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Bonne lecture.

Richard III ou le destin d'un monstre

C'est la pièce de Shakespeare la plus jouée. Richard III, incarnation du tyran, n'a cessé de nourrir les fantasmes. Qui était vraiment le roi boiteux ?

Oeuvre de jeunesse, écrite à moins de 30 ans, Richard III (vers 1590) a connu une fortune extraordinaire et porté sur le devant de la scène une incarnation majeure du pouvoir tyrannique dans toute sa cruauté et son absurdité. Le personnage éponyme de l'auteur élisabéthain, qui a longtemps permis aux grands acteurs shakespeariens anglais de se faire connaître, est l'une de ses créations les plus denses et l'une des plus présentes de son répertoire.

Avec Richard III, Shakespeare offre une réflexion aiguë sur la soif de pouvoir, sur les ressorts de la vengeance, sur les conséquences de la difformité physique, ainsi que sur les réactions - celles des autres personnages, mais aussi les nôtres - face à la complexité et à l'ambiguïté du mal. Ainsi Shakespeare a-t-il imposé en Occident l'image d'un monstre déformé et vicieux, mais fascinant, et a recouvert de son voile la réalité historique du dernier roi yorkiste, né en 1452, usurpateur de la couronne anglaise en 1483 et tué deux ans plus tard à la bataille de Bosworth le 22 août 1485.

RIVALITÉS POLITIQUES

Le dramaturge n'a pas forgé son Richard de toutes pièces. Il s'est beaucoup appuyé sur l'oeuvre de celui qui fut le premier à réunir les fils épars de récits de la fin du XVe et du début du XVIe siècle dans une construction cohérente : l'humaniste Thomas More. Ce dernier a composé, durant la décennie 1510, sous le règne d'Henri VIII, une pièce très rhétorique intitulée Histoire du roi Richard le troisième (en anglais et en latin) afin de dénoncer les méfaits de la tyrannie. Son texte, qui sonnait comme un avertissement aux premiers Tudors, n'a d'ailleurs été publié qu'après sa mort tragique1.

More fait siennes les descriptions des chroniqueurs contemporains de Richard III, à commencer par John Rous, le chapelain de sa femme Anne Neville. Peut-être s'est-il aussi inspiré d'une tradition orale. Parmi les principaux traits de la personnalité de Richard : le physique difforme - il est bossu et boiteux -, la malignité et la cruauté exprimées depuis son enfance, son sens de la tromperie et son hypocrisie. Tous ces éléments de sa personnalité seront tous amplifiés par Shakespeare (cf. ci-contre).

Thomas More insiste également sur la responsabilité de ceux qui ont contribué à maintenir le tyran en place. Shakespeare souligne aussi cet aspect qui est pourtant gommé dans les autres chroniques du XVIe siècle. La perversion du pouvoir, telle qu'elle s'incarne dans Richard III, s'inscrit d'ailleurs dans une réflexion plus large de Shakespeare sur les divisions de la société - surtout celles de la société aristocratique -, susceptibles de conduire à la guerre civile.

Avant Richard III, et peut-être en collaboration avec d'autres dramaturges, il a en effet composé trois pièces, Henri VI 1, 2 et 3, qui retracent les conflits survenus depuis la mort en 1422 d'Henri V, le vainqueur d'Azincourt, jusqu'à l'avènement de Richard en 1483. Ces conflits sont en partie liés à la faiblesse du roi Henri VI de Lancastre, malade (il est sujet à des attaques d'hébétude à partir de 1453) et incapable de prendre des décisions. Or ces rivalités politiques s'ajoutent à des difficultés économiques et militaires et conduisent au déclenchement de la guerre dite des Deux-Roses.

Cette guerre civile oppose, à partir de 1450, les Lancastriens, partisans d'Henri VI (la rose rouge) aux Yorkistes, partisans de Richard d'York, le père d'Édouard IV et de Richard III (la rose blanche). En 1460, Édouard IV parvient à s'emparer de la couronne, mais la paix civile reste fragile : dix ans plus tard, en 1470, Henri VI est réinstallé sur le trône. L'épisode ne dure que quelques mois. En 1471, Édouard, qui est parvenu à reprendre le pouvoir, fait exécuter son rival. Les Yorks l'ont emporté et Édouard IV règne jusqu'à sa mort en avril 1483.

