L’Histoire, n°206 janvier 1996, p. 98.
François Bédarida, ancien directeur de l’Institut d’histoire du temps présent.
LE METIER D'HISTORIEN
Les « révélations » fournies par les archives de
l'ancien bloc communiste se succèdent dans la presse. La question
n'est pas seulement de savoir quel crédit il faut leur accorder. Mais
« bien plutôt de déterminer la position de l'historien
face à ces documents « bruts ». L'opinion de François
Bédarida, ancien directeur de l'Institut d'histoire du temps présent.
En cette fin de siècle, l'espace public semble de plus en plus dominé
par un curieux hyménée entre impératif de mémoire
et prolifération des archives. Ce qui nous vaut régulièrement
des révélations fracassantes jetées dans la presse comme
des pavés dans la mare, mais aussi, Dieu merci, dans le registre scientifique,
des travaux patients et documentés qui tentent d'éclairer notre
temps.
Outre l'arrivée par caisses entières de nouvelles archives
sur le marché, le mouvement est porté par deux puissants phénomènes
de société. D'abord, la mobilisation de l'histoire au service
de la mémoire collective et de l'identité, sociale ou personnelle,
de nos concitoyens. Face au flot composite des faits et des mythes, du vécu
et de l'imaginaire, voilà l'historien sommé de démêler
l'écheveau et de fournir un fil conducteur, tout en munissant les
uns et les autres d'arguments capables de justifier tantôt leur passé,
tantôt leur présent, tantôt les deux.
Mais si cette prise de parole publique est parfaitement légitime et
doit être assumée, qui ne voit les risques de malentendus qu'elle
peut susciter ? Péril d'une dérive vers une histoire donnant
la priorité à l'exigence de mémoire au détriment
du savoir. Danger de conforter l'aspiration généralisée
et illusoire à une connaissance historique solide comme un roc en
se focalisant sur le mot magique d'« archives » : comme si la
construction de l'objet historique n'impliquait pas, après avoir creusé
à fond le terrier, d'opérer une multitude de tris, de classements,
de raisonnements, de hiérarchisations, d'articulations, afin de donner
à la réalité factuelle livrée par les sources
intelligibilité, cohérence et sens !
D'autre part, la médiatisation galopante contribue à un nivellement
général sous couleur d'information. Un tel arasement simplificateur,
qui met sur le même plan l'accessoire et l'essentiel, ôte à
l'histoire toute épaisseur et en fin de compte la relègue dans
l'insignifiance. D'où la tentation du « scoop ». Combien
de fois faudra-t-il répéter que le sensationnel est incompatible
avec la démarche historienne ? Et qu'il ne sert à rien de brandir
soudain un document massue qui révolutionnerait en un tournemain notre
vision du passé ? On hésite à rappeler pareille évidence
: ce n'est pas avec un texte isolé ou un document unique que l'on
écrit l'histoire, mais en combinant une pluralité de sources
et en donnant au contexte plus de poids qu'à la seule archive. Méfions-nous
donc de l'instantané. Il faut du temps pour étudier le temps.
D'autant que, dans le flot actuel de « révélations »
dont on nous rebat les oreilles et d'où émergent quelques vraies
découvertes au milieu d'une foule de pseudo-révélations,
le neuf vient s'intégrer dans l'acquis. Loin de partir d'une table
rase, les recherches actuelles s'inscrivent — tantôt pour la conforter,
tantôt pour la corriger — dans une historiographie déjà
riche. Il faut être bien naïf, ou ignorant, pour s'imaginer que
nous sommes au stade des premiers travaux historiques valides et des premiers
essais d'explication perspicaces sur les drames du XXe siècle.
Allons plus loin : c'est être singulièrement présomptueux
que de prétendre changer d'un coup de baguette la connaissance du
passé. L'histoire est une science d'accumulation, où le bouleversement
est l'exception. Même si demain on retrouvait par miracle l'ordre de
Hitler prescrivant 1'extermination des Juifs d'Europe, cela ne changerait
pas grand-chose à l'histoire du génocide nazi étant
donné le nombre des traces et des preuves indirectes établissant
le fait — sans varier de sa signification. Les vraies innovations en histoire
se jouent presque toujours sur le terrain des interprétations. Autrement
dit, les révolutions historiographiques sont les révolutions
herméneutiques bien plus que les découvertes factuelles.
Reconnaissons-le : la connaissance historique, par sa nature de connaissance «indirecte, indicielle et conjecturale»
(pour reprendre la formule de l'historien Carlo Ginzburg), se prête
et se prêtera toujours aux déformations et aux détournements
par rapport à son objectif de véracité. De là
le péché mortel, surabondant aujourd'hui contre la méthode
historique : l'anachronisme, qui découle de l'erreur fondamentale
consistant à croire que les hommes et les femmes du passé étaient
exactement comme nous, sans tenir compte des sociétés, des
cultures, des lieux et plus encore des temps. Raison de plus pour lever bien
haut la bannière historienne où sont inscrits en lettres d'or
les trois mots :Vérité, Objectivité, Responsabilité.