L’Histoire, n°222 juin 1998, p. 83.
Jean-Noël Jeanneney, Professeur à l’Institut d’études politiques de Paris, a publié Le Passé dans le prétoire. L’historien, le juge et le journaliste (Le Seuil, 1998).
A QUOI SERVENT LES HISTORIENS ?
Une nouvelle fois, des historiens ont été appelés à
témoigner devant une cour d’assises. Non pas parce que l’histoire
devrait se faire désormais dans les prétoires. Mais pour aider
la justice à se prononcer sur la culpabilité d’un homme.
Il s’agit de dresser ici, à chaud, aussitôt après le
verdict prononcé, un bilan de la contribution des historiens au procès.
Il est probable que quelque recul aide à mieux l’établir, une
fois que les passions se seront affaiblies et qu’on disposera du compte rendu
intégral des débats, avec leurs volutes, leurs moments forts,
leurs ambiguïtés et leurs éclairages croisés. Mais
peut-être n’est-il pas trop tôt pour esquisser quelques réflexions(1).
Je respecte l’attitude de ceux qui ont refusé de venir à la
barre, soit qu’ils se sentent trop impliqués affectivement par leur
histoire personnelle — tels Pierre Vidal-Naquet ou Michel Rajfus, tous deux
fils de déportés —, soit qu’ils aient estimé, comme
Henry Rousso, que la vérité historique serait forcément,
dans le prétoire, mise à mal ou instrumentalisée(2).
Je ne puis pourtant rejoindre la position de ce dernier.
L’appréciation, pour être équitable, doit faire en effet
soigneusement le départ, parmi les rôles qu’on a pu, en l’occurrence,
assigner aux historiens, entre ceux qui n’étaient pas pertinents et
ceux qui l’étaient. Seuls les seconds peuvent justifier une déception.
1) On a lu ici ou là que les serviteurs de Clio ne devaient pas manquer
à cette occasion, sous le feu des médias, de tirer avantage
du formidable écho annoncé pour diffuser la connaissance de
Vichy dans le public, en particulier auprès des jeunes générations
: profit intellectuel et civique.
Or cette aspiration était aventurée, donc propre à égarer
l’estimation d’ensemble. Car un procès est destiné à
juger un individu et non à instruire une nation. Qu’on attende ceci
de lui, et l’on peut être sûr de la frustration, conduisant tout
droit à faire indûment, aux scientifiques venus à la
barre, le grief d’un maigre résultat.
Notons au demeurant que ce résultat, s’il est forcément limité,
n’est pas nul : l’épisode a donné aux instances en charge de
former la jeunesse des écoles et des universités et d’informer
le public — enseignants et journalistes — une chance de remplir leur tâche
avec une incitation conjoncturelle forte et le souci d’éclairer les
discussions entre générations qui ont heureusement eu lieu
dans un grand nombre de familles. La relation par la presse, audiovisuelle
et surtout écrite, des dépositions des historiens a fourni
aux Français quelques pistes vers des nourritures plus solides à
chercher ailleurs.
Significatif est, à ce titre, le bruit qu’a fait le livre de Marc-Olivier
Baruch sur la fonction publique dans la tourmente. L’ouvrage aurait de toute
façon trouvé des lecteurs et, selon l’osmose ordinaire, les
aurait influencés par ondes concentriques ; mais la venue de l’auteur
à Bordeaux a accéléré le rythme de cette diffusion,
ce dont on doit se réjouir. L’observation vaut aussi bien pour l’œuvre
de Jean-Pierre Azéma ou pour celle de Philippe Burrin. Rien de moins,
mais rien de plus.
2) La deuxième fonction souvent attribuée aux historiens serait
d’aider la justice à dire le vrai sur le passé de la nation.
Mais sur ce chapitre encore il convient d’être à la fois ferme
et précautionneux. Car il ne faut attendre rien de tel des magistrats.