La trilogie henricienne a été jugée avec sévérité par les critiques, qui lui reprochent un côté brouillon et inabouti. Il est vrai que sa construction en épisodes, qui présente un enchevêtrement d'événements touffus, peut mener le lecteur (ou le spectateur) à la confusion. Mais cette impression, outre qu'elle souligne la conception cyclique de l'histoire chère à Shakespeare, renforce le ballet tragique des grands se démenant autour d'un roi faible et absent, Henri VI ; tous sont entraînés dans les tourmentes de la division, mais tous en portent la responsabilité.

C'est alors que survient, en 1483, l'avènement de Richard III, le tyran absolu. Pour Shakespeare, cet avènement constitue la pire des conséquences possibles de ces divisions. Est-ce si simple ?

LE MEURTRE IMPARDONNABLE

Un fait n'est pas niable : en juillet 1483, trois mois après la mort de son frère Édouard IV, Richard, duc de Gloucester, a bien usurpé le trône d'Angleterre au détriment de ses jeunes neveux, Édouard (12 ans) et son frère Richard (9 ans). Ce coup de force a d'autant plus surpris la société politique anglaise que Richard s'était jusque-là toujours montré fidèle à son frère.

Certes, en cette fin du Moyen Age, il n'est pas le premier à usurper le trône en Angleterre. Aux XIVe et XVe siècles, les usurpations sont régulières : Édouard II en 1327, Richard II en 1399, Henri VI en 1460... Il n'est pas non plus le premier à se débarrasser du roi légitime - il est toujours gênant pour un usurpateur de laisser un roi détrôné en vie : Édouard II et Richard II en ont fait les frais. Édouard IV l'a d'ailleurs appris à ses dépens : il a laissé Henri VI en vie en 1460, ce qui a permis à ses opposants de remettre le roi lancastrien sur le trône en 1470.

Mais si la réaction des élites anglaises fut si virulente à son encontre, c'est que Richard III a commis l'un des crimes les plus odieux qui soit : l'assassinat d'enfants. En effet, pour parvenir au pouvoir, il a très probablement éliminé ses propres neveux, qu'il a fait emprisonner à la Tour de Londres avant même sa prise de pouvoir. Les enfants disparaissent mystérieusement durant l'été, ce qui laisse libre cours à toutes les rumeurs.

Dès l'automne 1483, Richard doit affronter une grande révolte, qui regroupe des personnalités parfois très éloignées les unes des autres - derniers lancastriens, fidèles d'Édouard IV et même le duc de Buckingham qui l'avait pourtant soutenu jusque-là. Ce rassemblement hétéroclite en dit long sur l'absence de légitimité du nouveau roi. Mais les prétentions de son rival, à la tête de la contestation, Henri Tudor, ne sont guère plus fondées. Certes, Henri est le dernier héritier lancastrien, mais il n'est que l'arrière-petit-fils de Jean de Gand, troisième fils du roi Édouard III et de sa troisième femme, Catherine Swynford. Or, leurs rejetons, la puissante famille des Beaufort, ont été exclus de la succession royale au début du XVe siècle.

Mal coordonnée, la révolte de 1483 tourne court. Mais Richard est désormais sur le qui-vive : il sait qu'Henri et ses soutiens, de plus en plus nombreux, n'ont pas renoncé et préparent une invasion depuis la France, d'abord soutenus par le duc de Bretagne, puis par Anne et Pierre Beaujeu, alors régents du royaume de France. Un tel projet prend du temps. Finalement, au début du mois d'août 1485, Henri débarque et bat Richard à Bosworth quelques jours plus tard, le 22. L'issue de la bataille n'était en aucun cas prévisible. L'armée de Richard était supérieure en nombre à celle d'Henri. Mais les défections ont été nombreuses et le roi a commis des erreurs stratégiques. Tous s'accordent à dire cependant qu'il s'est battu comme un lion, au coeur de la mêlée. Contrairement à la formule célèbre de Shakespeare (« Mon royaume pour un cheval »), il aurait refusé le destrier qu'on le pressait de monter pour s'enfuir.

