Les derniers jours du tyran

Que s'est-il passé entre le 28 février, jour où Staline a été vu en bonne santé pour la dernière fois, et le 5 mars, jour de sa mort ? Pourquoi ses collaborateurs ont-ils attendu dix heures avant d'appeler les médecins ? Au chevet du dictateur soviétique, une lutte sans merci se jouait déjà pour la prise du pouvoir.

A l'annonce de la mort de Staline par Radio Moscou - le 6 mars 1953, à 4 heures du matin -, un sentiment de stupeur s'empara de nombreux Soviétiques : la disparition du « Guide du parti communiste et de l'Union soviétique, le camarade Iossif Vissarionovitch Staline » marquait la fin d'une époque. Comme l'écrit François Furet, la mort du Guide fit ressortir le paradoxe d'un système « prétendument inscrit dans les lois du développement social, et dans lequel tout dépend tellement d'un seul homme que, cet homme disparu, le système a perdu quelque chose qui lui était essentiel » 1. Dans les semaines qui suivirent la mort de Staline, un immense changement s'amorça, qu'Ilya Ehrenbourg, dans un écrit célèbre, compara à un dégel.

Mais le sentiment dominant de la société russe restait le désarroi face à l'incertitude de l'avenir. Staline avait délibérément agi comme s'il était immortel et que la question de sa succession ne se poserait jamais. « Que feriez-vous sans moi, vous qui êtes plus impuissants que des chatons aveugles tout juste venus au monde ? » , avait-il l'habitude de dire, les derniers temps, à ses fidèles compagnons, Beria, Khrouchtchev, Malenkov, Boulganine, Kaganovitch, ceux-là mêmes qui, deux par deux, allaient assurer la veille autour de Staline mourant, durant les derniers jours du dictateur.

Malgré l'ouverture - partielle - des archives de Staline, des zones d'ombre entourent les circonstances de sa mort, le 5 mars 1953. Fait somme toute assez courant, les derniers instants des grands de ce monde sont toujours enveloppés de secret, excitant par là même la curiosité des simples mortels...

Depuis la fin des années 1960, les historiens disposaient de deux témoignages importants sur les derniers jours de Staline : celui de sa fille Svetlana Allilouïeva et celui de Nikita Khrouchtchev2. En 1988, au moment de la glasnost gorbatchévienne, un autre témoignage de taille, celui du principal garde du corps de Staline, Alexandre Rybine, apporta quelques éléments nouveaux, qui suscitèrent, dans le climat de l'époque propice aux « sensations », des hypothèses fantaisistes selon lesquelles les plus proches collaborateurs de Staline, et en particulier Lavrenti Beria, seraient allés jusqu'à précipiter la mort du dictateur3. Reprenons le dossier.

28 février - 5 mars 1953

Le récit de Khrouchtchev

Le 28 février 1953, Staline travailla longuement dans son bureau du Kremlin. Le soir, comme à l'accoutumée, il se fit projeter un film c'était l'un de ses passe-temps favoris en compagnie de Beria, Malenkov, Khrouchtchev et Boulganine Après quoi tous allèrent souper - autre rituel, quasi quotidien - dans la datcha de Staline à Kountsevo.

Selon Khrouchtchev, le dîner se termina vers 5 ou 6 heures du matin. « Staline, assez ivre, s'était montré d'excellente humeur. Ainsi, après cette «séance», nous étions rentrés chez nous, heureux, car rien n'y avait mal tourné. Les dîners chez Staline ne se terminaient pas toujours sur une note agréable. »

Le lendemain, dimanche 1er mars, « en principe jour de congé » , Khrouchtchev passa la journée chez lui, s'attendant à recevoir, comme chaque jour, un coup de téléphone du « Patron ». Il finit par aller se coucher et fut réveillé dans la nuit par un coup de téléphone de Malenkov, qui l'informa que les gardes du corps de Staline avaient l'impression que quelque chose lui était arrivé. Malenkov avait déjà prévenu Beria et Boulganine.

Khrouchtchev se rendit en voiture à Kountsevo, où il retrouva ses collègues. Les gardes leur dirent qu'ils avaient envoyé la vieille bonne de Staline, Matriona Petrovna, prendre de ses nouvelles. Celle-ci « pas très intelligente, mais honnête et très dévouée » , selon Khrouchtchev l'avait trouvé affalé en bas de son lit, en train de dormir par terre. Les gardes l'avaient alors allongé sur un canapé dans la pièce voisine. Dans son récit, Khrouchtchev laisse entendre qu'ils avaient supposé que Staline était ivre : « Lorsque nous apprîmes cela, nous décidâmes qu'il ne serait pas convenable de nous manifester alors que Staline se trouvait dans un état si peu présentable. » Chacun rentra donc chez soi.

Quelques heures plus tard, au petit matin du 2 mars, Malenkov rappela Khrouchtchev pour lui dire que les gardes étaient de nouveau très inquiets. Khrouchtchev, Beria, Malenkov, Boulganine, mais aussi Kaganovitch et Vorochilov, prévenus par téléphone, repartirent alors à Kountsevo, après avoir fait appeler les médecins. L'état de Staline fut jugé sérieux, et les six plus importants de ses collaborateurs décidèrent d'organiser, deux par deux, un tour de garde de vingt-quatre heures sur vingt-quatre à son chevet.

Le témoignage du garde du corps

La version du principal garde du corps de Staline diverge sur plusieurs points importants du témoignage de Khrouchtchev. Selon Alexandre Rybine, Khrouchtchev et les autres dirigeants avaient quitté la datcha de Staline le 1er mars vers 4 heures du matin après n'avoir bu que des jus de fruits. Vers midi, le personnel de service avait commencé à s'inquiéter de ne constater aucun mouvement dans les appartements de Staline. Or il était strictement interdit d'aller voir Staline sans y avoir été convié.

