L’Histoire, n°138 novembre 1990, pp. 92-94.
Madeleine Rebérioux, décédée en février
2005, était professeur émérite d’histoire et présidente
d’honneur de la Ligue des droits de l’homme.
LE GÉNOCIDE, LE JUGE ET L’HISTORIEN
La loi antiraciste adoptée le 30 juin 1990 considère comme
un délit «la négation des crimes contre l'humanité».
Pour Madeleine Rebérioux, historienne et vice-présidente de
la Ligue des droits de l’homme, il n'appartient ni aux juges ni à
la loi de dire le «vrai» en histoire — même quand il s'agit
de combattre le soi-disant «révisionnisme» qui nie l’existence
des chambres à gaz et du génocide. Aux yeux de Madeleine Rebérioux,
la vérité, que les historiens s'attachent à cerner,
ne peut être fixée une fois pour toutes par des lois quelles
qu'elles soient.
Le droit doit-il dire l'histoire ? Étrange question. Il ne s'agit
pas, bien sûr, des techniques probatoires mises en œuvre par l'historien
et par le juge. Elles sont pour une part voisines — la critique du témoignage
y tient une large place —, même si la « chose jugée »
acquiert un pouvoir de contrainte dont l'historien ne dispose pas. Le problème
est ailleurs : est-ce à la loi — donc au tribunal chargé de
l'invoquer et de l’appliquer — de dire la « vérité historique
» ?
Il a fallu la profonde émotion provoquée par la négation du génocide hitlérien (cf. « Pour en savoir plus »)
et par les conséquences de la banalisation du nazisme pour que l'Assemblée
nationale adopte, le 30 juin 1990, dans le cadre d'une nouvelle loi (modifiant
sur ce point celle du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse
et «tendant à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe »),
un article qui constitue en délit la contestation de l'existence des
crimes contre l'humanité tels qu'ils ont été définis
par les Accords de Londres du 8 août 1945 (cf. L'Histoire n° 136, p. 50)(1).
Est-ce donc devant les tribunaux que doit se jouer le sort de ceux qui se
baptisent indûment « révisionnistes » ? Est-ce au
nom de la loi qu'ils peuvent et doivent être combattus ? Est-ce au
droit de dire l'histoire ?
Rappelons d'emblée que les tribunaux n'ont pas attendu la loi de 1990
pour juger des affaires impliquant les pseudo-révisionnistes et pour
les condamner. La justice n’était pas désarmée. Mais
ce n'était pas au nom de la « vérité historique
» qu'elle jugeait. Deux exemples l'illustrent.
Le 25 juin 1981, j'ai été entendue comme témoin, à
la demande de maître Roland Rappaport, dans le procès intenté
contre Robert Faurisson par le Mouvement contre le racisme, l'antisémitisme
et pour la paix (MRAP), la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme
(LICRA) et l'Association des déportés d'Auschwitz. Robert Faurisson
avait déclaré le 16 décembre 1980 sur Europe 1 : « Le prétendu gazage et le prétendu génocide
juif ne sont qu'un seul et même mensonge historique qui a permis une
gigantesque escroquerie politico-financière dont les principaux bénéficiaires
sont l'État d'Israël et le sionisme international. »
N'étant pas juive et n'appartenant pas au groupe des admirateurs inconditionnels
de la politique d'Israël, j'étais là pour dire-ce que
je savais du gazage et du génocide, j'étais là comme
historienne.
Mais — et voilà l'important — les plaignants ne demandaient pas aux
juges de se prononcer sur l'existence des chambres à gaz. Il s'agissait
pour eux de mettre en lumière l'atteinte portée au souvenir,
les dommages irréversibles causés à la mémoire
de toute une collectivité. Tel fut le sens de la condamnation pour
diffamation publique rendue le 3 juillet 1981 par la 17e chambre du Tribunal
de grande instance de Paris : « Le tribunal entend préciser qu'il ne lui appartient pas de confirmer l'histoire. » La Cour d'appel, sollicitée par Robert Faurisson, ajouta que « les assertions d'ordre général » que ce dernier avait
produites ne présentaient « aucun caractère scientifique » et relevaient de « la pure polémique ».
