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Bonne lecture.

1802-1885 : La traversée du siècle

C’est un fait acquis. Victor Hugo est le républicain exemplaire. Rien ne prédisposait le jeune poète royaliste à un tel destin politique. Né avec le siècle, c’est dans les bouleversements du printemps 1848 qu’il s’ouvre à la République. Avant de devenir, dans l’exil et l’opposition inflexible à Napoléon III, la parfaite incarnation du peuple souverain.

Le 23 février 1848, à Paris, le sang a coulé boulevard des Capucines, le faubourg Saint-Antoine est en ébullition, la place de l’Hôtel de Ville noire de monde, le roi Louis-Philippe prêt à s’enfuir, Guizot se cache, avant de prendre, lui aussi, le chemin de l’exil. Pris de court par la révolution, Victor Hugo, académicien et pair de France, haute dignité de la monarchie de Juillet, s’emploie à défendre alors la solution dynastique : la régence.

Hardiment, il se mêle à la foule et, place de la Bastille, se juchant sur le soubassement de la colonne de Juillet, il annonce l’abdication de Louis-Philippe et la régence de la duchesse d’Orléans. On le conspue : « Pas de régence ! A bas les Bourbons ! Ni roi ni reine ! » Un ouvrier l’apostrophe : « Silence au pair de France ! A bas le pair de France ! » Hugo lui tient tête : « Oui, je suis pair de France et je parle comme un pair de France. J’ai juré fidélité, non à une personne royale, mais à la monarchie constitutionnelle. Tant qu’un autre gouvernement ne sera pas établi, c’est mon devoir d’être fidèle à celui-là. Et j’ai toujours pensé que le peuple n’aimait pas que l’on manquât, quel qu’il fût, à son devoir1. »

Au même moment, au Palais-Bourbon, le député Lamartine, dont l’autorité n’est plus récusable, déclare qu’il combattra la régence. Quand la duchesse d’Orléans se présente aux députés, accompagnée de ses deux fils, le comte de Paris et le duc de Chartres, elle doit vite rebrousser chemin, car la Chambre est envahie. Un gouvernement provisoire est formé en un tour de main, dont les membres, Lamartine en tête, gagnent l’Hôtel de Ville, cerné par un peuple enthousiaste. C’en est fait : la république est proclamée.

Le lendemain, Hugo vient à l’Hôtel de Ville voir Lamartine. « Il n’est pas possible qu’au fond Victor Hugo ne soit pas républicain » , lui dit celui-ci. « En principe, oui, je le suis. La République est, à mon avis, le seul gouvernement rationnel, le seul digne des nations. La République universelle sera le dernier mot du progrès. Mais son heure est-elle venue en France ? »

Déjà, en 1830, il avait exprimé la même idée : faut-il cueillir au printemps les fruits qui n’arrivent à maturation que l’été ? Mûre ou pas, la République, cette fois, a été proclamée, il faut s’y résigner. Victor Hugo fait alors partie de ceux qu’on appellera les « républicains du lendemain », un de ces hommes de droite, notables de la monarchie censitaire, que la foule en armes, la fuite du roi, les proclamations du gouvernement provisoire ont projetés dans un nouveau régime dont le souverain n’a d’autre nom que le peuple. Ils se raccrochent au fragile gouvernement issu des barricades face à la montée des rouges.

Pourtant, Hugo se distingue vite des conservateurs. En mars, il note dans ses Carnets : « Je ne comprends pas qu’on ait peur du peuple souverain ; le peuple c’est nous tous ; c’est avoir peur de soi-même. » Invité à la plantation d’un arbre de la liberté, place des Vosges, il y va d’un discours enflammé, très applaudi, qui se termine par un « Vive la république universelle ! » Face aux menées révolutionnaires, au désordre où la France est jetée, n’est-ce pas le peuple, auquel on a reconnu le droit de suffrage, qui ramènera la concorde ? Victor Hugo se présente, à Paris, aux élections de l’Assemblée constituante, le 23 avril 1848. Lamartine arrive en tête, Hugo est battu.

Le calme n’est pas rétabli. Le 15 mai, sous prétexte d’une manifestation en faveur de la Pologne soumise, l’extrême gauche envahit l’Assemblée nationale ? cette grande baraque qu’on a construite en mars, dans la cour du Palais-Bourbon, pour accueillir l’immense cohorte de 900 députés. Dans un « brouhaha effrayant » , les émeutiers tentent de substituer au gouvernement en place un gouvernement révolutionnaire sous la conduite de Barbès et Blanqui. Trop désunis pour réussir leur coup de force, les insurgés sont bientôt arrêtés, emprisonnés, ou en fuite. Le « gauchisme » est décapité.

Au cours de ce mois de mai 1848, Victor Hugo se livre à un examen de conscience politique. Oui, c’est sûr, il est devenu républicain, mais il y a deux sortes de république : celle qui « abattra le drapeau tricolore sous le drapeau rouge » , la République des « terroristes » , le régime de 1793, les sectateurs de la guillotine, et qu’il rejette, et la république modérée, amie de l’industrie et du commerce, favorable à la propriété, au travail, à la famille, « la sainte communion de tous les Français ». « De ces deux républiques, celle-ci s’appelle la civilisation, celle-là la terreur. Je suis prêt à dévouer ma vie pour établir l’une et empêcher l’autre2. »

Les élections complémentaires du 4 juin 1848 permettent à Hugo de mettre son programme et sa personne à l’épreuve du suffrage universel. Cette fois, il est élu. Le 10, il prend sa place à l’Assemblée ? sur les bancs de la droite. Républicain modéré, conservateur si l’on veut, tel est le Victor Hugo que les électeurs de Paris ont envoyé siéger, en même temps que Louis Napoléon Bonaparte vite démissionnaire et Pierre Joseph Proudhon, qui fait trembler les beaux quartiers. Commence alors une évolution, assez rapide, qui va rendre sa présence de plus en plus incongrue parmi les députés de droite, jusqu’au moment où Hugo incarnera la résistance à la réaction.

