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État d'avancement en mars 2014 : du n°219 au 238."

Comment on devient Eichmann

Loin du système de défense mis en place par Eichmann, David Cesarani nous aide à comprendre qui était l'accusé et à cerner quelle fut son exacte responsabilité dans le génocide des Juifs d'Europe.

Nous pensons tout savoir d'Adolf Eichmann. Sa capture en mai 1960 fit la une des journaux du monde entier. Son procès à Jérusalem l'année suivante fut un événement médiatique international. Les photographies d'Eichmann portant tous les insignes du nazisme, ou dans la célèbre « cage de verre » du tribunal de Jérusalem, en sont venues à symboliser le type même du criminel de bureau. La vie et la carrière d'Eichmann soulèvent pourtant encore bien des questions. Existe-t-il un type particulier d'individu destiné à devenir un « génocidaire » ? Qu'est-ce qu'un « bourreau », ou qui cela peut-il être ? L'antisémitisme et la haine raciale ont-ils été essentiels à la formation des hommes et des femmes qui perpétrèrent le génocide contre les Juifs d'Europe ?

A Jérusalem, Eichmann fut décrit comme l'architecte et la tête pensante du génocide. Il en résulte que les premières biographies fondées sur le procès exagérèrent outrageusement son importance. Même ceux qui, par la suite, ont remis en cause la centralité de son rôle dans la Solution finale, l'ont considéré comme l'exécutant type du génocide. C'est la thèse célèbre de Hannah Arendt selon laquelle Eichmann disait la vérité quand il se décrivait comme un simple rouage d'une immense machine d'extermination, un bureaucrate, semblable à un robot, dénué de pensée. Résumée dans la formule « la banalité du mal », sa thèse a influencé des générations d'historiens et d'intellectuels.

Dans cette perspective, l'assassinat en masse des Juifs fut une opération rationnelle, sophistiquée, exécutée par une bureaucratie moderne, plutôt qu'un retour à la barbarie. L'Allemagne nazie était un État centralisé et hiérarchique dans lequel le pouvoir et l'autorité rayonnaient du sommet vers la base. Le massacre était mis en oeuvre par des professionnels à l'uniforme noir impeccable, qui envoyaient des êtres humains vers des usines de mort sur la base de décisions déduites de la « science raciale », de l'eugénisme, et de considérations économiques.

Cependant la publication des Hommes ordinaires de Christopher Browning 1992, à propos des meurtres par fusillade en Pologne en 1942-1943, a taillé une première brèche dans l'idée que le génocide était une entreprise bureaucratique, impersonnelle et aseptisée. Depuis, un flot de recherches ont porté sur la conduite des Allemands et de leurs collaborateurs à tous les niveaux de l'élaboration et de la mise en oeuvre de la politique antijuive dans le IIIe Reich et les territoires qu'il contrôlait. Elles ont révélé que l'horizon de ces politiques ne fut que très tardivement pas avant le second semestre 1941 l'extermination de masse. Et que leurs déterminants ne furent pas exclusivement l'antisémitisme, mais qu'ils tenaient aussi à d'autres considérations économiques, logistiques, sécuritaires notamment cf. p. 52 . La vie d'Eichmann en est une éclatante illustration.

Adolf Eichmann naquit en 1906 à Solingen, petite ville industrielle de Rhénanie. Son père était comptable dans une société locale d'énergie puis déménagea pour une meilleure situation à Linz, en Autriche, en 1913. Adolf et ses cinq frères et soeurs le suivirent. En 1916, sa mère mourut et son père se remaria rapidement. Eichmann père était un membre actif de l'Église évangélique, et son fils en resta membre jusqu'en 1937, bien après que la plupart des SS eurent rompu avec la religion.

Eichmann était dominé par son père. C'était un enfant paresseux, médiocre à l'école, qu'il quitta sans diplôme. Son père, qui avait créé sa société d'extraction de pétrole, lui trouva donc un travail. Plus tard, il entra en apprentissage dans une société d'ingénierie électrique. En 1927, c'est encore son père qui usa de relations familiales pour lui procurer un emploi dans une compagnie pétrolière.