LA PEUR ET L'AMBITION

Shakespeare a avant tout retenu le côté tragique et absurde de la tyrannie de Richard, sans gommer sa complexité. Son Richard est tour à tour héros, amoureux, bouffon, hypocrite, pécheur endurci ou repentant, pour reprendre les qualificatifs d'un éditeur de théâtre anglais du XVIIIe siècle, George Stevens. L'ambiguïté du personnage apparaît, par exemple, lors d'une scène où il séduit Anne Neville, veuve du jeune Édouard de Lancastre, le seul fils d'Henri VI, et qui deviendra sa femme. Lui-même s'étonne alors de ses pouvoirs de séduction : « Je gage mon duché contre un pauvre denier/ Que je me suis toujours mépris sur ma personne !/ Sur ma vie ! elle trouve, en dépit de moi-même,/ Que je dois être un homme admirablement fait » (Richard III, I, II, 238-241). L'ambivalence s'exprime également dans le dernier acte, lorsque Richard manifeste, après avoir été visité en rêve par la cohorte de ses victimes, peur et culpabilité : « De par l'apôtre Paul, cette nuit des fantômes/ Ont mis plus de terreur dans l'âme de Richard/ Que dix mille soldats réels ne pourraient le faire » (V, V, 170-172).

Au XXe siècle, les interprétations de la pièce sont multiples. De nombreux metteurs en scène l'ont réinterprétée en référence au totalitarisme - en lien, notamment, avec l'ouvrage très influent du critique polonais Jan Kott Shakespeare, notre contemporain (1962) - et fait de Richard III un dictateur fasciste dont le charisme tient à la force de son discours. Laurence Olivier, au théâtre à partir de 1944, puis au cinéma en 1955, en fait pour sa part un personnage à la fois cynique et tragique.

Richard III a même fait l'objet de tentatives de réhabilitation. Selon ses défenseurs, il aurait été victime d'un complot ourdi par la famille maternelle des enfants d'Édouard IV, les Woodville, et il n'aurait eu d'autre choix que de revendiquer le trône. Il ne serait naturellement pas responsable de la mort de ses neveux, attribuée à d'autres protagonistes de l'affaire, y compris au futur Henri VII Tudor.

Cette thèse, développée dans la seconde moitié du XIXe siècle et au début du XXe, quoique très minoritaire chez les historiens, a trouvé en Angleterre un large écho populaire grâce au roman policier de Josephine Tey The Daughter of Time, paru en 1951. Comme l'a souligné Anthony Pollard2, on passe là d'un archétype à l'autre - de l'oncle vil au martyr. Les Anglais se sont passionnés pour le « cas Richard » - un procès fictif a même été organisé par la BBC dans les années 1980, à l'issue duquel les téléspectateurs ont voté pour son innocence !

Encore aujourd'hui, la Société Richard III, héritière de la compagnie du Sanglier blanc (l'emblème de Richard) fondée à Londres en 1924, entend défendre son héros face à toutes les avanies qu'il a subies, tout en reconnaissant dans sa profession de foi que Shakespeare ne facilite pas la tâche à ses adhérents.

Les motivations de Richard, sujet de préoccupation sans fin pour les historiens anglais, restent évidemment difficiles à cerner. L'ambition a certainement joué un rôle ; bien avant la mort de son frère en 1483, Richard avait construit de toutes pièces une véritable puissance dans le nord du pays, région particulièrement turbulente, en parvenant à supplanter les deux grandes familles du Nord (les Percy et les Neville) et à rallier la petite et moyenne noblesse. Mais cette puissance était vulnérable et dépendait beaucoup de son frère.

Quelles qu'aient été ses motivations, l'ambition ou la peur, l'usurpation de Richard révèle surtout l'instabilité politique dans laquelle se trouvait la société anglaise après des décennies de conflits. Nuançons toutefois : les historiens ne considèrent plus la période de la guerre des Deux-Roses comme une période d'anarchie absolue. Car, paradoxalement, cette instabilité souligne aussi la vitalité de la société politique anglaise à la fin du Moyen Age, avide de participer à l'exercice du pouvoir. Le roi d'Angleterre, à la fin du XVe siècle, n'est ni un roi faible ni un tyran.

En réalité, le prince yorkiste fut avant tout un grand aristocrate de son temps, dont les ressorts psychologiques demeurent opaques. Il a troublé ses contemporains qui l'ont jugé sévèrement, tel son chapelain John Rous qui l'avait pourtant encensé avant sa mort. Shakespeare, lui, s'en est emparé pour construire une figure à la fois archétypale et complexe. Et c'est bien cette combinaison qui, au-delà de la beauté de la langue de Shakespeare, a assuré la fortune de Richard III. Dans des contextes différents, l'oeuvre du dramaturge repose sans cesse la question de la perversion du pouvoir et de la fascination exercée par le Mal.

Par Aude Mairey