D’où vient-il, cet homme de quarante-six ans qui, hier encore, défendait la régence, et qui se réclame désormais de la « république universelle » ?

A dix-huit ans, au moment des premiers choix politiques, Hugo a été un « ultra », c’est-à-dire un royaliste, défenseur de l’alliance du trône et de l’autel. Dans ses premiers recueils, Odes et Poésies diverses en 1822, Nouvelles Odes en 1824, Odes et Ballades en 1826, l’allégeance aux Bourbons est revendiquée sans fard. Une de ces odes, dédiée à Chateaubriand, est consacrée à la Vendée : « Vendée, ô noble terre ! ô ma triste patrie ! » ; une autre, intitulée Quiberon , commémore la tentative de débarquement des émigrés en 1795 ; d’autres pleurent Louis XVII et le duc de Berry ou célèbrent la naissance du duc de Bordeaux, ultime espoir des légitimistes3. Dès le début de sa carrière, Hugo mêle poésie et politique.

On peut s’étonner de cette ferveur royaliste. N’est-il pas le fils d’un soldat devenu général d’Empire, qui a servi Napoléon jusqu’au bout, et même au-delà de la bataille de Waterloo, défendant Thionville assiégé jusqu’aux dernières cartouches, puis demi-solde, en résidence surveillée à Blois ?

A vrai dire, Victor a peu vécu auprès de ce père, toujours en campagne, sévère avec ses fils, et, surtout, en complet désaccord avec son épouse. Sophie Trébuchet, épouse Hugo, était-elle monarchiste et catholique ? Non, elle était même d’éducation voltairienne. Si elle s’est ralliée aux Bourbons restaurés, c’était pour se venger d’un mari qui l’avait abandonnée pour une gourgandine. Tandis que Léopold donnait du canon à Thionville, Victor écrivait sur sa grammaire latine : « Vive le roi ! »

Dans ce ralliement juvénile aux Bourbons, il faut aussi faire sa part au contexte. Pour un jeune poète qui, à moins de quatorze ans, écrit une première tragédie en vers Irtamène , et qui, dans les années suivantes, nourrit l’ambition de devenir un grand écrivain, où sont les modèles ? Il en est un, au-dessus du lot, le créateur de René , l’immense Chateaubriand, « l’Enchanteur », l’adversaire intraitable de Buonaparte , pair de France, bientôt ministre des Affaires étrangères...

Fidèle à Chateaubriand, Victor Hugo le restera quand celui-ci sera délogé, en 1824, de son poste ministériel par le président du Conseil Villèle et Louis XVIII. Le voici désormais dans l’opposition royaliste, même si l’avènement de Charles X et le couronnement du nouveau roi à Reims, en 1825, lui donnent une ultime occasion de témoigner de sa foi monarchique, une ode sur le sacre de Charles lui valant même une entrevue avec le souverain, plutôt décevante il est vrai.

Si le parcours politique de Chateaubriand a compté dans l’évolution propre de Victor Hugo, un autre fait est à prendre en compte : la réconciliation avec son père. Hugo a eu besoin de lui pour se marier avec Adèle Foucher ? un mariage qui ne plaisait à personne, et surtout pas à la mère de Victor qui nourrissait d’autres ambitions pour son fils. Or Mme Hugo est morte en juin 1821. Victor reprend langue avec son père, toujours à Blois, pour lui demander son autorisation il n’a que dix-neuf ans et les papiers nécessaires. Soit ! Léopold donnera son aval, mais à condition que Victor reconnaisse sa belle-mère, Catherine Thomas, avec laquelle, une fois veuf, le général s’est remarié. Marché conclu ! Le mariage a lieu le 12 octobre 1822.

A cette date, Hugo passe toujours pour le poète du parti ultra. Il a adhéré à la Société royale des bonnes lettres, proche du pouvoir ; il reçoit une pension du roi, à la demande de la duchesse de Berry il a composé La Mort du duc de Berry . Cependant les retrouvailles avec son père l’amènent à reconsidérer son histoire, sa légende, l’épopée napoléonienne.

En février 1827, Hugo compose son ode A la Colonne de la place Vendôme , ce monument coulé dans le bronze des canons pris aux Prussiens en 1806. Il a franchi le pas, quelques mois avant la mort de son père : « Débris du Grand Empire et de la Grande Armée / Colonne, d’où si haut parle la renommée ! / Je t’aime... »

1827 est aussi l’année de Cromwell , drame injouable, mais dont la préface éclate comme le manifeste du nouveau théâtre romantique, qui fait fi des règles : mélange des genres, rencontre du sublime et du grotesque, fin de l’unité d’action et de l’unité de lieu...

Cet appel à la liberté de la création est suivi d’un nouveau drame, Marion de Lorme . Mais la pièce est refusée par la censure en raison d’allusions déplaisantes pour la royauté. Alexandre Dumas, plus fortuné, a pu faire jouer son Henri III.

