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Bonne lecture.

Michelet : sa vie est son oeuvre

« Ma vie fut en ce livre », écrivait Michelet à propos de son Histoire de France . Difficile pour le biographe de séparer l’oeuvre du parcours de ce professeur exemplaire, saisi par la fièvre historique.

Impossible de séparer chez Michelet la vie et l’oeuvre. L’ Histoire de France qu’il commence à 32 ans est l’aboutissement d’une grande aventure intellectuelle, celle d’une génération romantique née trop tard pour avoir vécu la Révolution, mais qui a grandi dans son ombre, construit sa légende et tiré d’elle sa mission. Son parcours est aussi celui d’un jeune professeur porté par la gloire d’une discipline récente, l’histoire, avant de la faire bénéficier de sa propre renommée.

Né le 21 août 1798 5 fructidor an VI, à Paris, Jules Michelet est issu du peuple : il est le fils de Jean Furcy Michelet, un imprimeur ruiné par Napoléon qui, ayant décidé, en 1812, de ramener cette profession à 60 membres dans la capitale, fit mettre les scellés sur ses presses. Si Michelet perd sa mère à 17 ans, son père l’accompagne en revanche une bonne partie de son existence jusqu’en 1847, et reste pour lui l’incarnation de la tradition de 1789.

De son enfance, passée faubourg Saint-Denis, Michelet a consigné quelques souvenirs dans Ma jeunesse , un livre posthume dont sa femme Athénaïs a récrit des passages. Il y évoque l’incertitude et la dureté de la vie d’alors, sa sombre monotonie, dans le vacarme des batailles napoléoniennes au-dehors, l’oppression de la pensée au-dedans. « C’était un temps où il fallait être soldat ou géomètre », écrira le libéral Charles de Rémusat1. D’après Michelet, en 1814, lorsque les Bourbons reviennent à Paris, « on ne les connaissait plus. Un long siècle avait pesé sur la France depuis la déchéance de la monarchie, un siècle de malheurs qui avait brisé les nerfs les plus solides, éteint dans les âmes l’intérêt aux choses de la patrie » 2.

En 1815, une fois la paix établie, l’explosion de joie est universelle, le siècle s’élance impétueusement vers le progrès ; la pensée et la parole s’émancipent. La « Chambre introuvable »3 est dissoute en septembre 1816 par Louis XVIII, qui choisit des ministres en dehors des « ultras », partisans d’un retour strict à la monarchie d’Ancien Régime. La tendance est à la réconciliation nationale. A la Sorbonne, trois très jeunes professeurs, piliers de la pensée libérale, Guizot, Cousin et Villemain, s’emploient au triomphe des opinions constitutionnelles et renouvellent l’enseignement de l’histoire, de la philosophie et des lettres.

1816-1838. LE DISCIPLE

Pendant ces premières années de la Restauration, Michelet est l’un des élèves de Villemain au lycée Charlemagne, un élève solitaire mais brillant, couronné solennellement à l’âge de 18 ans à l’Institut comme lauréat du concours général. Il y a alors « disette de lettrés », et pour des jeunes gens aussi brillants la voie est toute tracée qui passe par l’École normale, les concours académiques, le journalisme et les lettres.

Comme la plupart de ses contemporains, plus que par les insipides abrégés chronologiques qui demeurent le fond de l’enseignement classique, c’est à travers la littérature Voltaire, Byron, Chateaubriand, Walter Scott et les visites au musée des Monuments français au cloître des Petits-Augustins actuelle rue Bonaparte que Michelet s’initie à l’histoire4.

Son goût l’oriente alors plutôt vers la philosophie, comme en témoignent ses lectures et le sujet de ses deux thèses de 1819 sur les Vies de Plutarque et l’idée de l’infini d’après Locke. A l’agrégation de lettres où il est reçu troisième en 1821 - l’année de sa création -, c’est surtout en philosophie qu’il brille. Cependant, recommandé par le recteur de l’académie de Paris, l’abbé Nicolle, il est nommé en 1822 au collège Sainte-Barbe où pendant quatre ans on le charge des cours d’histoire. C’est à cette occasion qu’il rédige pour ses élèves les Tableaux chronologiques de 1826-1827 et le Précis d’histoire moderne en 1827.