Neuf ans plus tard, le 14 février 1990, le Tribunal de grande instance
de Paris, jugeant cette fois au civil, a débouté le même
Robert Faurisson, cette fois-ci plaignant, « de l'ensemble de ses demandes » dans l'action qu'il avait intentée contre l'historien Georges
Wellers et le Centre de documentation juive contemporaine (CDJC) pour l’avoir
traité dans Le Monde juif de « falsificateur de l'histoire des Juifs pendant la période nazie ». Là encore, le tribunal a pris soin de noter ceci : «
II n'appartient pas aux tribunaux de juger de la véracité des
travaux historiques ou de trancher les controverses suscitées par
ceux-ci. » II a invoqué, pour débouter Robert Faurisson,
l'appréhension légitime éprouvée par le CDJC
devant « des conceptions relevant, dans leurs aboutissements, plus du discours politique que de la recherche historique » et susceptibles « d'inciter à l’antisémitisme ».
A quoi bon, alors, un texte nouveau aux implications redoutables ? Il faut,
avant d'en venir à ses dangers, rappeler que la loi votée le
30 juin dernier et signée le 13 juillet par le président de
la République — loi dont l'article discuté ici ne constitue
qu'un des éléments, le seul sur lequel l'historien peut avoir
à prendre position — n'est pas sortie toute armée de l'imaginaire
communiste, contrairement à ce que nombre d'hommes politiques et de
journalistes ont pu dire, croyant ainsi la déconsidérer. Charles
Pasqua, en 1987, lorsqu'il était ministre de l'Intérieur, avait
évoqué, devant un groupe de consultation censé représenter
la « communauté juive », une proposition qui tendait,
elle aussi, à modifier la loi de 1881 sur la liberté de la
presse en créant « un délit de négation des crimes
contre l'humanité ».
On retrouve l'orientation générale sinon les termes de ce projet
dans une proposition de loi présentée le 2 avril 1988 par le
socialiste Georges Sarre. Elle visait ceux qui « portent atteinte
à la mémoire ou à l'honneur des victimes de l'holocauste
nazi en tentant de le nier ou d'en minimiser la portée ».
La proposition communiste déposée le 18 avril 1990 fut au reste
amendée par la commission des lois, qui renforça la référence
au tribunal international de Nuremberg. Il y a donc là une réelle
continuité, que des choix politiques de dernière heure ne suffisent
pas à masquer.
Il y a aussi continuité dans les critiques adressées à
ces projets. Je n'en donnerai qu'un exemple. Le 21 septembre 1987, Yves Jouffa,
président de la Ligue des droits de l'homme, écrivait à
Charles Pasqua, ministre de l'Intérieur : « Nous ne pensons
pas que la modification de l'article 24 alinéa 3 de la loi du 29 juillet
1881, tendant à créer un délit de négation des
crimes contre l'humanité, soit de nature à faciliter la lutte
contre certains écrits racistes. » Et d'ajouter : «
Cela risque de poser de sérieux problèmes tant au regard de
la liberté de la presse qu'au regard de la libre recherche universitaire
ou historique. »
Révisionnistes par métier
Venons-en aux historiens puisque c'est de leur opinion que L'Histoire se préoccupe, puisque, aussi bien, l'histoire est mon métier.
Conscients d'une évidence — où sont passés ceux qui,
femmes, enfants, vieillards, tous Juifs, faisaient partie, lors de la «
sélection » à l'entrée d'Auschwitz et autres camps
d'extermination, de la « mauvaise colonne », celle dont le camp
n'avait pas, provisoirement, « besoin » ? Où sont passés
les disparus de Treblinka ? —, acharnés à mettre en place tous
les éléments qui permettent de répondre, avec le maximum
d'esprit critique, à cette question, soucieux aussi de savoir pourquoi
un certain nombre de gens dépourvus de toute pratique du difficile
métier d'historien s'acharnent à nier les génocides,
les historiens ne se reconnaissent cependant ni dans les propos d'Hannah
Arendt qui s'interrogeait en 1950 sur la validité des méthodes
des sciences sociales appliquées à l'univers concentrationnaire,
ni dans ceux d'Élie Wiesel qui, « parce que l'holocauste transcende l'histoire », déclarait qu'on ne peut penser Auschwitz(2).
Modestes fourmis, ils savent qu'on ne sait pas grand-chose, mais qu'en confrontant
les sources les plus diverses, en faisant appel aux spécialistes de
différentes disciplines, en posant des questions qui ne soient pas
inspirées par des volontés politiciennes, il est possible d'en
savoir davantage.