La bataille des romantiques et des classiques fait rage ; elle atteint son paroxysme, en février 1830, avec le nouveau drame d’Hugo, Hernani . Dans la préface de la pièce, Hugo écrit, en mars 1830 : « Cette voix haute et puissante du peuple, qui ressemble à celle de Dieu, veut désormais que la poésie ait la même devise que la politique : tolérance et liberté. »

Entre-temps, en 1829, Hugo a entamé un des combats les plus inlassables de sa carrière politique : pour l’abolition de la peine de mort. Le Dernier Jour d’un condamné narre l’histoire d’un prisonnier qui attend la mort dans sa cellule. Qui est cet homme ? On ne sait quel crime il doit expier. Quelle que soit la faute du condamné, Hugo a voulu montrer l’horreur autant que l’erreur de la peine capitale. Dans la préface qu’il donnera à son livre quelques années plus tard, il le présente explicitement comme « un plaidoyer, direct ou indirect, comme on voudra, pour l’abolition de la peine de mort » . Il a voulu « élaguer de toutes parts dans son sujet le contingent, l’accident, le particulier, le spécial, le relatif, le modifiable, l’épisode, l’anecdote, l’événement, le nom propre, et se borner si c’est là se borner à plaider la cause d’un condamné quelconque, exécuté un jour quelconque, pour un crime quelconque. »

L’ouvrage est mal reçu ; on lui reproche d’avoir présenté un être abstrait sans nom ni passé. En fait, l’auteur heurtait un préjugé ancestral. Balzac y fait allusion dans Le Curé de village , un de ses personnages parlant du Dernier Jour d’un condamné comme d’une « sombre élégie, inutile plaidoyer contre la peine de mort, ce grand soutien des sociétés... » 4. Sa vie durant, Victor Hugo se battra pour l’abolition en général, et pour la grâce des particuliers, qu’il réclame à chaque occasion cf. Robert Badinter, p. 56 . En 1848, il aura la joie de voir abolir la peine de mort en matière politique ; c’était insuffisant à ses yeux, mais déjà un résultat et une promesse.

Quand la révolution de juillet 1830 éclate et que Louis-Philippe accède au trône, Hugo n’a aucun regret pour le régime défunt, malgré Chateaubriand, resté fidèle, lui, aux Bourbons. On crie déjà « Vive la République ! » dans les rues, sur les barricades. Qu’en pense-t-il ? « Après juillet 1830 , écrit-il au mois d’août, il nous faut la chose république et le mot monarchie. » Lui qui se vantera, dans Les Contemplations 1856, d’avoir mis « le bonnet rouge au vieux dictionnaire » , il se contente, en politique, du drapeau tricolore : « Je ne suis pas de vos gens coiffés du bonnet rouge et entêtés de la guillotine. »

C’est que les premières années de la monarchie de Juillet retentissent du bruit de la grève et de l’émeute : révolte des canuts de Lyon en 1831, insurrection républicaine en 1834. Il redoute, lui, que l’on ne tombe de la liberté au désordre, « du tocsin au charivari » .

Hugo continue son oeuvre : après son roman Notre-Dame de Paris , il a la satisfaction de voir son drame Marion de Lorme représenté. Il se heurte de nouveau à la censure : Le roi s’amuse est interdit. Il s’attelle à Lucrèce Borgia , il écrit Angelo , il publie Les Chants du crépuscule , il fait jouer Ruy Blas, Les Burgraves ... Sa puissance créatrice ne se dément pas, malgré ses malheurs et déboires familiaux Adèle est devenue la maîtresse de Sainte-Beuve, son frère Eugène est frappé de folie, il perd sa fille Léopoldine..., malgré ses propres frasques Juliette Drouet et combien d’autres !. Plusieurs fois refusé par l’Académie française, il connaît enfin la consécration : il est reçu sous la Coupole en 1841 ; il est nommé à la Chambre des pairs en 1845.

Le notable est animé par l’amour du genre humain, qu’il veut traduire dans une grande fresque, commencée en 1845. Cela s’appelle Les Misères ; ce sera plus tard Les Misérables . On le sent, à travers ses Carnets , hanté par le « spectre de la misère » ; il pressent une révolution « qui vient » .

En 1846, la Chambre des pairs doit juger un nouvel attentat sur la personne de Louis-Philippe. L’accusé s’appelle Pierre Lecomte. On réclame contre lui la peine capitale. Hugo plaide vainement sa grâce. Cependant, rien dans ses notes, dans ses discours, dans ses écrits, qui remette en question le pouvoir établi. En avril 1847, il dit à l’un de ses collègues : « Pair de France, vous êtes au-dessus de tout ce qui s’agite. Vous devez être calme, loyal, digne, indépendant, sincère, juste, ami du pouvoir, ami de la liberté... »

Hugo est encore dans ces dispositions quand la révolution de février 1848 se produit. Vicomte, ancien commensal de Louis-Philippe, soi-disant républicain de coeur, mais monarchiste de fait, il comprend qu’une nouvelle ère commence.

Déphasé par rapport à l’événement, il se reprend. Ce sera donc la république. Rejeté par le suffrage universel en avril, il est élu en juin. La république, soit ! mais une république raisonnable. A peine devenu député, il doit se prononcer sur la question des ateliers nationaux, ces chantiers qu’on a ouverts aux chômeurs, au nom du droit au travail. En fait, ceux qu’on y a embauchés, accourus de plus en plus nombreux, n’ont rien à faire. Hugo s’indigne contre cette « aumône qui flétrit le coeur au lieu du salaire qui le satisfait » . Ces « râteliers nationaux » , comme les appellent certains graffitis hostiles, ne sont, à ses yeux, qu’ « oisiveté, paresse, fainéantise organisée » .