Lorsque Charles X succède à son frère, en 1824, les libéraux sont condamnés au silence et confinés à l’étude. Victor Cousin, arrêté et emprisonné quelques mois en Allemagne comme suspect de conspiration, revient en France en mai 1825 comme un martyr de la cause libérale. Puisqu’il est privé de sa chaire de philosophie à l’École normale, c’est chez lui qu’il donne des cours, que Michelet suit, et dont il devient même le secrétaire de séance en 1826. C’est là qu’il rencontre Edgar Quinet, de cinq ans son cadet, qui partage beaucoup de ses idées et sera pour lui un ami « exemplaire ». C’est là aussi qu’il découvre avec passion Giambattista Vico dont il publie une traduction de la Science nouvelle en 1827, oeuvre dans laquelle le philosophe italien montre que tous les peuples sont passés par trois âges l’âge des dieux, celui des héros et celui des hommes selon un développement cyclique. Pour Vico, et Michelet s’en souviendra, l’histoire est le domaine par excellence de la connaissance. Toute sa vie, Michelet est revenu sur le caractère décisif de la rencontre avec celui qui lui apparaît comme le fondateur des sciences de l’homme.

A côté de ces travaux de longue haleine, les libéraux remportent quelques belles victoires politiques. Les élections de 1827 consacrent leurs succès. Dans ce contexte, Mgr Frayssinous, grand maître de l’Université, entreprend en 1826 de rétablir par un moyen détourné l’École normale, supprimée en 1822, en créant au collège Louis-le-Grand à Paris une École préparatoire, qui recrute parmi les élèves les plus doués des collèges royaux. Il fixe à deux ans la durée des études et, réduisant au minimum le nombre de professeurs, remet à un même maître l’enseignement de la philosophie et de l’histoire.

C’est Michelet qui en est chargé entre 1827 et 1829. Ses préoccupations apparemment exclusivement scientifiques le font paraître inoffensif. Il multiplie alors les charges de cours : il est agrégé suppléant pour les lettres au lycée Charlemagne et à l’Institution Briand. Mais il ne cesse d’écrire. Lorsqu’en 1829 l’enseignement de l’histoire est séparé de la philosophie, Michelet choisit celui de l’histoire ancienne, et rédige son Histoire de la République romaine, qui paraît en 1831.

1830. L’ÉCLAIR DE JUILLET

En 1830, la révolution de Juillet, qui met fin au règne de Charles X et installe une monarchie constitutionnelle, l’enlève à l’Antiquité et lui révèle son destin : « Dans ces jours mémorables, une grande lumière se fit, et j’aperçus la France. Elle avait des annales, et non point une histoire 5 . »

Le nouveau régime consacre le triomphe des historiens et leur offre des crédits, des institutions, qui complètent en réalité l’effort entrepris sous la Restauration. La révolution de 1830 est pour les libéraux l’occasion d’une véritable course aux places, dont Michelet bénéficie en devenant chef de la section historique des Archives nationales. L’École préparatoire retrouve son nom d’École normale où l’on rétablit une scolarité de trois ans. Michelet est chargé des étudiants de deuxième année, dont le programme porte sur le Moyen Age et les Temps modernes. Il prépare également les étudiants de troisième année à l’agrégation.

En 1833 son Histoire du Moyen Age le premier tome de l’ Histoire de France puis en 1835 ses Mémoires de Luther résultent de cet enseignement. Toujours en 1833, il interrompt le récit chronologique de son deuxième tome de l’ Histoire de France pour y insérer un Tableau de la France , voyage dans le temps et dans l’espace qui montre la nation en train de naître après la dissolution de l’Empire carolingien. Pour ses étudiants de deuxième année, Michelet fait à la fois une « grande leçon », qui fournit aussi la matière de son enseignement à la Sorbonne où il supplée Guizot en 1834, et une « petite leçon », conférence familière dont le sujet varie selon ses lectures et ses intérêts.