Révisionnistes non par volonté idéologique mais par
métier, ils savent ce qu'on peut attendre d'une patiente mise en relation
des témoignages, des archives et de l'état des lieux, dès
lors qu'elle n'est pas guidée par le désir obsessionnel de
blanchir le nazisme pour telle ou telle raison mais par la simple conviction
méthodologique qu'il est possible d'en comprendre la nature, d'en
analyser le mouvement, d'en cerner la spécificité.
Ils savent que la recherche, qui a beaucoup progressé, n'a pas hésité
à transgresser des tabous déjà inscrits dans la mémoire
: non, nous n’avons pas de preuves du fonctionnement d’une chambre à
gaz à Dachau ; non, quatre millions d’êtres humains n’ont pas
disparu à Auschwitz .
Mais ils savent aussi que des progrès restent encore à faire,
qu'il s'agisse de nouvelles questions posées à l'histoire du
crime(3) ou de la « qualité » de la preuve : ainsi l'excellent
livre de Jean-Claude Pressac, qui avait « failli être révisionniste », en appelle à « une véritable expertise [qui] devra produire un travail définitif à l'opposé du pitoyable
Rapport Leuchter bâclé par des incompétents prétentieux(4)».
Faut-il donc s'en remettre aux « spécialistes » ? Pour
établir un système de preuves, pour renouveler les problématiques,
oui. Mais ne risquent-ils pas eux-mêmes de devenir dupes de cette pseudo-érudition
portée par les négationnistes à une rare incandescence
? Ne convient-il pas, dès lors, de fournir, au nom de la loi, une
boussole simple aux tribunaux pour qu'ils puissent freiner, à coups
d'amendes et de mois de prison, la propagation du mensonge ? Voire. Cette
solution d'apparence simple n'est guère convaincante. Pour de nombreuses
raisons.
La référence au procès de Nuremberg, tout d'abord, ne clarifie pas tout (cf. L'Histoire n° 136).
Crime contre l'humanité : cette nouvelle catégorie juridique
internationale marque un moment essentiel de la conscience universelle, mais
elle ne répond pas à toutes les questions : silence sur les
Tsiganes, statut contestable des massacres de masse — les quinze mille officiers
polonais assassinés à Katyn relèvent des « crimes
de guerre » et non des « crimes contre l'humanité »
—, refus de définir un « crime d'extermination » qui aurait
permis de qualifier de façon spécifique les génocides(5).
En outre, Nuremberg ignore la focalisation sur les chambres à gaz
que les négationnistes d'une part, la mémoire juive de l'autre,
les souvenirs des survivants enfin ont petit à petit imposée.
Réfléchissons à ceci encore : l'historien n'est pas
un juge. Il cherche le vrai à travers le faux ; des mensonges, il
fait sa matière. Qui ment ? Pourquoi et comment ? Quels systèmes
de représentation s'édifient ainsi ? De quel poids disposent-ils
? Le juge ne fait rien de pareil. Pour lui, juger c'est trancher. Or ceux
qui cherchent à laver les nazis du génocide des Juifs et des
Tsiganes ont plus d'un tour dans leur sac. A l'instar des historiens, les
juges comme individus peuvent les repérer. Mais comme juges ? Un point
d'interrogation opportun ne peut-il pas rendre difficile, voire impossible,
une condamnation alors que le lecteur ne lit que le titre, écrit en
gros caractères, de ce tract largement diffusé très
récemment : Les chambres à gaz, le plus grand mensonge du siècle ? Puis, au lieu de « nier », pourquoi ne pas « douter » ? Un doute émis en toute conscience : « Vraiment, je ne sais pas, je m'interroge »,
dit Bernard Notin, maître de conférences d'économie —
et non d'histoire — interviewé à la télévision.
Deux fonctions différentes, donc, dans la République. Les confondre
? Quelle erreur ! Mais le plus grave est ailleurs. La « vérité
» que les historiens s'attachent à cerner, cette volonté
non seulement d'établir les faits mais de les interpréter,
de les comprendre — les deux sont bien sûr inséparables —, peut-elle
être énoncée, fixée, par la loi et mise en œuvre
par la Justice ? La loi impose des interdits, elle édite des prescriptions,
elle peut définir des libertés. Elle est de l'ordre du normatif.
Elle ne saurait dire le vrai. Non seulement rien n'est plus difficile à
constituer en délit qu'un mensonge historique, mais le concept même
de vérité historique récuse l'autorité étatique.
L'expérience de l'Union soviétique devrait suffire en ce domaine.
Ce n'est pas pour rien que l'école publique française a toujours
garanti aux enseignants le libre choix des manuels d'histoire.