Vers 18 h 30, la lumière s'alluma dans son bureau. Tous furent rassurés et attendirent qu'on les appelât. Le temps passait, Staline ne se manifestait toujours pas. Vers 23 heures, l'inquiétude était à son comble, mais personne n'osait pousser la porte. Finalement, l'arrivée du courrier en provenance du Kremlin fournit au vice-commissaire pour la datcha, Lozgatchev, un prétexte pour se rendre dans les appartements de Staline.

Il le découvrit étendu sur le tapis près de son bureau. Incapable de parler, mais conscient, Staline opina de la tête quand les gardes lui demandèrent s'ils pouvaient le transporter sur le divan. On téléphona aussitôt à Ignatiev, le ministre de la Sécurité d'État. Ce dernier conseilla d'appeler Beria ou Malenkov.

On ne put joindre Beria. Sans lui, Malenkov ne se résolut pas à entreprendre quoi que ce fût. Il était interdit, depuis l'« affaire des médecins empoisonneurs », de laisser un médecin approcher Staline sans l'autorisation expresse de Beria. On trouva enfin Beria dans l'une de ses nombreuses résidences. Il ordonna aux gardes de ne prévenir personne, disant qu'il viendrait avec des médecins. Il n'arriva qu'à 3 heures du matin, le lundi 2 mars, en compagnie du seul Malenkov. Staline paraissait alors profondément endormi. Beria reprocha aux gardes d'avoir fait des histoires pour rien, et, malgré les protestations de Lozgatchev, qui maintenait que Staline était gravement malade, repartit avec Malenkov.

Ce n'est que vers 9 heures du matin que les principaux collaborateurs de Staline apparurent à la datcha, accompagnés de médecins, et que furent prodigués les premiers soins, dix heures après qu'on eut découvert Staline terrassé par une hémorragie cérébrale.

Les souvenirs de la fille de Staline

Les Mémoires de Svetlana Allilouïeva Vingt Lettres à un ami ne permettent pas de trancher entre les deux versions, celle de Khrouchtchev et celle du garde du corps. Arrivée à Kountsevo le 2 mars au matin, la fille de Staline a surtout décrit les derniers moments de son père.

« L'hémorragie gagnait le cerveau. Les dernières douze heures, le manque d'oxygène devint évident. Son visage devenait de plus en plus noir. L'agonie fut terrible. Il étouffait sous nos yeux. A un moment, vers la fin, il ouvrit soudain les yeux pour envelopper tous ceux qui l'entouraient. Ce fut un regard horrible, entre la démence et le courroux, plein d'horreur face à la mort et aux visages inconnus des médecins penchés sur lui. [...] Et soudain - chose incompréhensible et terrifiante que je ne comprends pas encore aujourd'hui, mais que je ne puis oublier - il leva sa main gauche. On aurait dit qu'il indiquait quelque chose là-haut et qu'il nous maudissait. »

Dans une interview publiée en 1990 - soit plus de vingt ans après la rédaction des Vingt Lettres à un ami -, Svetlana Allilouïeva revint sur le point essentiel évoqué dans le témoignage de Rybine : une dizaine d'heures s'étaient écoulées entre le moment où l'on avait trouvé Staline fort mal en point et l'arrivée des médecins.

La version officielle

Tout en reconnaissant que l'on n'aurait sans doute pas pu sauver son père, Svetlana Allilouïeva pointait les responsabilités de Beria dans ce retard, sans disculper pour autant les autres membres de la direction. Elle rappelait enfin qu'aussitôt après la mort de Staline, Beria « [s'était précipité] dans le hall. Le silence de la chambre où tout le monde était rassemblé autour du lit de mort avait été déchiré par le bruit de sa voix ouvertement triomphante - Kroustaliev, ma voiture ! » . Puis il avait ordonné la fermeture de la datcha et fait renvoyer tous les membres du personnel, menacés d'arrestation immédiate s'ils se livraient à des confidences ou mettaient en cause la version officielle : Staline avait été victime d'une hémorragie cérébrale, le mardi 3 mars dans la soirée, alors qu'il travaillait dans son bureau du Kremlin.

C'est ainsi que les Soviétiques apprirent, le 4 mars au matin, que les jours du Guide étaient en danger. Le communiqué était suivi d'une résolution prise au nom du Comité central et du Conseil des ministres, qui appelait le peuple soviétique à « faire preuve d'unité, de solidarité, de fermeté de coeur et d'esprit et de vigilance en ces jours préoccupants » . Puis la radio se mit à diffuser des oeuvres de Jean-Sébastien Bach.

Quarante-huit heures plus tard, le vendredi 6 mars, à 4 heures du matin, des roulements de tambour précédèrent l'annonce fatale : « Le coeur du compagnon d'armes de Lénine, le porte-drapeau de son génie et de sa cause, le sage éducateur et guide du parti communiste et de l'Union soviétique, a cessé de battre le 5 mars 1953 à 21 h 50, heure de Moscou. »

Décembre 1952 - Mars 1953

Le dernier anniversaire

Les différentes versions retraçant les derniers jours de Staline, malgré leurs silences et leurs divergences, laissent entendre que ses « plus proches compagnons » ne firent guère preuve d'empressement, et même qu'ils retardèrent délibérément l'intervention des médecins. Ensuite, ils tâchèrent de dissimuler le temps perdu et de brouiller les pistes en falsifiant les dates et les circonstances. Peut-être hésitèrent-ils sur la conduite à tenir de peur d'être tenus responsables d'une éventuelle erreur de traitement. Il est plausible aussi que certains d'entre eux, de plus en plus souvent mis en cause par un Staline plus tyrannique, paranoïaque et imprévisible que jamais, aient souhaité sa mort.