1838-1851. LE PROFESSEUR AU COLLÈGE DE FRANCE

La renommée intervient pour Michelet en 1838. A 40 ans, il est élu à la fois à l’Académie des sciences morales et politiques à l’Institut et au Collège de France. C’est là qu’il devient un professeur célèbre, dont la parole ne s’adresse plus seulement à une dizaine de normaliens mais à de vastes auditoires, à l’élite de la « jeunesse des écoles ». C’est à la faveur de ses cours au Collège de France qu’il choisit et développe sa légende personnelle. D’écrivain, il devient acteur, plaide la cause du peuple et achève de la faire sienne.

Durant les premières années de son enseignement, il continue son travail sur l’histoire du Moyen Age, notamment sur le procès des Templiers. Mais la génération libérale de 1830, qui refuse l’élargissement du suffrage et monopolise le pouvoir, est contestée. On doute de plus en plus de la capacité du libéralisme à résoudre les problèmes économiques que suscite l’industrialisation. A Paris, qui voit sa population doubler en cinquante ans, les « barbares » s’installent aux portes des beaux quartiers. La peur sociale monte.

La vie personnelle de Michelet est elle aussi bouleversée. Il s’y produit alors une rencontre capitale : celle de la mère d’un de ses étudiants du Collège de France, Mme Dumesnil, avec laquelle il noue bientôt une amitié intime, alors que sa première femme Pauline Rousseau vient de mourir. Cette fréquentation, qui dure jusqu’à la mort de Mme Dumesnil, en 1842, réoriente ses valeurs et le fait passer d’une vision du monde conflictuelle à l’idée d’une grande harmonie du règne naturel et humain. L’historien américain Arthur Mitzman, adepte de la « psychohistoire » de l’école de Peter Gay, a montré comment cet événement intime avait pu infléchir son oeuvre, le faisant passer par exemple d’une vision de la nature marâtre à une apothéose de la nature nourricière6. Jusqu’alors lyriques mais nourris de faits, ses cours tournent à la rêverie philosophique. Les sept cours qu’il tient en 1842 portent sur l’identité de l’âme humaine à travers l’histoire.

Au Collège de France, où l’ont rejoint son ami Quinet et un « illuminé » polonais, Mickiewicz, règne une atmosphère révolutionnaire qui met dans la démocratie des espoirs de rénovation religieuse. Leurs cours, qui sont autant de tribunes des idées républicaines, sont suivis par les mêmes auditeurs, qui les associent dans le même enthousiasme, quoique Michelet se défie du mysticisme et du messianisme de Mickiewicz.

Chaque leçon est un événement. A la Chambre des députés, à la Chambre des pairs, les interpellations contre Michelet se multiplient, provoquant d’ardents débats. En 1843, attaqué sur son enseignement par le parti ultramontain7, qui mène alors l’offensive contre le gouvernement sur le thème de la liberté et dénonce l’Université, le pacifique Michelet entre dans l’arène politique. Il choisit alors un thème qui a été sous la Restauration un des drapeaux de la lutte libérale : celui de la lutte contre les Jésuites. Au nom d’un anticléricalisme de plus en plus virulent, à travers le jésuitisme, c’est la mort de la liberté et de la pensée qu’il dénonce. Au-delà de la congrégation, c’est tout le parti du passé qui est visé. Rompant avec l’orthodoxie orléaniste, Michelet évolue ouvertement vers la république. Dans Le Prêtre 1845, il dénonce la façon dont le religieux s’insinue dans la famille, aliène la femme, brise l’harmonie du foyer, dissocie la nation.

Le cours du Collège de France est une charge violente contre le détournement de l’idéal révolutionnaire par le catholicisme social Buchez, Lacordaire, par l’ultramontanisme, mais aussi par le « juste milieu », l’éclectisme, le romantisme, l’anglomanie. « L’État continue l’oeuvre impie du clergé pour faire deux peuples. » Contre toutes ces sectes, Michelet appelle de ses voeux une nouvelle alliance, une nouvelle fraternité. En 1846, Le Peuple est une autre expression de ce message. Après une revue des différentes classes du peuple français et des causes de leurs souffrances, il propose les remèdes : à travers l’homme de génie, qui unit l’instinct et l’intelligence, la science et la « chaleur d’en bas » , c’est dans « la grande amitié » de la patrie qu’il invite ses lecteurs à se retrouver.