Imagine-t-on, enfin, que la défaite des falsificateurs de l'histoire
— leur recul tout au moins — puisse être liée à l'illégalité
proclamée des thèses qu'ils défendent ? Imagine-t-on
qu'ils se déclarent du coup « contraints à la clandestinité
» pour avoir énoncé ce qu'ils ne manquent pas et ne manqueront
pas de présenter comme une manifestation de la « liberté
d'opinion » ? Imagine-t-on la pesée des « détails
» ? Les jeunes générations — celles pour qui tout cela
« c'est de l'histoire » — ne seront-elles pas surprises de voir
soustraite à l'esprit critique telle de ces « questions de détail
» dans lesquelles un peu de machiavélisme, beaucoup de mauvaise
foi et une ferme volonté politique peuvent dissoudre les plus graves
problèmes ?
Les génocides peuvent et doivent être « pensés
», comparés et, dans la mesure du possible, expliqués.
Les mots doivent être pesés, les erreurs de mémoire rectifiées.
Expliquer le crime, lui donner sa dimension historique, comparer le génocide
nazi à d'autres crimes contre l'humanité, c'est le combattre.
C'est ainsi — et non par la répression — que l'on forme des esprits
libres. Aux parquets de poursuivre systématiquement, aux tribunaux
de juger lorsque des écrits qui font l'apologie des crimes nazis leur
sont signalés par les associations : il ne s'agit que d'appliquer
la loi. Elle le sera d'autant mieux que les historiens feront leur métier
et qu'ils aideront l'ensemble des citoyens à voir clair(6) .
1 - Article 24bis inséré après l’article 24 de la loi
du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse : « Seront
punis des peines prévues par le 6e alinéa de l’article 23,
l’existence d’un ou plusieurs crimes contre l’humanité tels qu’ils
sont définis par l’article 6 du statut du tribunal militaire international
annexé à l’accord de Londres du 8 août 1945 ».
2 - Sur tous ces points, voir E.Kogon, H. Langbein, A. Rùckerl, Les Chambres à gaz, secret d'État, Paris, Éd. de Minuit, 1984 (Le Seuil, 1987) ; École des hautes études en sciences sociales, L'Allemagne nazie et le génocide juif, Paris, Gallimard-Le Seuil, 1985 ; P. Vidal-Naquet, Les Assassins de la mémoire, Paris, La Découverte, 1987 ; La Politique nazie d'extermination, s.d. F. Bédarida, Paris, Albin Michel, 1989 ; R. Hilberg, La Destruction des Juifs d'Europe, Paris, Fayard, 1988 ; Le Nazisme et le génocide, histoire et enjeux, s.d. F. Bédarida, Paris, Nathan, 1989 ; A.-j. Mayer, La Solution finale dans l'histoire, Paris, La Découverte, 1990.
3 - Cf. le débat entre historiens « intentionnalistes »
et « fonctionnalistes » qui pose le problème non du crime
lui-même mais des responsables.
4 - J.-C1. Pressac, Auschwitz, Technique and Opération of the Gaz Chambers, New York, The Beate Klarsfeld Foundation, 1989.
5 - Le génocide a été défini par la convention
internationale votée à l'unanimité par les Nations Unies
le 9 décembre 1951 ; il est caractérisé par l'extermination
de groupes nationaux, ethniques, raciaux et religieux (cf. L'Histoire n° 118, p. 27).
6 - Un front groupant vingt-cinq organisations de gauche et d'extrême
gauche vient de se constituer autour de la Ligue des droits de l'homme et
de décider la diffusion massive de trois documents. L'un d'eux visera
à dire l'essentiel sur le génocide et les négationnistes.
Pour en savoir plus sur ces questions, L'Histoire a publié de nombreux articles.
On peut citer entre autres :
« Le procès de Nuremberg » (dossier), L’Histoire n° 136, p. 50.
« L'Allemagne de Hitler, 1933-1945 », L’Histoire n°118,
notamment : Jean-Louis Schlegel, « Les troubles de mémoire »
(p. 90), et Jean-Pierre Azéma, « Les victimes du nazisme »
(p. 20).
Henry Rousso, « La négation du génocide juif » (L’Histoire n° 106, p. 76).
Sur le procès en diffamation intenté par Bertrand de Jouvenel
à Zœv Sternhell : Pierre Assouline, « Enquête sur un historien
condamné pour diffamation » (L’Histoire n°68, p. 98).