De tous les héritiers potentiels, Beria était, comme nous le verrons, sans doute le plus exposé et celui qui avait le plus à gagner à la disparition du dictateur. Khrouchtchev, tout comme Svetlana Allilouïeva, ont décrit en des termes très proches le comportement « inconvenant et triomphateur » de Beria durant les derniers jours de Staline. « Lorsque Staline tomba malade , rapporte Khrouchtchev, Beria commença à rôder autour, crachant sa haine contre lui, le couvrant de sarcasmes. [...]

« Mais ce n'était pas le plus beau. Dès que sur les traits de Staline apparaissaient les signes d'un renouveau de conscience laissant penser qu'il surmonterait son mal, aussitôt Beria se jetait à genoux à son chevet, s'emparait de sa main et la couvrait de baisers. Cependant, à peine Staline sombrait-il de nouveau dans l'inconscience, fermait-il les yeux, Beria se relevait et crachait. »

Quelle que soit la véracité de cette charge contre celui qui allait bientôt devenir l'homme à abattre, le « traître absolu » , l'atmosphère devait assurément être très lourde dans cet univers clos où, comme l'écrit Mikoïan dans ses Souvenirs « chacun était susceptible de se retrouver du jour au lendemain agent de tel ou tel pays impérialiste au gré de l'imagination fertile de Staline » . Ce fidèle stalinien, membre du Bureau politique, en avait fait l'expérience au cours des derniers mois précédant la mort de Staline, tout comme Viatcheslav Molotov, fidèle d'entre les fidèles, membre du Politburo et ministre des Affaires étrangères de l'URSS jusqu'à la fin des années 1940.

Ces deux hiérarques étaient tombés en disgrâce à la fin de 1952. Le prétexte en fut leur appréciation réservée du dernier ouvrage de Staline, Les Problèmes économiques du socialisme en URSS . Staline y affirmait, alors que le monde rural connaissait une crise sans précédent, qu'il était temps de passer aux échanges en nature entre villes et campagnes, et d'accélérer le processus de « transformation étatique et socialiste » de la société rurale.

Peu après la sortie du livre, Staline avait convoqué ses principaux collaborateurs et demandé à chacun son avis. Seul de tous les membres du Politburo, Mikoïan s'était tu. Quant à Molotov, écrit Mikoïan dans ses Mémoires , « il avait marmonné quelque chose de si indistinct et de si général que tout le monde, Staline en tête, comprit parfaitement qu'il n'avait pas été enthousiasmé par le livre » . Quelques jours plus tard, alors que se réunissait à Moscou le XIXe congrès du parti, la sanction tomba. Staline critiqua publiquement Molotov et Mikoïan, n'hésitant pas à les accuser de « déviationnisme droitier » et de « soumission servile à l'Amérique » .

Peu de temps après, se posa, pour les deux dirigeants tombés en disgrâce, un grave dilemme : devaient-ils se rendre, comme chaque année, le 21 décembre, à Kountsevo, présenter leurs voeux à l'occasion de l'anniversaire de Staline ? Devaient-ils lui écrire, une nouvelle fois, une lettre d'allégeance, pareille à tant d'autres conservées dans le fonds personnel de Staline, et qui éclairent singulièrement les relations patriarcales au sein du premier cercle dirigeant ?

« Je ferai tout , avait écrit quelque temps auparavant Mikoïan, pour tirer toutes les leçons de vos critiques sévères mais justes, afin qu'elles m'aident à travailler sous votre sage conduite paternelle. » Quant à Molotov, dont l'épouse avait été arrêtée en 1949 et condamnée à cinq ans de camp pour ses prétendus liens avec des « nationalistes juifs antisoviétiques » , n'avait-il pas promis à Staline de « mettre fin à ses penchants libéraux pourris à l'égard de certains correspondants étrangers à Moscou » et de « tout faire pour mériter à nouveau ta confiance, cette confiance qui est bien plus qu'une simple relation personnelle puisqu'il s'agit de la confiance que me porte, à travers toi, le Parti, et qui m'est plus chère que la vie elle-même4 » ?

Après bien des hésitations, Mikoïan et Molotov se rendirent au dernier anniversaire de Staline. Mal leur en prit. Staline, furieux, les accusa d'être des espions travaillant pour l'Intelligence Service et leur interdit de remettre les pieds à Kountsevo.

Peu de temps après, un autre hiérarque du parti, Kliment Vorochilov, vice-président du Conseil des ministres, tomba à son tour en disgrâce et fut accusé par Staline d'être un espion américain. En ce même mois de décembre 1952, Staline renvoya son secrétaire privé, Alexandre Poskrebychev, dépositaire, depuis plus de vingt ans, des secrets les mieux gardés, sous prétexte qu'il avait « égaré des documents confidentiels » , et fit arrêter Nikolaï Vlassik, chef de la direction de la garde de la Sécurité d'État chargée de la protection des dirigeants, accusé d'avoir « manqué de vigilance, communiqué des secrets, notamment médicaux, à certains comploteurs juifs » .

Cette arrestation avait été précédée d'une résolution secrète, rédigée par Staline lui-même et envoyée aux organisations du parti. Le texte mettait en cause les « négligences et le laisser-aller criminels » des organes de la Sécurité d'État, qu'avait longtemps dirigés Beria. Ceux-ci n'avaient pas su démasquer à temps d' « importantes affaires de sabotage médical touchant aux soins dispensés aux plus hauts dirigeants du Parti » .