Son cours de l’année 1846 porte sur la nationalité et prépare à l’histoire de la Révolution française qu’il entame dès l’année suivante alors que l’ Histoire de France n’en est arrivée qu’à la fin du XVe siècle. Contre l’histoire des grands hommes, des politiques ou des philosophes, c’est l’histoire du peuple souffrant et silencieux qu’écrit Michelet. La fin du XVIIIe siècle est le moment béni où ce monde muet a pris une voix. « L’époque humaine et bienveillante de notre Révolution a pour acteur le peuple même, le peuple entier, tout le monde. »

Plusieurs années auparavant, il s’était juré de « faire parler les silences de l’histoire » . Tel Énée descendant aux Enfers avec son rameau d’or pour dialoguer avec les morts, il se met à l’écoute des disparus et leur prête sa propre voix. Parfois les mots ont été dits, comme dans le procès de Jeanne d’Arc, que son élève Jules Quicherat venait d’éditer, et l’auteur s’efface devant cette parole. Mais il faut le plus souvent restituer les mots de siècles que le discours des maîtres à penser avait recouverts. 1789 a été cette prise de parole apocalyptique du peuple qui a changé le sens de l’histoire.

L’histoire de la Révolution est aussi celle de la pure idéalité républicaine substituée à la double fatalité de l’Église et du despotisme : « La Révolution n’est autre chose que la réaction tardive de la justice contre le gouvernement de la faveur et la religion de la grâce. » Michelet, dans son Histoire de la Révolution française , rompt définitivement avec le fatalisme de ses maîtres. Il invente aussi une nouvelle méthode, allant chercher dans les archives, mais aussi dans les témoignages des vivants la matière de son récit, la trouvant aussi en lui-même.

Pour Michelet, ses étudiants doivent être les médiateurs naturels entre deux classes antagonistes, riches et prolétaires, que seule une fausse éducation a dressées les unes contre les autres. Il cherche auprès d’eux l’inspiration et la sympathie dont il a besoin pour créer : « Ce qui a caractérisé le nouvel enseignement tel qu’il parut au Collège de France en 1840-1850 c’est la force de sa foi, l’effort pour tirer de l’histoire, non une doctrine seulement, mais un principe d’action, pour créer plus que des esprits, mais des âmes, et des volontés [...] . On ne sait que ce qu’on refait. »

En janvier 1848 le cours est suspendu par le ministre de l’Instruction publique, mais édité par Michelet qui milite pour une contre-éducation ouverte sur la vie, un théâtre populaire, une culture démocratique, et surtout pour cette alliance de classes lettrées et populaires, sur laquelle doit s’appuyer toute réforme ou révolution politique, parce que « la fraternité doit être préparée d’une manière fraternelle » . Dès le début de la révolution de Février, son cours est rétabli, et l’historien réintègre triomphalement sa chaire.

Mais loin de jouer un rôle dans cette nouvelle révolution, Michelet refuse de s’y engager. Observateur pessimiste des événements parisiens, il déplore la division des républicains. Le public se détourne de ses cours consacrés aux religions orientales antiques. Il s’agit pour Michelet de découvrir les fondations sur lesquelles s’établira la nouvelle religion révolutionnaire, qui remplacera le christianisme ancien, et dont il veut être le prophète.

1851-1870. L’EXIL INTÉRIEUR

La répression dans le sang de Juin 1848 et celle des soulèvements nationaux en Europe poussent Michelet au repli. L’année 1791 de son Histoire de la Révolution sera centrée sur les portraits sensibles de Mme de Condorcet et de Mme Rolland. C’est dans l’amour d’une femme qu’il cherche alors le sens de sa propre existence et l’identité nécessaire à l’accomplissement de son oeuvre. Cette jeune femme de 23 ans, Athénaïs Mialaret, a d’abord été une de ses lectrices et sa protégée.

Le chanteur Béranger cf. p. 46, Quinet, Mickiewicz, Lamennais et Poret, l’ami d’enfance de Michelet, sont les témoins de leur mariage le 12 mars 1849. Au printemps de cette année-là, le cours au Collège porte sur l’amour comme principe de l’éducation patriotique ; celui de l’hiver traite du rôle de la femme dans celle-ci. Ces sujets attirent à nouveau les foules. L’élection à la présidence de Louis Napoléon Bonaparte le 10 décembre 1848 et celle d’une Chambre conservatrice qui limite le suffrage universel fraient la voie au rétablissement de l’ordre. En mars 1851, Michelet comparaît devant ses collègues, qui réprouvent le caractère politique et polémique de son enseignement. Malgré le soutien de certains d’entre eux, son cours est une nouvelle fois suspendu.

