Il fait même écho à Spinoza et au Traité des trois imposteurs .
Voilà quelques rares exemples, mais qui constituent une source précieuse pour l'historien. Retrouver des traces des Lumières dans la culture populaire est en quelque sorte un travail d'archéologie. Les quelques éléments que l'on a montrent la capacité d'évolution des gens de peu. Ils ne sont pas incapables d'accéder aux idées nouvelles, même abstraites. Simplement, ils les comprennent à leur manière, partant de choses concrètes. Lorsque Ménétra parle de l'égalité et de la liberté, par exemple, c'est parce qu'il refuse la condition de domestique, parce qu'il veut rester libre de ses choix.
Les cahiers de doléances, en 1789, vont rendre compte de cette capacité, au niveau des paroisses, de voir les choses d'une manière concrète, de proposer des réformes utiles.
Retenons surtout que la culture populaire est perméable aux débats de la culture élevée. Je crois qu'il y a eu très tôt une appropriation par les classes populaires, le monde ouvrier des villes et une partie du monde paysan, des idées et des valeurs des Lumières. Il ne faut pas non plus rester enfermé dans le monde des idées : toute une partie des Lumières repose sur l'accès à une autre culture matérielle. Au XVIIIe siècle, dans les paroisses rurales, les modes de vie se transforment considérablement.
Quand, dans le centre de l'Allemagne, dans le Wurtemberg, des pasteurs réagissent contre les excès vestimentaires de leurs paroissiens, c'est que ceux-ci sont entrés dans un système de consommation qui constitue une provocation à la morale traditionnelle. En France, vous retrouvez les mêmes phénomènes : des prêtres condamnent, dans leurs sermons, l'abus de ce "luxe populaire", qui est contraire à une vraie morale chrétienne.
L'H. : Les Lumières, c'est aussi une révolution de la culture matérielle ?
D. R. : Bien sûr, et le point de départ est tout simplement dans la vie elle-même. L'époque des Lumières est la première période de l'histoire européenne où l'on a entrevu une capacité de développement démographique, un "triomphe de la vie". C'est fondamental, cette idée que l'on va assurer non seulement la continuité de sa descendance, mais créer un excédent de naissances et accroître la longévité. Cet optimisme vital va fournir une excitation à la réflexion sur le progrès, à la capacité de changer les choses, qui concerne toutes les couches de la société.
Les Lumières, c'est aussi une époque de formidable développement économique. La richesse en constante augmentation est le résultat de tentatives multiples des paysans, des agronomes, des entrepreneurs et des négociants. L'univers de la production change, du fait de la proto-industrialisation, de la prolifération des ateliers de village qui permettent de développer la production. Dans l'Europe entière, l'ensemble des populations des villes et des campagnes est touché. Même si les prix augmentent plus vite que les salaires, dans le cadre de la famille, le revenu augmente, ouvrant de nouvelles capacités d'accès à la consommation, à l'éducation.
Le vêtement en est sans doute le signe le plus visible. Même dans les bas niveaux de la société, le milieu du salariat urbain de Paris et des provinces, c'est la consommation qui a le plus augmenté. Cela constitue un vrai bouleversement de la société. La société ancienne reposait sur la stabilité des états, conforme à l'ordre du monde voulu par Dieu. Et dans ce système, l'habit faisait le moine. A partir du moment où l'on commence à jouer avec les apparences, on remet en cause l'ordre du monde6. La ville favorise ce jeu des apparences, qui témoigne des échanges entre les milieux. A Paris, toute la société prend modèle dans le spectacle de la Cour. En province, ce sont sans doute les bourgeois que l'on cherche à imiter.
Plus largement, tout l'environnement matériel se transforme, celui des "choses banales", des objets, de l'habitat, du chauffage7. C'est aussi l'époque où la lumière entre dans les maisons. Et ce n'est pas être matérialiste à l'excès que de dire que l'accès à la lecture en a profité.