Blouses blanches : l'ultime « complot »

C'est dans ce climat de plus en plus pesant qu'éclata, en janvier 1953, le « complot des médecins ». Le communiqué officiel dénonçant cette affaire fut publié dans la presse le 13 janvier 1953. Il affirmait qu'un « groupe terroriste de médecins ayant pour but d'abréger la vie de dirigeants importants en leur administrant des traitements nocifs » avait été démasqué « quelque temps auparavant » .

Auraient figuré parmi les victimes deux dirigeants du parti, Andreï Jdanov, mort en 1948, et Alexandre Chtcherbakov, mort en 1945. Les médecins avaient aussi cherché à nuire à la santé de plusieurs officiers supérieurs, mais leur arrestation les avait empêchés de mener à terme leur projet criminel. Les médecins - dans leur grande majorité juifs - étaient stipendiés par une organisation d'assistance juive américaine, l'American Joint Distribution Committee.

Le communiqué critiquait vivement les organes de la Sécurité d'État qui n'avaient pas su démasquer à temps la « bande de criminels » et appelait les simples citoyens soviétiques à se mobiliser et à faire preuve d'une extrême vigilance. Tandis que la « dénonciatrice héroïque » , la doctoresse Timachouk, l'indicatrice de la Sécurité d'État qui avait revu les électrocardiogrammes d'Andreï Jdanov, repéré l'erreur fatale de diagnostic et démasqué les « assassins en blouse blanche » était décorée de l'ordre de Lénine, les inculpés, dûment interrogés, passaient aux aveux.

Comme au moment de la « Grande Terreur » de 1936-19385, des milliers de réunions publiques furent organisées pour exiger le châtiment des coupables, la multiplication des enquêtes et le retour à une véritable « vigilance bolchevique » . Dans les semaines qui suivirent la découverte du « complot », la presse réactualisa les thèmes des années 1936-1938, appelant à « en finir avec l'insouciance criminelle dans les rangs du Parti, à démasquer les hommes à double face et liquider une fois pour toutes le sabotage » . L'idée d'une vaste conspiration regroupant intellectuels, Juifs, militaires, cadres supérieurs du parti et de la Sécurité d'État faisait son chemin, rappelant les pires moments de la « Grande Terreur ».

Comme le confirment les documents aujourd'hui accessibles sur cette affaire6, le « complot des blouses blanches » marquait à la fois le couronnement de la campagne « anticosmopolite » - c'est-à-dire antisémite - déclenchée quatre ans plus tôt et la probable ébauche d'une nouvelle purge générale que seule la mort de Staline allait faire avorter. A ces deux dimensions s'en ajoutait une troisième : la lutte entre les différentes factions des ministères de l'Intérieur et de la Sécurité d'État, séparés depuis 1946 et soumis à des remaniements constants par Staline, qui avait toujours considéré ce secteur stratégique comme son « domaine réservé ».

L'enquête sur le « complot des blouses blanches », menée par Semion Ignatiev, le ministre récemment promu de la Sécurité d'État, et son adjoint Rioumine, devait démontrer la responsabilité de l'ancien chef de la Sécurité d'État, Viktor Abakoumov, démis de ses fonctions en juillet 1951, mis au secret et accusé d'être le « cerveau » d'un vaste complot juif international, dont l'affaire des médecins n'était que le dernier épisode.

Beria était directement menacé : en tant que protecteur d'Abakoumov, mais aussi parce qu'il avait mis sur pied, pendant la guerre, le Comité juif antifasciste, chargé d'établir des relations avec les organisations juives internationales et de lever des fonds pour l'URSS. Or les « assassins en blouse blanche » étaient tous accusés d'avoir été en relation avec Solomon Mikhoels, le directeur du célèbre théâtre yiddish de Moscou et président du Comité juif antifasciste. Ce comité avait été organisé en 1942 à l'initiative du gouvernement soviétique, désireux à l'époque de se concilier l'influente communauté juive américaine, afin que celle-ci fît pression sur Roosevelt pour l'ouverture d'un « second front » contre l'Allemagne nazie en Europe.

L'activisme du comité, qui regroupait des centaines d'intellectuels, artistes et savants juifs de renom le romancier Ilia Ehrenbourg, les poètes Samuel Marchak et Peretz Markish, le pianiste Émile Guilels, l'écrivain Vassili Grossman, le grand physicien Piotr Kapitsa, père de la bombe atomique soviétique, et bien d'autres, n'avait pas tardé à indisposer les dirigeants soviétiques. En janvier 1948, Mikhoels fut retrouvé assassiné. En novembre 1948, le Comité juif antifasciste fut dissous, sous prétexte qu'il était devenu un « centre de propagande antisoviétique » . Dans les semaines qui suivirent, tous les membres du comité furent arrêtés, tandis que la presse engageait une vaste campagne « anticosmopolite ».

Après deux ans et demi d'instruction, se déroula, en juillet 1952, à huis clos et dans le plus grand secret, le procès des membres du Comité juif antifasciste. Au total, le « dossier » du comité donna lieu, en comptant les prétendues « ramifications » de l'affaire, à 125 condamnations, dont 25 à la peine capitale. Entre-temps, dans le cadre de la campagne « anticosmopolite » lancée en 1949, des milliers de Juifs avaient été arrêtés ou chassés de leur travail, notamment dans les milieux de la culture, de l'information, de la presse, de l'édition, de l'enseignement et de la médecine.

En septembre 1952, le scénario du grand complot juif international était prêt. Sa mise en oeuvre fut retardée de quelques semaines, le temps que se tînt le XIXe congrès du PCUS, réuni enfin en octobre 1952, après plus de treize ans d'interruption. Les médecins juifs mis en cause dans ce qui allait publiquement devenir l'« affaire des blouses blanches » furent arrêtés au début novembre.