Le coup d’État du 2 décembre 1851 consacre l’agonie de la république. L’historien est destitué en avril 1852, ainsi que ses deux collègues et amis, Quinet et Mickiewicz. Peu après, Michelet refuse de prêter serment à l’Empire et perd aussi son emploi aux Archives qu’il n’avait jamais quitté depuis 1830. S’ouvre alors dans sa vie une période de recueillement. Avec sa jeune femme, il s’installe en province, à Nantes, où la vie est moins chère, et où il peut poursuivre son Histoire de la Révolution en utilisant les archives locales, les témoignages, avec l’appui de quelques républicains fidèles dont Ange Guépin, et le soutien de quelques amis. Il mène son oeuvre jusqu’en Thermidor et la mort de Robespierre.

En octobre 1853, il part en Italie se remettre des fatigues de son labeur. Au printemps suivant, auprès de la « povera gente » , il rêve le Banquet d’une humanité réconciliée. Il imagine dans cet ouvrage une alliance de l’Église républicaine et de l’Église socialiste et prophétise une société nouvelle où le droit germera dans une racine vivante, ne sera plus seulement un texte mais une communion. Le banquet est la liturgie moderne : « Que le peuple y communie lui-même de son coeur, y soit sa propre hostie. » Le livre ne paraîtra que dix ans plus tard. L’oeuvre républicaine est un horizon lointain.

Au retour d’Italie, le ménage se réinstalle à Paris et Michelet reprend son Histoire de France, dont il écrit entre 1855 et 1867 les volumes allant du XVIe au XVIIIe siècle. Parallèlement, il entreprend, en collaboration avec sa femme Athénaïs, des livres d’histoire naturelle : L’Oiseau 1856 et L’Insecte 1857 - des études sur leurs moeurs et « leur rôle dans la création » -, La Mer 1861, La Montagne 1868. L’histoire des hommes se fond dans celle de la terre la géologie et des règnes inférieurs. La religion de l’humanité se dissout dans une sorte de panthéisme. Ces livres se vendent d’ailleurs beaucoup mieux que son Histoire de France. Parus dans le même temps, L’Amour 1858 et La Femme 1859 sont de petits ouvrages de morale familiale, à l’époque fort scandaleux.

Michelet continue de revendiquer pour les petits, pour les obscurs, pour l’instinct contre la logique, pour la culture du peuple contre celle des autorités. La Sorcière 1862 en témoigne. C’est ce livre-là que l’on a redécouvert et réédité dans les années 1960, au moment où les cultures alternatives et les discours minoritaires tenaient le devant de la scène. Le lire comme un morceau isolé est pourtant méconnaître une oeuvre où tout se tient. Un autre livre d’histoire religieuse, la Bible de l’humanité, paraît en 1864.

La foi républicaine de Michelet n’attend que le moment de se manifester à nouveau. La libéralisation du régime le lui offre à la fin des années 1860. C’est alors qu’il reprend son activité militante - il soutient la candidature de Ferry contre Cochin à Paris et écrit Nos fils, traité d’éducation républicaine, en 1870. Mais la république qui s’installe en 1870-1875 naît dans la guerre civile, et non dans la fraternité. Michelet, très affecté par la Commune de 1871, écrit son testament spirituel. L’ Histoire du XIXe siècle , suite de l’ Histoire de la Révolution, paraît en 1872. C’est la réponse des guerres de l’Empire aux morts de la Terreur, mais aussi la version finale d’un message socialiste et républicain.

Comme la Commune a été la dernière révolution du XIXe siècle, cette oeuvre de Michelet est le dernier écho de l’histoire telle que l’ont comprise les générations romantiques. Michelet meurt le 9 février 1874 des suites d’une crise cardiaque. Comme la politique républicaine, l’histoire nationale entre alors dans l’âge positif.

Par Sophie Anne Leterrier