Le jeune homme acquit là une expérience professionnelle qui devait lui être fort utile. Il voyagea en Haute-Autriche, vendant des produits pétroliers et repérant des sites pour des stations d'essence. Il apprit à identifier les centres de communication névralgiques, à planifier et à organiser les livraisons, à vendre un produit et à convaincre les gens de faire ce qu'on leur ordonnait. Ses patrons, qui étaient juifs, appréciaient le jeune homme, qui obtint une promotion. Mais en 1933, la crise économique ayant frappé durement l'Autriche, il fut licencié pour raison économique. C'est alors qu'Eichmann partit pour l'Allemagne. Il allait y assouvir sa nouvelle passion : la politique.

Au cours de son procès, Eichmann clama haut et fort son apolitisme. C'était faire peu de cas de convictions bien ancrées. Il était issu d'une famille allemande profondément nationaliste. Son père l'avait inscrit dans le mouvement nationaliste des jeunes Wandervogel. Lui-même, au début des années 1920, à Linz, décida de rejoindre la branche locale de la Heimwehr , association paramilitaire d'anciens combattants, violemment antimarxiste et antisémite. Profondément nationaliste et de droite, Eichmann méprisait les nazis autrichiens. De fait, à la fin des années 1920, ils n'étaient guère attrayants. Tout changea en 1930 lorsque le parti se dota de nouveaux dirigeants et réalisa une percée électorale. A cette date, le NSDAP autrichien était devenu une force politique assez respectable pour attirer un jeune homme de la classe moyenne plein d'ambition et désireux de servir la Volksgemeinschaft , « la communauté ethno-nationale », cette incarnation utopique de la nation.

En avril 1932, lors d'une réunion, Eichmann fut approché par un jeune SS nommé Ernst Kaltenbrunner dont le père était en relation d'affaires avec le sien. Issu d'une bonne famille de la région, Kaltenbrunner était une étoile montante de la politique et un avocat confirmé ; cette invite était irrésistible. Eichmann rejoignit le parti nazi et la SS. Il en épousa l'idéologie. Pendant quelques mois, Eichmann devint donc activiste dans la SS autrichienne. En 1933, quand le parti nazi fut interdit en Autriche, il s'enfuit en Allemagne. Il passa alors quelques mois à s'entraîner avec une unité de SS autrichiens avant d'être envoyé en poste à Dachau. Il demanda alors son intégration au Sicherheitsdienst SD, le service de sécurité du parti nazi, créé dès 1931, alors basé à Berlin, et dirigé par Reinhard Heydrich.

En quelques années, le SD allait devenir l'instrument le plus dynamique et le plus impitoyable de la « politique juive ». Mais, en 1934, il ne jouait encore aucun rôle dans les affaires juives, avait un budget très restreint et une fonction mal définie dans la jungle des organisations nazies rivales. Eichmann travailla d'abord dans le département chargé des francs-maçons. Après s'y être ennuyé quelques semaines, il fut remarqué par Leopold Itz Edler von Mildenstein, le chef de la section juive du SD, récemment créée à la demande de Heydrich. Von Mildenstein, qui devint le mentor d'Eichmann, avait voyagé en Palestine et était fasciné par le sionisme. Il considérait l'émigration des Juifs vers le « foyer national » juif comme la solution au « problème juif » de l'Allemagne. Il encouragea Eichmann à étudier la société et l'histoire juives. Von Mildenstein ne doutait pas que les Juifs fussent un élément étranger à la Volksgemeinschaft , mais il méprisait l'antisémitisme vulgaire qu'incarnaient Julius Streicher et Joseph Goebbels et rejetait les théories du complot, en particulier celle des Protocoles des Sages de Sion .

Eichmann avait maintenant adopté la version la plus radicale de l'idéologie nazie, prônée par le SD. Il devint un parfait représentant de cette génération de jeunes gens convaincus que leur mission était de restaurer la grandeur de l'Allemagne et d'effacer la défaite de 19181. Leur première tâche devait être de régénérer le peuple allemand, le Volk . Ils définissaient la Volksgemeinschaft en termes biologico-raciaux. Sa régénération exigeait donc, outre une politique nataliste, des mesures eugéniques positives pour améliorer la race. Elle requérait aussi l'exclusion des éléments étrangers représentant un danger pour la pureté raciale. Les Juifs étaient les plus menaçants. L'antisémitisme était pour ces jeunes gens un article de foi ; il était indissociable de leur nationalisme völkisch .