Le même mois, alors que ces arrestations étaient pour l'instant gardées secrètes, s'ouvrait à Prague, le 22 novembre 1952, le procès de Rudolf Slansky, ancien secrétaire du Parti communiste tchécoslovaque, et de treize autres dirigeants communistes. Onze d'entre eux furent condamnés à mort et pendus.

L'une des particularités de cette parodie judiciaire, entièrement montée par les conseillers soviétiques de la police politique, était son caractère ouvertement antisémite. Onze des quatorze accusés étaient juifs, et les faits qui leur étaient reprochés portaient sur la constitution d'un prétendu « groupe terroriste trotsko-tito-sioniste » . Le procès de Prague était, à n'en point douter, la répétition du futur procès des médecins à Moscou. Une partie des témoignages réunis pour le procès Slansky devaient d'ailleurs être réutilisés dans le procès des « assassins en blouse blanche » , dont l'ouverture était prévue pour la mi-mars 1953.

Comme le montrent ses corrections manuscrites sur les différents projets de communiqués annonçant l'affaire, ainsi que ses annotations des procès-verbaux d'interrogatoires des « médecins assassins » , Staline suivit de très près - et jusqu'à son dernier jour d'activité, le 28 février - l'« affaire des médecins ». Cependant, les développements de cette histoire dans les semaines qui précédèrent la mort de Staline, et les conséquences qui devaient en découler la déportation de tous les Juifs soviétiques vers le Birobidjan ?, restent encore obscurs.

Qui, en dehors de Staline, était directement impliqué dans le montage ? Selon le témoignage de Boulganine, recueilli en 1970, outre Staline, seuls quatre dirigeants « étaient dans le coup » : Malenkov, Souslov, Ignatiev et Rioumine. Tous les autres, notamment Beria, Molotov, Mikoïan et Vorochilov, devaient se sentir menacés.

Amy Knight, auteur d'une importante biographie de Beria, a émis, de son côté, l'hypothèse selon laquelle Khrouchtchev aurait « d'une certaine façon manigancé l'affaire des médecins » 7. Par profonde inimitié pour Beria, en qui il voyait un rival particulièrement dangereux pour la suite, d'une part ; parce qu'il était profondément antisémite, d'autre part.

Dans l'état actuel des connaissances et en raison de l'inaccessibilité aux archives présidentielles, où sont conservés les dossiers les plus secrets et les plus sensibles, il est impossible de trancher. Une chose apparaît certaine, à la lecture des rapports de la police politique et des organisations du parti sur l'« esprit public » envoyés aux plus hauts dirigeants du pays en février-mars 1953 : l'« affaire des médecins » fit remonter à la surface un fort antisémitisme présent à l'état latent dans la société soviétique.

« Maintenant que Staline a été tué par les Juifs, n'importe quel ennemi du peuple peut prendre le pouvoir. » Ces propos, parmi tant d'autres semblables, d'un sous-officier de la garnison de Moscou, consignés le jour de la mort de Staline par le 3e département de la Sécurité d'État, chargé de la surveillance des forces armées, sont révélateurs du profond désarroi qui s'empara de la population à l'annonce de la disparition du Guide8. Un désarroi souvent marqué, dans le climat d'hystérie antisémite qui avait suivi l'annonce du complot des « assassins en blouse blanche » , par la remontée de rumeurs, de fantasmes et de craintes caractéristiques des interrègnes.

Les Soviétiques éplorés

On prétendit notamment que Staline n'était évidemment pas mort de mort naturelle - les médecins juifs qui l'avaient traité jusqu'à ce qu'ils fussent démasqués avaient eu le temps de lui administrer des « substances à retardement » . « Comment avait-on pu lui conseiller de passer tous les étés à Sotchi, alors que chacun sait que le climat du Sud est contre-indiqué pour les gens souffrant d'hypertension ? C'était du sabotage médical délibéré. On sent la main des assassins en blouse blanche derrière tout ça ! »

Staline disparu, le « temps des troubles va arriver, les Juifs, qu'on ne rencontre évidemment pas dans les kolkhozes comme simples travailleurs, mais qui pullulent dans les bureaux à Moscou, vont chasser tous les Russes et prendre le pouvoir » . Staline disparu, « il n'y aura plus personne à qui se plaindre. Jusqu'à présent, quand le petit peuple était opprimé, quand on n'en pouvait plus, on disait : on va se plaindre au camarade Staline. Et maintenant, à qui adresserons-nous nos doléances ? » .

« Il était le seul à maintenir l'ordre. Maintenant, on entre dans un temps de troubles, bien pire encore qu'après la mort de Lénine, lorsque le Parti devait se battre contre toutes les oppositions, les Trotsky, les Zinoviev et Cie. » Staline mort, « n'importe quel imposteur peut monter sur le trône, et puis on découvrira que c'était un ennemi du peuple » .

L'intégrité du pays était menacée : « Staline mort, la pauvre Russie sera écartelée. » Le prestige de l'URSS anéanti : « Prenez les démocraties populaires, maintenant que Staline a disparu, tous ces pays vont vouloir se libérer de notre tutelle. Quant à la Chine, qui a toujours été très indépendante, elle va tomber sous l'influence des États-Unis, trop contents de saisir l'occasion ! »

Enfin, Staline mort, la perspective d'une nouvelle guerre devenait plus présente encore : « Seul Staline, le vainqueur de la Grande Guerre patriotique, était craint par nos ennemis. Et maintenant, de qui auront-ils peur ? »

Assurément, les rapports confidentiels de la police politique sur les « réactions de la population à la disparition du camarade Staline » posent à l'historien de nombreux problèmes d'interprétation. Quelle est par exemple la représentativité des propos relevés ? Qu'osait-on dire, que taisait-on ? Précisons enfin que seules quelques bribes de ces rapports, conservés pour l'essentiel dans les archives, toujours inaccessibles, de la Sécurité d'État, sont ouvertes aux chercheurs.