La question fournit à Hugo l’objet de son premier discours à la Chambre, le 20 juin 1848. Il plaide contre les ateliers nationaux, qui préparent, selon lui, la guerre servile, c’est-à-dire la révolte des esclaves, la révolte des pauvres. Or c’est la fermeture des ateliers nationaux qui déclenche, le 24 juin, le soulèvement redouté. La répression est impitoyable. Les pouvoirs sont confiés au général Cavaignac, qui rétablit l’état de siège et la censure ; onze journaux sont frappés d’interdit le 25 juin.

Le bilan final est sinistre : plus de 1 500 morts du côté des insurgés, 800 dans les rangs des soldats ; Mgr Affre, archevêque de Paris, a été tué d’une balle en voulant s’interposer entre les deux camps ; on a procédé à plus de 12 000 arrestations, 4 000 prisonniers seront « transportés » en Algérie.

Hugo s’est-il rendu compte qu’en prêchant, quelques jours plus tôt, la fermeture des ateliers nationaux, il avait contribué à la révolte désespérée de ceux qui y étaient inscrits ? Certes, il ne prend pas parti pour les insurgés, qui menacent l’Assemblée et la République, mais il n’accepte pas les mesures de Cavaignac. Il s’élève en faveur de la liberté de la presse : « Que le pouvoir se souvienne que la liberté de la presse est l’arme de cette civilisation que nous défendons ensemble. »

Le 2 septembre, il se prononce contre la prolongation de l’état de siège : « La suspension des lois est une situation monstrueuse dans laquelle la Chambre ne peut pas vouloir placer la France, dans laquelle une grande assemblée ne voudra jamais placer un grand peuple ! »

Hugo a-t-il basculé à gauche, est-il passé à la Montagne ? On le voit plutôt isolé, au moment où l’Assemblée discute du projet de Constitution. Il sera de la petite minorité qui refuse, en novembre, de le voter. Il lui reproche d’instaurer une assemblée législative unique, en face du président de la République « la France gouvernée par une assemblée unique, c’est-à-dire l’océan gouverné par un ouragan » .

Ensuite, lors de l’élection du président, il se démarque nettement de la majorité des républicains qui soutiennent Cavaignac, Ledru-Rollin, Raspail, Lamartine. L’Événement , le journal de ses fils, qu’il inspire malgré ses protestations, défend la candidature de Louis Bonaparte5. Celui-ci, vainqueur de l’élection des 10 et 11 décembre, s’installe à l’Élysée; Victor Hugo s’y rend à l’invitation du président de la République. Ce choix bonapartiste, sur lequel Hugo n’est guère disert, est alors conforme à celui de ses collègues de la droite, ceux qui se réunissent avec Thiers rue de Poitiers, et qui ont soutenu discrètement la candidature de Louis Bonaparte, en espérant tirer le meilleur parti de ce choix. C’est sous la bannière de ce parti conservateur en politique, il ne faut jamais être seul qu’Hugo est élu le 13 mai 1849 à l’Assemblée législative. Encore quelques semaines, cependant, et le divorce sera consommé avec les conservateurs et les réactionnaires qui dominent l’Assemblée. Hugo ne cesse de faire scandale, aux applaudissements de plus en plus nourris des « démocs-socs », l’opposition de gauche.

La brèche est ouverte le 9 juillet 1849, alors que la question de l’assistance publique est à l’ordre du jour. « Je ne suis pas, messieurs, de ceux qui croient qu’on peut supprimer la souffrance en ce monde, la souffrance est une loi divine, mais je suis de ceux qui pensent et qui affirment qu’on peut détruire la misère. » Ces paroles, qui s’attaquent à un préjugé séculaire, déchaînent les dénégations violentes de la droite. Socialiste, Hugo ? Non. Il dit clairement vouloir « étouffer les chimères d’un certain socialisme sous les réalités de l’évangile » . Il s’explique : « Il y a au fond du socialisme une partie des réalités douloureuses de notre temps et de tous les temps... » Il faut donc tirer du socialisme ce qu’il y a de vrai, pour lui ôter ce qu’il y a de dangereux. Et d’insister : « Détruire la misère, oui, cela est possible. »

Chahuté, contesté, hué, pour ses propos qui fleurent la révolution, Hugo, quelques semaines plus tard, est l’objet des attaques renouvelées de la droite, lorsqu’il prend parti pour les patriotes romains contre le pouvoir absolu du pape6, soutenu par le gouvernement français. Il récidive dans les mois qui suivent : contre la loi Falloux, il défend en 1850 l’instruction primaire obligatoire, le contrôle de l’État laïque sur l’enseignement privé7.

Quand, dans la même année 1850, la majorité de droite décide de restreindre le suffrage universel, en exigeant des électeurs trois ans de résidence dans le même canton, ce qui écarte des urnes 3 millions d’électeurs, en majorité des ouvriers contraints par la nécessité à d’incessants déplacements, Hugo fait l’apologie d’un suffrage universel sans limites. Plus tard, quand la droite veut rétablir le cautionnement et le timbre pour les journaux, il s’élève une fois encore pour la liberté de la presse. Les discours de Victor Hugo sont à lire comme les actes successifs d’un divorce entre Hugo le républicain et le parti clérical.