La fenêtre à petits carreaux, qui remplace le papier huilé, les verres soufflés et obscurs, a été généralisée à la fin du XVIe et au XVIIe siècle. Elle a triomphé dans la plupart des villes d'Europe au XVIIIe. Du coup, dans la journée, on peut lire à côté de sa fenêtre, sans se crever les yeux. Les architectes de l'époque pensent à la lumière quand ils conçoivent les grands hôtels et, plus tard, les appartements de l'élite urbaine. Évidemment, il y a une hiérarchie selon les milieux sociaux. Mais beaucoup de gens peuvent en bénéficier.
D'autre part, l'éclairage nocturne s'est généralisé, grâce à la lampe à huile, dans le domaine privé comme dans le domaine urbain. A Paris, des lanternes éclairent les rues depuis le XVIIe siècle. La métaphore de la lumière, opposée à l'obscurité, est totalement réalisée, parce qu'il s'agit aussi de lutter contre le crime et contre le vice. Désormais, les habitants des villes ne supportent plus que les éclairages publics ne fonctionnent pas. Et quand les quartiers s'étendent, ils revendiquent l'extension de l'éclairage.
L'H. : La mobilité des hommes et les possibilités d'échanges ont elles aussi été démultipliées. En quoi cela a-t-il contribué à la transformation de la société ?
D. R. : C'est d'abord dans le cadre local que les choses changent. Si l'on essaie de réfléchir à ces grands problèmes de réception, de diffusion des écrits et des idées des Lumières, il faut partir du local. Le village de l'Europe traditionnel, ce n'est pas le "sac de pommes de terre où les paysans sont enfermés" , comme le disait Karl Marx au milieu du XIXe siècle. Des nécessités nombreuses et contraignantes ouvrent la société paysanne au monde.
Mobilité matrimoniale : bien souvent, on se marie hors de sa communauté. Mobilité liée aux besoins en outillage, en produits divers : on se rend dans les foires et les marchés qui se multiplient avec l'entrée progressive du monde rural dans la société de consommation. N'oubliez pas que les foires et les marchés sont aussi les lieux où se diffusent les livres, par exemple la "Bibliothèque bleue"8, et où l'on joue du théâtre.
Mobilité du travail ensuite. Quantité de travailleurs émigrent. Ce n'est pas forcément une émigration de la misère. Elle est souvent liée à l'organisation même de la société villageoise, comme on le voit dans les hautes montagnes des Alpes, dans le Massif central, en Écosse. Des paysans partent vers les villes et rapportent à leur communauté un surplus, qui sert à payer l'impôt, la dot, l'achat des terres. Un proverbe médiéval allemand disait : "Les villes rendent libres." C'est encore plus vrai au XVIIIe siècle. En ville, on respire un autre air. C'est là que se joue en partie la diffusion des Lumières, par l'accès à d'autres valeurs.
L'organisation urbaine elle-même se transforme : la ville s'ouvre, comme à Paris, où des promenades ombragées remplacent les remparts ; elle s'étend. En même temps, le réseau des villes importantes s'est resserré : il y a plus de villes plus importantes. La mobilité entre ces villes s'est accélérée, elle a été facilitée : le réseau des routes et des relais de poste s'est densifié. Tout cela fait partie de l'horizon matériel concret des hommes du temps.
Évidemment, ce qui a toujours frappé les historiens des voyages, de la littérature, des idées, c'est le mouvement des élites. Mais les voyages des marchands et des universitaires ont toujours existé. Ce qui change avec le XVIIIe siècle, c'est le nombre de ces voyageurs : travailleurs migrants, négociants, étudiants, administrateurs, intellectuels, ou voyageurs de "curiosité" - on ne parle pas encore de "tourisme", qui est un mot du XIXe siècle9.