Il n'en reste pas moins que ces quelques traces, hélas bien éparses, constituent, à côté des rares témoignages d'intellectuels ayant eux aussi - mais différemment - décrit leur désarroi d'orphelins face à la mort du Père, les seuls contrepoids à l'immense littérature nécrologique produite au lendemain de la mort de Staline.

Dans la semaine qui suivit la disparition de Staline, pas moins de 188 760 réunions et meetings consacrés à la mémoire et à la glorification du disparu se tinrent dans les entreprises, kolkhozes, sovkhozes, administrations et bâtiments officiels du pays. Officiellement, seule s'y s'exprimait l'affliction profonde non seulement de tout un peuple uni, mais aussi de l'humanité tout entière. En réalité, le désarroi et la crainte devant l'avenir étaient sans doute tout aussi largement partagés, sinon davantage, que l'affliction. Jusqu'au tournant de la guerre, jusqu'à Stalingrad, la popularité de Staline avait relevé du mythe plus que de la réalité. Les paysans, en particulier, ne lui avaient pas pardonné la collectivisation des campagnes. Quant aux ouvriers, ils ne manquaient pas de rappeler que, même si Staline avait affirmé, dans une phrase célèbre, que « la vie est devenue meilleure, la vie est devenue plus gaie » , leur niveau de vie s'était effondré dans les années 1930.

Depuis 1943-1944, toutefois, les choses avaient changé : le nom de Staline avait été, de plus en plus, associé à la victoire dans la Grande Guerre patriotique, à Stalingrad, à la prise de Berlin. « On ne juge pas les vainqueurs. A Staline tout fut pardonné » , notait dans ses Mémoires l'écrivain Viktor Nekrassov, tandis que Vassili Grossman écrivait : « Le sang sacré de la guerre a tout nettoyé - le sang innocent des dékoulakisés, le sang de 1937. »

Dans les années d'après-guerre, la popularité de Staline se maintint, semble-t-il, malgré les immenses difficultés de la reconstruction, l'extrême misère des campagnes collectivisées, les disettes, le poids des répressions et de la surveillance policière. En témoignent notamment les dizaines de milliers de lettres, individuelles et collectives qui lui étaient adressées chaque mois par de simples citoyens cherchant auprès du Guide la réparation d'une injustice, ou tout simplement une aide pour faire face à la dureté des temps.

Dans ces lettres s'exprimait clairement une conception archaïque de la politique que la révolution bolchevique n'avait guère fait évoluer - l'appel direct du « petit peuple » au tsar ou au dirigeant suprême. « Nous vivons mal. Nous ne recevons rien pour notre travail sur les champs collectifs, nos enfants crient famine , écrivait à Staline un groupe de kolkhoziens de la province de Vologda en mars 1952. Mais vous, vous ne le savez pas. Seuls vos bureaucrates se font du gras, restent assis bien au chaud et passent leur temps à vous raconter des fables, camarade Staline. Ils vous trompent, ils vous mentent ! Quittez donc un instant votre bureau au Kremlin et venez voir comment vivent les simples kolkhoziens.

« Si vous ne nous venez pas en aide, camarade Staline, qui nous aidera ? Nous n'avons personne d'autre à qui nous adresser. On lit dans les journaux que les gens vivent bien dans notre Union soviétique. On ne sait pas si c'est vrai ou si c'est faux. Si c'est vrai, et puisque l'on vit si mal chez nous, c'est qu'il y a sans doute, dans nos parages, des ennemis du peuple. Aidez-nous à les démasquer9 ! »

5 mars - 26 juin 1953

Premières luttes pour la succession

La mort de Staline survenait à un moment de grandes difficultés économiques et sociales, dues au blocage du système mis en place dans les années 1930. Ses principaux collaborateurs, devenus ses héritiers, devaient à la fois assurer la continuité du système, se répartir les responsabilités en faisant la part des ambitions de chacun et des rapports de force. Introduire enfin un certain changement, sur la nécessité duquel se dégageait un indéniable consensus parmi l'équipe dirigeante.

Depuis au moins deux ans, plusieurs projets de réforme avaient été engagés pour désengorger un Goulag hypertrophié - plus de 2,5 millions de détenus ; dépénaliser un certain nombre d'infractions mineures, telles que le retard, l'absentéisme ou le changement non autorisé de lieu de travail, passibles, depuis 1940, de travaux correctifs, voire d'emprisonnement ; améliorer la condition paysanne en augmentant les prix d'achat, par l'État, des productions agricoles, qui n'avaient pas été revalorisés... depuis 1930.

Aucun de ces projets n'avait abouti, les collaborateurs de Staline, en charge de ces dossiers, n'osant prendre une décision qui aurait pu susciter l'ire du dictateur. On s'était contenté de demi-mesures. Ainsi, les commandants des grands complexes concentrationnaires du Goulag avaient été autorisés à prononcer des libérations anticipées, à condition que les détenus libérés avant l'expiration de leur peine fussent embauchés, désormais comme travailleurs libres, sur les chantiers et les sites miniers de Sibérie et du Grand Nord, en manque permanent de bras.

La loi du 26 juin 1940, sanctionnant les infractions à la discipline du travail, fut partiellement abrogée en 1951, mais son abrogation ne fut pas rendue publique, de peur que des millions d'ouvriers changent de travail, perturbant ainsi la production. Tant que Staline était en vie, aucune réforme n'était possible. Le dictateur disparu, les réformes devenaient un enjeu politique capital dans la lutte pour la succession.