L’année suivante se pose la question de la révision constitutionnelle, souhaitée par Louis Napoléon Bonaparte, qui n’est pas rééligible selon le texte de 1848. Le 17 juillet 1851, à la Chambre, Hugo fustige à la fois les royalistes en mal de restauration et les bonapartistes en mal d’empire. Il a ce mot destiné à la postérité : « Quoi ! après Auguste, Augustule ! Quoi ! parce que nous avons eu Napoléon le Grand, il faut que nous ayons Napoléon le Petit. » L’Assemblée en majorité accepte la révision, mais, les bonapartistes n’obtenant pas les trois quarts des voix nécessaires, la révision est repoussée. Pour le prince-président, il ne reste plus qu’une solution pour se maintenir : le coup d’État8.

Le matin du 2 décembre, Hugo apprend que, dans la nuit, l’armée, conduite par le ministre de la Guerre Saint-Arnaud, a procédé à l’arrestation des principaux adversaires du prince-président ; que le Palais-Bourbon a été occupé ; que des affiches ont été apposées, par les soins du ministre Morny, demi-frère du président, annonçant la dissolution de l’Assemblée et le rétablissement du suffrage universel... Hugo appelle à la résistance. Il se démène pendant trois jours, court les rues pour appeler au peuple, fait imprimer des affiches, se concerte avec les députés de gauche et de droite qui n’acceptent pas le fait accompli. Il doit se rendre à l’évidence : le peuple de Paris ne se soulèvera pas. Les députés restés encore libres, réunis à la mairie du Xe arrondissement, votent la déchéance de Louis Napoléon Bonaparte. Peine perdue, ils sont arrêtés à leur tour.

Le 3, le député Baudin se fait tuer sur une barricade ; le 4, une fusillade sur les boulevards se transforme en massacre. Le souvenir en sera immortalisé par Hugo dans Les Châtiments « Souvenirs de la nuit du 4 » : « Il passait dans la rue, ils ont tiré dessus / Monsieur, il était bon et doux comme un Jésus. / Moi je suis vieille il est tout simple que je parte ; / Cela n’aurait rien fait à monsieur Bonaparte / De me tuer au lieu de tuer mon enfant ! »

Hugo doit se cacher pour éviter l’arrestation. Muni d’un passeport au nom de Jacques-Firmin Lanvin, il arrive le 12 décembre à Bruxelles. L’exil commence.

En France, Bonaparte a fait ratifier son coup d’État par un plébiscite : 1,5 million d’abstentions, 646 000 « non », mais l’approbation de près de 7,5 millions d’électeurs. Le 6 janvier 1852, les préfets reçoivent l’ordre de faire disparaître des monuments publics la devise « Liberté, Égalité, Fraternité ».

A Bruxelles, Hugo est averti qu’il ne pourra prolonger son séjour en Belgique s’il fait publier le pamphlet qu’il rédige, et qui s’intitulera Napoléon le Petit . N’importe ! Personne n’imposera le silence à l’écrivain. Le 1er août, alors que son livre est sous presse, à Londres, il s’embarque à Anvers pour l’Angleterre.

Dès le 5 août, il est à Jersey, où l’accueille le groupe des proscrits français, sur le quai de Saint-Hélier. C’est ce jour-là même que Napoléon le Petit est lancé par son éditeur Hetzel à Bruxelles. Le pamphlet suit les voies de la contrebande de la Belgique à la France

L’année suivante, en novembre 1853, toujours à Jersey, Victor Hugo fait publier Les Châtiments , qui, dans son esprit, sont le « pendant naturel et nécessaire de Napoléon le Petit ». La longue période de l’exil se révélera féconde. Hugo aligne les vers, met au point ses recueils. Mais le combat politique ne cesse pas. En avril 1855, il publie sa Lettre à Louis Bonaparte , à l’occasion de la venue de Napoléon III à Londres, après la victoire des Français et des Anglais dans la guerre de Crimée contre la Russie. A Douvres, l’empereur peut lire l’adresse de Victor Hugo affichée sur les murs : « Qu’est-ce que vous venez faire ici ? A qui en voulez-vous ? Qui venez-vous insulter ? L’Angleterre dans son peuple ou la France dans ses proscrits ? »

Le samedi 27 octobre 1855, Hugo est averti qu’en raison d’une décision de la Couronne il doit quitter Jersey d’ici le 2 novembre suivant, il s’exécute, et gagne l’île de Guernesey.

Mais sa détermination ne faiblit pas. En 1859, il refuse l’amnistie impériale. Il travaille. En 1862, depuis dix ans en exil, Hugo a trouvé le titre définitif du grand livre qu’il vient d’achever, Les Misérables . Le 30 mars 1862, la première partie, « Fantine », est imprimée. Les deux premiers volumes mis en vente s’arrachent, malgré la critique, mordante, à l’instar du Journal des débats du 29 avril : « Ce livre d’accusation contre la société s’intitulerait plus justement L’Épopée de la canaille, et la société n’est pas faite pour la canaille, mais contre elle... »