UN EXPERT DE L'ÉMIGRATION

En 1937, Eichmann fut promu, mais le SD était encore marginal dans la SS, et sa section juive l'était encore davantage. C'est lorsque le SD se bâtit une réputation d'expertise sur la « question juive » qu'Eichmann devint un personnage en vue, mais pas avant 1938. Tandis que Streicher et Goebbels en appelaient à des mesures encore plus sévères mais désordonnées contre les Juifs, le SD promouvait l'émigration juive. C'est la raison pour laquelle Eichmann partit pour la Palestine en octobre 1937, mais les autorités britanniques ne l'autorisèrent à débarquer à Haïfa que durant vingt-quatre heures.

Ce voyage contribua à faire d'Eichmann un expert des Juifs et de l'émigration juive. Mais, pour les nazis, il ne pouvait être question de favoriser la naissance et le développement d'un État juif indépendant. Le SD devait plutôt encourager l'émigration des Juifs vers des pays arriérés où ils vivraient dans la pauvreté.

En mars 1938, l'Allemagne annexa l'Autriche, et un régime de terreur s'abattit sur les Juifs autrichiens. Eichmann fut assigné au SD à Vienne pour régler le sort de la communauté juive. Il y réorganisa de fond en comble la procédure d'émigration en concentrant les bureaux des services gouvernementaux concernés dans un palais confisqué aux Rothschild d'Autriche de telle sorte que les Juifs puissent obtenir un passeport et un visa de sortie, tout en étant dépouillés de leurs droits, de leurs biens et de leur argent. L'office central de l'émigration juive apparut comme un modèle. En quelques mois, 150 000 Juifs quittèrent l'Autriche, une partie seulement passant par les services d'Eichmann. En réalité, c'est la terreur qui s'était abattue sur eux qui poussa les Juifs à s'enfuir bien plus que la « politique » d'émigration mise en place par Eichmann.

Après la nuit de Cristal, pogrom qui déchaîna dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938 la terreur sur les Juifs d'Allemagne, Eichmann, qui a été promu Obersturmführer en juillet 1938, reçut l'ordre de poursuivre en Allemagne cette politique d'avenir. Il fut décidé de constituer un bureau sur le modèle de celui de Vienne pour gérer l'émigration dans tout le Reich. On lui confia dans le même mouvement la charge de l'émigration dans les territoires tchèques occupés, le protectorat de Bohême-Moravie.

En octobre 1939, Eichmann fut nommé chef de la section IVB4 du RSHA à Berlin, en charge des Juifs se trouvant sous la domination nazie. A partir de septembre 1939, la guerre rendit l'émigration pratiquement impossible. Eichmann étudia alors la possibilité de déporter les Juifs dans un territoire transformé en « réserve ». Il se rendit en repérage en Pologne dans la région de Lublin, puis donna l'ordre de regrouper quelques milliers de Juifs tchèques et viennois à l'Est pour jeter les bases de cette « solution territoriale. » Le plan cependant fut abandonné au bout de quelques semaines. Les moyens manquaient et d'autres projets militaires et SS avaient la priorité. Mais Eichmann, à la tête d'une équipe de plus en plus nombreuse, ne resta pas inactif. A partir de 1940, il supervisa l'expulsion brutale de centaines de milliers de Polonais afin de faire place à des Volksdeutsche , des « Allemands ethniques », transplantés d'Europe de l'Est vers les territoires nouvellement annexés au Reich. C'était dans sa carrière une étape décisive : Eichmann devenait tout à la fois un spécialiste des politiques de germanisation, largement utopiques, et acquérait des compétences logistiques qui allaient faire de lui le spécialiste des transports et des déplacements de population.

A l'été 1940, après la défaite de la France, Eichmann reprit le projet déjà ancien de déporter 4 millions de Juifs européens, cette fois vers une colonie française, Madagascar. Il y déploya une grande énergie, mais ce projet aussi tourna court.

Quand l'Allemagne envahit l'Union soviétique en juin 1941, Himmler et Heydrich mûrirent un autre projet : déporter les Juifs au-delà du cercle polaire arctique et les y abandonner. A l'Est cependant, une autre entreprise prenait forme : dès l'été 1941, les groupes mobiles de tuerie, les Einsatzgruppen , commencèrent, sous l'impulsion de Himmler et de Heydrich, à massacrer des communautés juives entières. Tout en étant tenu au courant, Eichmann n'y avait pris aucune part, mais ce même été, on fit appel à son bureau pour rechercher les moyens d'expulser les Juifs du Reich. Fait révélateur : le bureau était rebaptisé IVB4 et il n'était plus question d'émigration.