« Plus que la mort de Staline , écrit Khrouchtchev dans ses Mémoires , évoquant cette funeste journée du 5 mars 1953, ce qui me hantait, c'était la composition du Praesidium qu'il laissait derrière lui et, en particulier, la place que Beria se réservait [...]. Je pleurais sincèrement la mort de Staline. Mais pas seulement sa disparition. L'avenir du Parti, celui du pays m'inquiétaient terriblement. Je comprenais déjà que Beria allait commencer à régenter tout le monde autour de nous et que cela pouvait bien être le commencement de la fin. »

Malenkov, Beria, Molotov :les malheurs de la troïka

Les grandes manoeuvres politiques s'engagèrent avant même que Staline rendît l'âme. A 20 heures, le jeudi 5 mars, une importante réunion à laquelle furent convoqués tous les membres du Comité central et les ministres du gouvernement entérina la redistribution des postes et des responsabilités décidée la veille par les principaux dirigeants.

La première place dans la hiérarchie revint à Malenkov, qui reçut la présidence du Conseil des ministres et la direction du secrétariat du Comité central. Il était assisté de quatre vice-présidents, dont deux pouvaient avoir des espérances considérables : Beria, proche allié de Malenkov, qui reprenait la tête d'un immense ministère de l'Intérieur ; Molotov, qui revenait aux Affaires étrangères, d'où la défaveur stalinienne l'avait chassé en 1949. Boulganine, proche de Khrouchtchev, et Kaganovitch occupaient les deux autres postes de vice-présidents. Khrouchtchev devait se contenter de la seconde place au secrétariat du Comité central.

Cette répartition effectuée dans la précipitation peu avant la mort de Staline, et qui favorisait indéniablement la troïka Malenkov-Beria-Molotov, fut rapidement jugée inégale par les autres dirigeants. Dès le 14 mars, Malenkov fut sommé de choisir entre les fonctions de direction gouvernementale et celles du secrétariat du parti. Il choisit les premières, ce qui revenait à faire passer le secrétariat du Comité central à Khrouchtchev, qui occupait désormais un poste clé : comme Staline lorsqu'il y avait été nommé en 1922, il pouvait contrôler la carrière des secrétaires des comités régionaux du parti, véritables « barons » du système, base et principal contingent du Comité central.

La situation restait cependant explosive, la nouvelle direction était le fruit d'âpres marchandages et non d'un compromis satisfaisant tous les héritiers de Staline. Les relations entre Khrouchtchev et Beria restaient particulièrement tendues.

Beria prend les rênes

Dans ce contexte, c'est Beria qui prit les initiatives les plus audacieuses et les plus libérales. La brusque mutation du chef de la police politique en réformateur laisse perplexe. Que cherchait donc Beria ? Certainement pas à se concilier l'« opinion publique ».

Mais l'homme le mieux informé de la situation dans laquelle se trouvait le pays était sans doute aussi le plus conscient de la nécessité de briser les blocages qui s'étaient accumulés depuis des années d'immobilisme. Se mettre à la tête des réformes indispensables pour débloquer la machine, sortir de son rôle sinistre de « tchékiste en chef » en se taillant une stature d'homme d'État réformateur, prendre ainsi l'ascendant sur ses rivaux : telles étaient sans doute les motivations de Beria.

On sait depuis longtemps que Beria défendit une ligne relativement libérale aussitôt après la mort de Staline : à cet égard, le discours qu'il prononça le 9 mars, à l'occasion des funérailles, retint d'emblée l'attention des observateurs étrangers. Ce n'est, cependant, qu'après la publication des notes adressées par Beria au Praesidium du Comité central entre mars et juin 1953 que les historiens ont pu prendre toute la mesure de l'audace de ses initiatives cf. pp. 42-43 .

Le 26 mars, Beria envoya au Praesidium un document sur la situation du Goulag et sur la nécessité de promulguer une large amnistie. Il y reconnaissait qu'une grande partie des détenus purgeaient une peine disproportionnée à leur délit. Adoptée le lendemain, l'amnistie permit la libération de près de la moitié des détenus 1 200 000 sur 2 500 000, à l'exclusion des « politiques » - libérés en 195610.

Le 4 avril, les journaux publièrent un communiqué du ministère de l'Intérieur annonçant que les personnes inculpées dans le prétendu « complot des médecins » étaient innocentes. Elles avaient été victimes d'une provocation organisée par des collaborateurs de l' « ex-ministère de la Sécurité d'État » . Leurs aveux, seule base de l'accusation, avaient été extorqués par des « méthodes d'enquête inadmissibles, strictement interdites par la loi soviétique » . Tous avaient été libérés, et les responsables de cette provocation déférés devant la justice.

La teneur extraordinaire de ce communiqué suscita une grande incrédulité et une nouvelle vague de rumeurs parmi la population. « Les Juifs sont toujours plus malins que les autres. Ils ont soudoyé la nouvelle équipe, et font maintenant la loi au Kremlin. Maintenant, le pays est perdu » : c'est en ces termes que le rédacteur en chef de la Pravda résumait, dans un rapport envoyé le 9 avril 1953 à Khrouchtchev, la teneur générale des milliers de lettres envoyées au journal dans les jours qui suivirent le communiqué du ministère de l'Intérieur.

Le trouble des esprits fut amplifié encore, quelques jours plus tard, par une résolution du Comité central sur « la violation de la légalité par les organes de la Sécurité d'État » . Il en ressortait que la Sécurité d'État s'était, des années durant, arrogé des pouvoirs exorbitants, entretenant l'illégalité la plus totale.

Rapidement, le nom de Staline fut de moins en moins cité par la presse. A l'occasion de la célébration du jour de la Victoire, le 9 mai 1953, le Praesidium adopta, sur la proposition de Beria, une résolution interdisant l'affichage des portraits de dirigeants pendant les manifestations publiques. Toujours à l'initiative de Beria, le Praesidium entérina, le 14 mai, un texte levant, en grande partie, lesrestrictions de résidence et de circulation imposées à des dizaines de millions de Soviétiques.