Ses escapades portent Hugo à Bruxelles, ou en Suisse. En septembre 1869, il participe au Congrès international de la paix, à Lausanne. Chaleureusement accueilli par les congressistes, il ouvre le congrès par une profession de foi européenne, puis, dans son discours de clôture, il revient sur le crime de Louis Bonaparte et appelle la « révolution future » : « Qu’est l’ennemi ? L’ennemi c’est plus et moins qu’un homme. C’est un ensemble de faits hideux qui pèse sur le monde et qui le dévore. C’est un monstre aux mille griffes, quoique cela n’ait qu’une tête. L’ennemi, c’est cette incarnation du vieux crime militaire et monarchique, qui nous bâillonne et nous spolie, qui met la main sur nos bouches et dans nos poches, qui a les millions, qui a les budgets, les juges, les prêtres, les valets, les palais, les listes civiles, toutes les armées ? et pas un seul peuple. L’ennemi, c’est ce qui règne, gouverne, et agonise en ce moment. »

L’exil a fait d’Hugo l’immense protestataire qui, de Guernesey, n’a de cesse de rappeler le crime irrémissible de Napoléon le Petit, le péché originel de l’Empire, l’espoir d’une résurrection de la république, sur les bases de la liberté, de l’égalité et de la fraternité. De France, tous les regards se tournent vers lui, ses livres et ses discours entretiennent la flamme républicaine. Certes, il n’est pas l’unique exilé, mais il incarne la proscription et l’opposition irréductible au crime du 2 décembre.

La révolution annoncée se produit le 4 septembre 1870, après la défaite de Napoléon III à Sedan, face aux armées de Bismarck. Dès le 5 septembre, Hugo est à Paris, où il est accueilli gare du Nord par une foule qui chante La Marseillaise et Le Chant du départ . A pied d’oeuvre, Hugo lance un appel Aux Allemands , afin que la guerre cesse, au nom des « États-Unis d’Europe » . Mais qu’ils le sachent, s’ils veulent attaquer et détruire Paris, les Parisiens se défendront « jusqu’à la dernière extrémité » . La presse allemande s’attache à le ridiculiser. Hugo publie alors, le 19 septembre, au moment où les Prussiens sont devant Paris, son appel Aux Français :

« La France doit à tous les peuples et à tous les hommes de sauver Paris, non pour Paris, mais pour le monde. Ce devoir, la France l’accomplira. Que toutes les communes se lèvent ! que toutes les campagnes prennent feu ! que toutes les forêts s’emplissent de voix tonnantes ! Tocsin ! Tocsin ! Que de chaque maison, il sorte un soldat ; que le faubourg devienne régiment ; que la ville se fasse armée. Les Prussiens sont 800 000, vous êtes quarante millions d’hommes. [...]

« Faisons la guerre de jour et de nuit, la guerre des montagnes, la guerre des plaines. Levez-vous ! Levez-vous ! Pas de trêve, pas de repos, pas de sommeil. Le despotisme attaque la liberté, l’Allemagne attente à la France... ô francs-tireurs, allez, traversez les halliers, passez les torrents, profitez de l’ombre et du crépuscule, serpentez dans les ravins, glissez-vous, rampez, ajustez, tirez, exterminez l’invasion. Défendez la France avec héroïsme, avec désespoir, avec tendresse. Soyez terribles, ô patriotes ! Arrêtez-vous seulement, quand vous passerez devant une chaumière, pour baiser au front un petit enfant endormi. »

Le blocus de la capitale commence. Victor Hugo est devenu un personnage sacré : on donne son nom à un ballon-poste, on parle aussi de débaptiser le boulevard Haussmann en son honneur, on le supplie de ne pas s’exposer. L’édition française des Châtiments tirée à 3 000 exemplaires est épuisée en deux jours, plusieurs tirages suivront. Le 22 octobre, Hugo envoie les 500 francs de droits d’auteur au journal Le Siècle « pour les canons dont Paris a besoin » . Un canon dû à une souscription s’appellera Le Châtiment ; un autre, le Victor Hugo . Il autorise qui le veut à dire ou à représenter ses oeuvres, sans droits d’auteur, « pour les canons, les blessés, les ambulances, les ateliers, les orphelinats, les victimes de la guerre, les pauvres ».

Le blocus se poursuit ; les conditions de vie s’aggravent pour la population. Malgré la volonté de résistance des Parisiens, le gouvernement a dépêché Jules Favre auprès de Bismarck pour la conclusion d’un armistice. C’est fait, le 28 janvier 1871. Bismarck a exigé l’élection d’une Assemblée nationale, afin de signer la paix avec un gouvernement légitime.

Le 8 février 1871, Victor Hugo est élu par les Parisiens, juste derrière Louis Blanc, et devant Gambetta, Garibaldi, Quinet, Rochefort... Presque tous des républicains, sauf Thiers et le vice-amiral Saisset. Mais, contrairement à Paris, la France a donné à l’Assemblée une majorité monarchiste, dans l’idée que la droite veut la paix. La République, proclamée le 4 septembre 1870, se voit donc dotée d’une Assemblée nationale en majorité antirépublicaine.

L’Assemblée, qui se réunit le 12 février à Bordeaux, doit débattre des conditions de la paix. Les exigences de Bismarck sont implacables : un tribut de 5 milliards de francs-or, l’annexion de l’Alsace et de la Moselle ? Thiers a tout de même pu sauver Belfort, mais a dû en compensation permettre aux Allemands d’entrer solennellement dans Paris musique en tête. Ces préliminaires sont signés à Versailles le 26 février et lus, deux jours plus tard, devant l’Assemblée de Bordeaux, dans un silence de mort.