C'est alors que Himmler et Heydrich décidèrent de faire de la place aux Juifs expulsés vers les ghettos des territoires soviétiques et polonais en assassinant ceux qui y vivaient et étaient « inaptes au travail ». Ce fut la responsabilité d'Eichmann de s'assurer du bon déroulement des opérations. A l'automne et à l'hiver 1941-1942, il assista à des opérations de gazage à Chelmno, à des fusillades en masse à Minsk, et visita Auschwitz. A cette date, on le sait, les dirigeants nazis décidèrent d'assassiner les Juifs en masse au lieu d'attendre la fin de la guerre pour les déporter cf. p. 52 .

UNE HAINE CONTRÔLÉE

La mise en oeuvre de l'extermination de masse fut l'objet de la conférence de Wannsee en janvier 1942, réunie à l'initiative de Heydrich et dont l'organisation fut confiée à Eichmann2. Heydrich s'y assura la coopération des divers ministères, du parti nazi et des SS à la « Solution finale ». Tout à la fois spécialiste des questions de logistique et de politique antijuive, Eichmann devint alors le centre d'impulsion et de coordination, et le principal praticien d'un processus dès lors directement exterminateur, et élargi à l'Europe tout entière. Eichmann affirma par la suite qu'il avait été choqué par la perspective d'un « anéantissement physique » , mais qu'il se sentait exonéré de toute responsabilité parce qu'il s'agissait d'un ordre des plus hauts responsables de l'État.

Dès le début 1942, ses collaborateurs les plus sûrs furent envoyés dans toute l'Europe occupée pour identifier, marquer, spolier, concentrer les Juifs dans des camps de transit puis les déporter à l'Est dans des centres de mise à mort. Au cours de l'année 1942, il veilla personnellement à les motiver ou à les renvoyer si les opérations n'avançaient pas assez vite. En 1942-1943, Eichmann fut le grand ordonnateur d'une énorme machine qui mena à bien la déportation vers les camps de la mort des Juifs d'Allemagne, d'Autriche, des pays tchèques, de France, des Pays-Bas, de Belgique, de Slovaquie, de Grèce et d'Italie. Il intervint à maintes reprises afin qu'aucun Juif n'échappe à la déportation. En mars 1944, après que les forces allemandes eurent occupé la Hongrie, il se rendit à Budapest avec une équipe spéciale et dirigea personnellement l'expropriation, la ghettoïsation et la déportation en l'espace de huit semaines de plus de 437 000 Juifs, pour une grande partie assassinés dès leur arrivée à Auschwitz-Birkenau. Quand le régime hongrois du général Horthy prit la décision de cesser les déportations en juillet 1944, il refusa de s'y soumettre et envoya un dernier convoi vers les chambres à gaz. Il était maintenant tellement impliqué dans son travail qu'il refusa même d'obéir à Himmler quand ce dernier ordonna de mettre fin au génocide en décembre 1944.

Eichmann ne fut pas une figure centrale du régime nazi. Jusqu'en 1939, il ne prit aucune décision clé concernant la « politique juive » et à cette date encore il ne pouvait savoir jusqu'où elle irait. Les premières pratiques génocidaires furent mises en oeuvre par d'autres et exécutées d'abord indépendamment de son bureau. C'est à partir de juin 1941 et jusqu'en janvier 1942 qu'il devint le complice de massacres de masse à une échelle de plus en plus large. Il en fut ensuite le principal organisateur à l'échelle européenne, y contribuant de toutes ses forces.

Il apprit à haïr de manière contrôlée et impersonnelle. Il appliqua au traitement d'êtres humains des méthodes professionnelles. Eichmann était mû par une utopie, induisant la disparition - qu'elle intervînt par émigration, déportation ou extermination - des populations juives d'Allemagne, de toute l'Europe ensuite. Il voulait contribuer à restaurer l'Allemagne et à recréer une communauté nationale saine. Il fut animé par la conviction qu'il fallait en éliminer les éléments impurs, les Juifs en premier lieu. Dans la vision nazie du monde, c'était là une politique rationnelle et scientifique qui devait être mise en oeuvre implacablement. Une fois l'Allemagne en guerre, et la guerre devenue totale, les Juifs menaçaient non seulement la pureté de la nation, mais aussi sa survie. Expert de l'émigration, Eichmann devint un combattant dans la guerre contre les Juifs. Son arme fut le génocide, et c'est ainsi qu'il devint génocidaire.

Traduit de l'anglais par Christine Rimoldy.

Par David Cesarani