Parallèlement, Beria mit en oeuvre un changement radical de la politique des nationalités. Il dénonça le « chauvinisme grand-russe » , particulièrement pesant dans les dernières années de Staline, et plaida en faveur d'un retour à la politique d' « indigénisation des cadres » , telle qu'elle avait été pratiquée dans les années 1920, avant l'arrivée de Staline au pouvoir. Il rédigea plusieurs rapports explosifs sur la politique brutale de russification de l'Ukraine occidentale et des pays Baltes, qu'il fit adopter par le Praesidium, fit destituer le Premier secrétaire du Parti communiste ukrainien, un protégé de Nikita Khrouchtchev.

Il alla même plus loin, en convoquant à Moscou Iosyf Slipyi, métropolite de l'Église uniate, qui purgeait une peine de huit ans de camp, pour discuter des conditions d'une légalisation de l'Église uniate et d'une normalisation des relations entre l'URSS et le Vatican. Cette politique s'inscrivait dans la lutte de succession : l'Ukraine était le fief de Khrouchtchev, qui y avait exercé les fonctions de Premier secrétaire durant plus de dix ans 1938-1949.

Enfin, Beria fit un certain nombre de propositions tout à fait étonnantes concernant la RDA, qui furent adoptées par le Conseil des ministres le 2 juin 1953. Ce document qui, selon Andreï Gromyko, suscita une forte opposition de la part de Molotov et de Khrouchtchev, fut transmis à Walter Ulbricht, le chef du Parti communiste allemand SED. Rédigé par Beria, ce document intitulé « Des mesures d'assainissement de la situation politique en RDA » considérait comme « politiquement incorrecte l'orientation prise par le SED en vue d'accélérer la construction du socialisme en RDA » . Il « recommandait » aux dirigeants est-allemands de renoncer à « la création artificielle de coopératives agricoles suscitant le mécontentement de la paysannerie » et à « la politique d'élimination du capital privé » . Le texte demandait également à la direction communiste de la RDA de renoncer à toute mesure répressive « non indispensable » 11.

Réticents devant les changements proposés, les dirigeants allemands présentèrent un contre-programme de réformes beaucoup plus limité. Après de vives discussions entre Beria et Ulbricht, les Allemands furent contraints de présenter le « document Beria » - c'est ainsi qu'ils l'appelaient - au Bureau politique du SED réuni à Berlin les 5 et 6 juin 1953. Le 10 juin, le Bureau politique du SED annonça l'adoption du « cours nouveau » et d'un certain nombre de mesures de libéralisation, ce qui suscita un grand espoir au sein de la population est-allemande.

Le 16 juin, les ouvriers descendirent dans les rues de Berlin. Le lendemain, le mouvement de protestation s'étendit à tout le pays, et les revendications économiques se transformèrent rapidement en slogans politiques mettant en cause le régime et l'occupation soviétique. Aussitôt, le Kremlin donna l'ordre d'écraser, par la force, le soulèvement est-allemand.

Le triomphe de Khrouchtchev

Ces événements eurent des répercussions immédiates à Moscou. Principal responsable de ce fiasco, Beria fut arrêté quelques jours plus tard, le 26 juin, lors d'une réunion du Praesidium, et accusé de vouloir « démembrer l'URSS et restaurer le capitalisme » . Khrouchtchev était parvenu à convaincre ses collègues du danger que représentait le ministre de l'Intérieur non seulement pour leur propre sécurité, mais pour l'avenir de l'URSS et du bloc socialiste. La chute de Beria laissait la voie libre à celui qui avait pris la tête de la conspiration : Nikita Khrouchtchev.

Ainsi prit fin, par une « révolution de palais », la première phase de la succession de Staline. Le 10 juillet 1953, la Pravda annonça brièvement qu'un plénum du Comité central s'était tenu « récemment » et que, après avoir entendu un rapport de Malenkov sur « les activités criminelles de L. P. Beria dirigées contre le Parti et contre l'État » , il avait décidé de retirer à Beria toutes ses fonctions gouvernementales, de l'exclure du parti et de charger la Cour suprême de l'instruction de son cas. Le communiqué ne précisait pas quelles accusations avaient été portées contre lui.

Les conditions de l'arrestation de Beria, la dissimulation de son exécution sommaire derrière une fausse instruction et un faux procès, les chefs d'accusation fantaisistes retenus contre lui espionnage au profit de puissances étrangères, complot pour « restaurer le capitalisme » en URSS, dans la plus pure tradition stalinienne, témoignaient des difficultés de sortir du stalinisme. La toute-puissance de la Sécurité d'État ne laissait aux adversaires de Beria d'autre issue que celle du complot, de la mise au secret et de l'exécution du chef de la police, afin de couper court à toute tentative de ses partisans d'organiser un contre-complot.

Mais, parce que la base du pouvoir de Beria s'était élargie, que son prestige était réel, parce que le système se réclamait désormais de la légalité, ses adversaires ne pouvaient avouer qu'ils avaient liquidé sommairement le redoutable ministre de l'Intérieur qui avait pris l'habit d'un homme politique respectable et « libéral ». En dissimulant les circonstances de toute cette affaire, en perpétuant la tradition de la konspiratsia bolchevique, en se retranchant derrière une illusoire et trompeuse légalité, les autres « héritiers de Staline » protégeaient leur propre sécurité tout en affirmant leur légitimité. Le système mis en place par Staline ne se laissait pas défaire si facilement. L'héritage était lourd et difficile à gérer. Staline mort, il fallait encore procéder à une déstalinisation en profondeur.

Par Nicolas Werth