La droite se tait, prudente et sûre du vote final ; seule la gauche parle. Victor Hugo fait entendre que Paris n’acceptera pas le déshonneur, le démembrement de la patrie. Il prophétise : « Si l’oeuvre violente à laquelle on donne en ce moment le nom de traité s’accomplit, si cette paix inexorable se conclut, c’en est fait du repos de l’Europe ; l’immense insomnie du monde va commencer. Il y aura désormais en Europe deux nations qui seront redoutables ; l’une parce qu’elle sera victorieuse, l’autre parce qu’elle sera vaincue. »

Pour le moment, l’Assemblée suit Thiers et accepte les préliminaires du traité de paix par 546 voix contre 107. Les Parisiens se sentent trahis. Thiers ni aucun de ses ministres n’a eu un mot de gratitude pour une capitale épuisée après quatre mois de siège. L’Assemblée de Bordeaux a peur de Paris, « chef-lieu de la révolte organisée » , et décide qu’elle siégera désormais à Versailles.

Hugo n’est plus là pour reprendre en séance plénière sa plaidoirie en faveur de Paris. Il a démissionné le 8 mars, après avoir pris la défense de Garibaldi, au moment où l’Assemblée discute l’invalidation de ce député étranger qui s’est battu pour la France. Hugo, en défenseur de l’Italien, se fait huer : « Vous avez refusé d’entendre Garibaldi, je constate que vous refusez à mon tour de m’entendre, et je donne ma démission. »

La tension croît de plus en plus entre Paris et l’Assemblée de Bordeaux. La capitale humiliée est au bord de la révolte, mais Hugo est frappé par un autre drame. Le 13 mars, s’apprêtant à quitter Bordeaux, il apprend la mort brutale de son fils Charles, frappé d’apoplexie foudroyante. Il a près de lui sa belle-fille Alice, accablée de douleur, et ses deux petits-enfants. Le 17, Hugo et sa famille quittent Bordeaux, par le train, qui emporte aussi la bière plombée où repose Charles. Le lendemain 18 mars, en plein soulèvement parisien, Hugo et les siens, très entourés, suivent le corbillard de la gare d’Orléans jusqu’au Père-Lachaise. Lorsqu’il arrive place de la Bastille, des gardes nationaux font au cortège une haie d’honneur spontanée.

A ce moment-là, Victor Hugo n’a pas une nette conscience de ce qui se passe. Il a enterré son fils le jour même, où, depuis l’aube, Paris en état d’insurrection fait face à l’Assemblée dont il vient de démissionner : deux villes, deux armées, deux peuples vont s’affronter, jusqu’au drame final, à la fin du mois de mai.

La guerre civile peut-elle être évitée ? Certains le croient, le veulent, y travaillent. Mais Thiers et les « Versaillais » veulent en finir avec la révolution parisienne, au plus vite, par la force. Le sang des deux généraux tués le 18 mars justifie leur intransigeance. Le 28, la Commune est proclamée. Dans les semaines qui viennent, la guerre civile succède à la guerre étrangère.

De Bruxelles, où l’appellent ses affaires de famille, Hugo, meurtri, impuissant, condamne le refus des concessions mutuelles entre les deux camps, l’affrontement sanglant entre Français, « devant l’éclat de rire affreux » des Prussiens. Il désavoue Versailles, aveugle Assemblée qui a voulu humilier Paris avant de l’anéantir, mais il condamne aussi la Commune, dictature dont les actes liberticides nient tous les principes de la République : « La Commune n’est pas plus Paris que l’Assemblée n’est la France9. » Le 28 mai 1871, sous l’oeil des Prussiens, la capitale en flammes n’est plus qu’un vaste charnier, Versailles a écrasé sans pitié Paris insurgé.

Avant même la fin des combats à Paris, le 25 mai, le gouvernement belge réfute la qualité de réfugiés politiques aux communards. Hugo proteste, le 27 mai, dans L’Indépendance belge : « Si l’on vient chez moi prendre un fugitif de la Commune, on me prendra. Si on le livre, je le suivrai... La gloire de la Belgique c’est d’être un asile. Ne lui ôtons pas cette gloire. »

Hugo, défenseur de la paix civile, qui a condamné la Commune, mais prêche la loi sacrée de l’asile politique, devient, pour les conservateurs de Belgique, un complice des révolutionnaires. Le soir de ce 27 mai, la maison d’Hugo est prise d’assaut à Bruxelles par des manifestants qui veulent enfoncer sa porte et crient : « A mort Victor Hugo ! A bas Victor Hugo ! A mort Jean Valjean ! A bas le brigand ! » Le 30 mai, un arrêt signé de Léopold II, roi des Belges, enjoint « au sieur Victor Hugo » de quitter immédiatement le royaume.

Hugo n’est pas suspect d’avoir déclenché ce feu, cette guerre, ces désordres et ces massacres. Rien qui ressemble chez lui à un doctrinaire de la lutte des classes, comme le suggère le ministre belge de la Justice. Mais l’ancien proscrit reste aussi l’auteur des Misérables . Les manifestants de Bruxelles le savent bien, eux qui ont hurlé sous ses fenêtres ce cri inouï : « A mort Jean Valjean ! »

Rentré à Paris, le 25 septembre, Victor Hugo lance toute son énergie dans une nouvelle cause : l’amnistie des communards. Il s’emploiera à l’obtenir, d’abord comme simple citoyen, puis comme sénateur de la République, après son élection en 1876.