L'historien doit essayer de repérer dans quelle mesure cette mobilité accrue accentue la capacité de changement. Or c'est déjà une question qui se pose au XVIIIe. A l'intérieur même de l'énorme production littéraire qui concerne le voyage, il existe un genre tout à fait particulier, le genre dit "apodémique", qui se propose de fournir des règles pour une transformation intellectuelle réussie : l'ouverture aux différences, la réflexion sur la nature humaine, l'accroissement des connaissances, la guérison des préjugés... Que doivent être les voyages pour aboutir à un perfectionnement moral et intellectuel, voire matériel ?
Quand Colbert, au niveau le plus élevé de l'État, rédige des instructions pour son fils afin qu'il réussisse son voyage italien, c'est à cela qu'il pense. Il lui faut acquérir une culture, sans laquelle il ne peut pas tenir la place qu'il a à occuper dans la société. Au XVIIIe siècle, le voyage vise la transformation des êtres et celle des collectivités : l'un de ses objectifs est la quête de l'information nécessaire à l'administration des hommes et à la formation du citoyen. Le voyage en Italie était une destination traditionnelle. Progressivement, les élites s'ouvrent aux autres pays d'Europe, l'Angleterre, l'Allemagne, etc.
L'H. : Les Lumières, est-ce vraiment un phénomène européen ? On a souvent dit que Paris était la capitale des Lumières...
D. R. : Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, avec l' Encyclopédie 1751-1772, avec l' Esprit des lois de Montesquieu 1748, avec l' Histoire naturelle de Buffon publiée à partir de 1744, les Lumières françaises se sont affirmées comme un modèle. Mais ce modèle français s'est construit dans la confrontation avec des modèles européens ; il n'a jamais été isolé. Voltaire, pour ne citer qu'un exemple, doit beaucoup à l'Angleterre. Les Lettres philosophiques 1734 ont été nourries par son exil plus ou moins forcé en Angleterre, entre 1726 et 1729, d'où il est revenu en défenseur de Newton, en porte-parole des idées de tolérance qui y régnaient - partiellement d'ailleurs. L'unification intellectuelle est essentielle même s'il y a des décalages temporels et géographiques.
Les Lumières sont un phénomène totalement européen, et dès le départ. Les choses se jouent dans toutes les capitales universitaires et politiques, partout où il y a une université et une cour, des lieux d'enseignement, de publication : Florence, Paris, Vienne, Édimbourg, Londres, etc. Une part importante de la transformation juridique, économique et historique du XVIIIe siècle se joue entre Édimbourg et Glasgow ; dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, c'est en Écosse que vivent et travaillent Adam Smith et les grands historiens comme William Robertson et bien sûr le philosophe Hume, le juriste Francis Hutcheson.
En Italie, Filangieri et Vico sont des personnalités immenses sur le plan intellectuel, qui ont un écho dans toute l'Europe. Dans le cadre de la république des lettres, de nombreux échanges se tissent au niveau européen. C'est aussi vrai pour les administrateurs ; il existe une grande république des administrateurs, qui, de Vienne, à Paris, de Florence à Londres, échangent des idées, se rencontrent, qui sont tous préoccupés des mêmes questions de réforme : faut-il libéraliser le commerce, comment pourrait-on accéder à une meilleure égalité dans les impôts, quelle doit être la réforme fiscale, comment dresser le cadastre ?
L'Europe des Lumières, c'est un vaste réseau et certainement pas un seul centre une grande capitale comme Paris d'où tout partirait, y compris les ordres du complot révolutionnaire et une périphérie. C'est un monde de l'échange, où les institutions que nous avons évoquées sont fondamentales. L'un des principaux rôles de la franc-maçonnerie était justement l'accueil et l'hospitalité.
Paris est une capitale entre autres. Il est vrai que les Lumières françaises ont bénéficié de cette extraordinaire rencontre, au milieu du XVIIIe siècle, de Montesquieu, Buffon, Diderot et d'Alembert pour l' Encyclopédie , Voltaire et Rousseau ! Il est rare dans l'histoire de la pensée d'observer une telle concentration. Mais ne confondons pas les Lumières avec les Lumières françaises !
Propos recueillis par Séverine Nikel.
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