« Je vote l'abolition de la peine de mort »
Garde des Sceaux, Robert Badinter faisait voter, en 1981, l'abolition de la peine de mort en France. Ce jour-là, il rendit hommage à Victor Hugo. Qui mena un combat sans relâche contre l'injustice et la barbarie.
C'est dans l'enfance même et l'adolescence que se situent les premières rencontres du poète avec la peine de mort. Au début de 1812, le général Hugo, alors gouverneur de Madrid, jugea prudent, face aux progrès de l'insurrection espagnole, de renvoyer, sous bonne escorte, à Paris, sa femme et ses deux plus jeunes fils, Eugène et Victor.
A Burgos, ceux-ci virent, sur une place, une multitude qui entourait un échafaud sur lequel on allait garrotter un homme. « En débouchant de la place, ils se croisèrent avec une confrérie de pénitents gris et noirs, portant de longs bâtons gris et noirs eux aussi, qui avaient, à leur extrémité supérieure, des lanternes allumées. Leur cagoule baissée avait deux trous à la place des yeux... Ces spectres avaient, au milieu d'eux, un homme lié sur un âne, le dos tourné vers la tête de l'animal. Cet homme avait l'air hébété de terreur. Des moines lui présentaient un crucifix qu'il baisait sans le voir1. »
De telles impressions sont ineffaçables dans l'âme d'un enfant. Les hasards de la vie les ravivèrent. Hugo, lui-même, a raconté comment, adolescent, il avait vu, sur la place du Palais de Justice, le bourreau marquer au fer rouge, sur l'épaule, une jeune fille condamnée pour vol domestique. « J'ai encore dans l'oreille, après plus de quarante ans, et j'aurai toujours dans l'âme, l'épouvantable cri de la suppliciée. Pour moi, c'était une voleuse, ce fut une martyre. Je sortis de là déterminé — j'avais seize ans — à combattre à jamais les mauvaises actions de la loi2. »
Ces mauvaises actions-là, la barbarie judiciaire des châtiments inutiles et inhumains, Victor Hugo les rencontrera tout au long de sa vie. Le rivage des forçats à la chaîne décrit dans Le Dernier Jour d'un condamné , repris trente ans plus tard dans Les Misérables , la déportation des communards prisonniers politiques et, surtout, sous toutes ses formes, la peine de mort : les insurgés des barricades fu- sillés sur place, les condamnés garrottés, pendus, guillotinés. Les échafauds peuplent l'oeuvre de Hugo comme ils hantaient ses nuits, lorsque l'annonce de l'exécution était criée dans Paris la veille du supplice.
De ces nuits-là où Hugo vivait l'angoisse et la passion du condamné est né un chef-d'oeuvre : Le Dernier Jour d'un condamné . Avant lui, Beccaria, Condorcet, Le Peletier de Saint-Fargeau, Robespierre, au temps de la Constituante, Lucas, sous la Restauration, avaient dénoncé l'inutilité de la peine capitale. Mais ils faisaient appel à la raison plus qu'à l'émotion. Victor Hugo, lui, s'adresse au coeur.
Le premier, sous la Restauration, il a placé au centre du débat le condamné lui-même. Le supplice de l'attente qui précède le supplice de l'exécution, l'auteur le fait vivre à son lecteur. L'écrivain l'emporte sur les philosophes et les juristes. On ne renverse pas l'échafaud avec des arguments mais avec des mots, des images et des émotions qu'ils font naître. Hugo, parce qu'il était romancier et poète, a placé le lecteur en situation de condamné à mort.
L'ouvrage avait été publié sans nom de l'auteur. Après le succès et le scandale, Hugo le fit paraître sous son nom précédé d'une préface qui était un véritable manifeste. « Le Dernier Jour d'un condamné n'est autre chose qu'un plaidoyer, direct ou indirect, pour l'abolition de la peine de mort. Ce que l'auteur a eu dessein de faire, c'est la plaidoirie générale et permanente pour tous les accusés présents et à venir. »
A toute demande d'intervenir en faveur d'un accusé ou d'un condamné, jamais Hugo ne se dérobe. Il écrit, il sollicite, il pétitionne, il mobilise. Auprès du roi Louis-Philippe, pour un régicide, de lord Palmerston, pour un condamné de Guernesey, du président mexicain Juarez, pour l'empereur Maximilien, déchu et emprisonné, auprès du « peuple américain » , pour John Brown qui suscita, en 1859, un soulèvement en Virginie pour libérer des esclaves noirs. Auprès du tsar, pour des révolutionnaires russes. Et pour tant de condamnés anonymes, qu'il veut soustraire à l'échafaud ou au peloton d'exécution. Que de temps, d'énergie, arrachés à son oeuvre, à la politique, à ses ambitions, à ses amours, à ses enfants, à ses amis.
Pour Hugo le croyant, la peine de mort insulte Dieu. Pour Hugo le républicain, elle outrage l'humanité. « L'inviolabilité de la vie humaine est le droit des droits... L'échafaud est le plus insolent des outrages à la dignité humaine, à la civilisation, au progrès. Toutes les fois que l'échafaud est dressé, nous recevons un soufflet. Ce crime est commis en notre nom3. »
La guillotine l'obsède depuis ce jour de son adolescence où il a vu, en place de Grève, le bourreau la dresser, en graisser les rainures, s'assurer du bon fonctionnement du couperet. Elle incarne pour lui la peine de mort. Elle est présente, comme un être monstrueux, dans son oeuvre. « L'échafaud, quand il est là, dressé, à quelque chose qui hallucine4. »
Rien de plus saisissant, en effet, que la description de la guillotine dans Quatre-Vingt-Treize. « Cela avait été mis là dans la nuit. C'était dressé plutôt que bâti. De loin, sur l'horizon, c'était une silhouette faite de lignes droites et dures ayant l'aspect d'une lettre hébraïque ou d'un de ces hiéroglyphes d'Égypte qui faisait partie de l'alphabet de l'antique cirque... C'était peint en rouge. Tout était en bois, excepté le triangle qui était en fer. On sentait que cela avait été construit par des hommes, tant c'était laid, mesquin et petit ; et cela aurait mérité d'être apporté là par des génies, tant c'était formidable. »
La poésie est mise au service de l'abolition. Cette grande cause va donner à Hugo, orateur souvent médiocre, aux discours très écrits, plus littéraires qu'éloquents, des accents puissants. Plus que son intervention à la Chambre des pairs, dans le procès de Lecomte, auteur d'un attentat contre Louis-Philippe, où Victor Hugo vote contre la peine capitale, c'est le discours, au cours du débat contre la peine de mort en matière politique, le 15 septembre 1848, à l'Assemblée constituante, qui demeure comme l'un des plus beaux prononcés dans une Assemblée pour l'abolition.
« Je suis monté à la tribune pour vous dire un seul mot, un mot décisif, selon moi, ce mot le voici. Après février le peuple eut une grande pensée : le lendemain du jour où il avait brûlé le trône, il voulut brûler l'échafaud... On l'empêcha d'exécuter cette idée sublime. Eh bien, dans le premier article de la Constitution que vous votez, vous venez de consacrer la première pensée du peuple, vous avez renversé le trône. Maintenant, consacrez l'autre, renversez l'échafaud. Je vote l'abolition pure, simple et définitive de la peine de mort5. »
Tout est dit par cette phrase qui m'a toujours habité.
© Victor Hugo, l'homme océan , catalogue d'exposition, Paris, BNF/Le Seuil, 2002.
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