Rien ne paraît plus en mesure d’arrêter l’illustre vieillard, devenu voix de la conscience républicaine, héraut de la liberté, prophète de l’humanité, défenseur des opprimés, champion des États-Unis d’Europe. Au long du combat que mènent Gambetta et les républicains pour convertir le pays, le peuple paysan, à la république dans la crise du 16 mai 1877, où ils affrontent Mac-Mahon et les conservateurs, Hugo leur donne son appui, au Sénat, dans les réunions électorales, dans les journaux, jusqu’à la victoire finale, que consacre la démission du maréchal Mac-Mahon10.

Le 25 février 1881, Jules Ferry, président du Conseil, rend visite à Victor Hugo, à la veille de son anniversaire, pour lui offrir au nom du gouvernement un vase de Sèvres peint par Fragonard. Une grande cérémonie est décidée pour le 27, moment où il entrera dans sa quatre-vingtième année.

Pendant toute une journée, le peuple défile devant sa maison décorée, avenue d’Eylau, en acclamant son nom. Des couronnes sont accrochées au mur :

« Au poète, au philosophe, au grand justicier de la cause des peuples. » Des délégations des villes et des départements se succèdent, au milieu des acclamations. Défilés, musiques, chorales, fleurs qui s’entassent, jusqu’à la nuit, malgré la neige, une foule de toutes conditions, où les chapeaux voisinent avec les casquettes, les élèves des lycées avec les soldats, passe devant la fenêtre de Victor Hugo. Des cadeaux lui sont offerts, médailles, livres, écrins, plumes d’or... Marée humaine, spectacle stupéfiant comme dit la presse, « date à jamais illustre dans notre histoire nationale » . Le 4 mars, Hugo étant de retour au Sénat il a été réélu en janvier, l’assemblée se lève et le salue par des applaudissements prolongés. Hugo est statufié de son vivant.

L’heure de la mort sonne pourtant pour lui, le 22 mai 1885 : « Pour nous, Français , déclare le président de la Chambre des députés, Charles Floquet, depuis soixante-cinq ans sa voix se mêlait à notre existence nationale dans ce qu’elle a eu de plus poignant et de plus glorieux, et toute une longue série de générations a été charmée, consolée, réchauffée de sa flamme. Qui d’entre nous ne lui a pas été redevable de la plus profonde des émotions de l’âme ? Notre démocratie le pleure. Il a chanté toutes ses grandeurs ; il s’est attendri sur toutes ses misères. Les petits et les humbles vénéreront toujours son nom et savent que ce grand homme les portait dans son coeur... »

Une conviction l’emporte dans tous les esprits : Victor Hugo est le plus grand. Le Figaro l’exprime : « Nulle royauté littéraire n’égala jamais la sienne. Voltaire régnait à d’autres titres. On a dit de Voltaire qu’il était le second dans tous les genres. Victor Hugo, au contraire, est et demeurera le premier dans plusieurs. [...] Il est pour nous ce que Dante, Pétrarque, le Tasse et l’Arioste réunis furent pour l’Italie ; c’est le chêne immense dont les robustes frondaisons couvrent depuis soixante ans de leur ombre les floraisons sans cesse renaissantes de la pensée française. » Des funérailles nationales sont décidées11.

Le samedi 30 mai, on procède à la mise en bière du défunt avant qu’au petit matin du dimanche on le transporte au catafalque de l’Arc de triomphe, enveloppé d’un immense crêpe noir et orné d’écussons où sont inscrits les titres des oeuvres de l’écrivain, tandis que sur l’une des faces latérales a été suspendu son portrait, porté par deux Renommées embouchant la trompette lyrique.

Un défilé ininterrompu passe devant l’Arc. Les Champs-Élysées sont envahis pendant toute la journée et une bonne partie de la nuit. Dès cinq heures du matin, le 1er juin, la foule s’est épaissie de nouveau, les clairons retentissent, les porteurs de couronnes amoncellent les fleurs autour du catafalque. C’est à onze heures que vingt et un coups de canon, en provenance du mont Valérien, annoncent le début de la cérémonie. Un décret du président de la République a rendu, pour la circonstance, le Panthéon « à sa destination primitive et légale » , le repos des « grands hommes qui ont honoré la patrie » .

Ce sera, de l’Arc au Panthéon, une lente procession, devant des immeubles et des trottoirs envahis, précédée et suivie de discours : « Ce n’est pas à des funérailles que nous assistons , dit l’un des orateurs, c’est à un sacre. »

L’apothéose de Victor Hugo s’explique de diverses façons. Par le génie littéraire, certes. Mais, après tout, il est moins bon romancier que Balzac, son théâtre ne peut rivaliser ni avec Racine ni avec Molière, et, même en poésie, on peut lui préférer Baudelaire. Notre goût, il est vrai, n’est pas celui de son temps. Disons simplement que la création littéraire ne saurait à elle seule rendre raison de sa gloire.

Son action politique, depuis 1848, coïncide merveilleusement avec le régime républicain qui vient de trouver ses assises. Il a été l’accusateur implacable du coup d’État, la grande voix de l’exil, le prophète de la liberté. Ami du genre humain sans être socialiste, favorable à la république universelle sans négliger la Revanche, profondément anticlérical mais respectueux de la religion et lui-même déiste, partisan de l’école obligatoire, gratuite et laïque, il a suivi ce que le discours officiel appelle une « longue ascension » vers la « République triomphante » ? celle qui, dans les premières années 1880, a fondé le régime des libertés et de l’instruction publique.

Et chacun, sur les marches du Panthéon, de le réaffirmer : il y aura un siècle de Victor Hugo comme il y eut un siècle de Voltaire.

Par Michel Winock