Chaque fois que ceux-ci se sont, dans le cours d’autres instances, imprudemment
éloignés de leurs bases, l’effet a été incertain
ou détestable.
Leur sagesse doit se borner à analyser la méthode du travail
scientifique (comme ils le font communément quand les historiens eux-mêmes
sont impliqués dans un litige), sans prétendre se substituer
à ceux-ci au-delà du cas individuel qu’ils ont à trancher.
On se souvient de l’indignation que soulevèrent les membres de la
chambre d’accusation de Paris lorsqu’ils donnèrent, en avril 1992,
pour justifier un non-lieu accordé à Touvier, une définition
lénifiante du régime de Vichy, de ses intentions et de ses
comportements.
La démarche intellectuelle d’un procès est tout autre que celle
de l’histoire. Son formalisme, les obligations de l’oralité, les dialogues
corsetés obéissent à une logique différente,
comme le montre l’inconfort où le chercheur est placé quand
on lui impose de dire « toute la vérité », notion
évidemment incompatible avec la nature même de sa tâche
ordinaire — d’où l’idée d’inventer un statut qui le rapproche
de la situation de l’expert et l’éloigne de celle de témoin.
Donc, s’il peut arriver qu’émergent à l’audience des documents
inconnus qu’on pourra ensuite confronter aux autres, si des éclairages
inédits sont apportés (par exemple à Bordeaux, sur le
fonctionnement pratique d’une préfecture en ces années-là),
si la biographie de l’individu en cause est enrichie, rien de cela n’est
de grande portée et en tout cas ce n’est qu’après coup, dans
le traitement de cette source nouvelle, lisant et utilisant les débats
à tête reposée, que les historiens pourront en faire
leur miel.
3) Ainsi se dégage la seule véritable responsabilité
de notre profession dans le prétoire : aider ceux qui en ont la tâche,
magistrats ou jurés, à mieux rendre la justice.
A si grande distance de temps entre les faits et la sentence (imaginons Dreyfus,
Esterhazy ou Zola jugés dans les années 1950), il s’agit au
premier chef de lutter contre l’anachronisme et les tentations téléologiques
tout en résumant ce que la connaissance acquise dans l’intervalle
par un labeur collectif a établi quant au contexte dans lequel les
actes en cause ont été accomplis.
Laissons de côté le politologue Michel Bergès, présentant
ses lectures évolutives de divers documents. Deux journalistes-historiens
ont eu dans les débats une place à part : Jean Lacouture, qui
a choisi de mettre l’accent, avec éloquence et probité, sur
ses souvenirs personnels du Bordeaux de l’époque ; Henri Amouroux,
qui a fait entendre l’écho d’une historiographie dépassée,
celle de l’indulgence envers Vichy. Mais comment se plaindre qu’ait été,
du fait de ce dernier, rappelé à la sagacité des responsables
du verdict que si l’histoire n’est pas une science « molle »,
car l’erreur et la vérité existent, elle autorise à
proposer des interprétations différentes laissant sa place
à l’intime conviction des juges ?
L’essentiel est ailleurs : ce qu’on a pu connaître des dépositions
des universitaires français et étrangers à Bordeaux
— Jean-Pierre Azéma, Marc-Olivier Baruch, Philippe Burrin, Robert
Paxton, René Rémond —, et des questions qu’on leur a posées,
allant des plus élémentaires aux plus pointues, me paraît
démontrer qu’ils ont été mieux qu’utiles, indispensables,
pour aider les jurés et les juges à se prononcer à meilleur
escient, en restituant pour eux, parmi la multiplicité des possibles
disparus, ce que furent la liberté de l’homme impliqué, sa
connaissance des conséquences de ses actes, la chronologie précise
de ses choix(3).
Ils me paraissent donc avoir été bien inspirés en répondant
à la convocation du peuple français.
1 - Cf. J.-N Jeanneney, Le Passé dans le prétoire. L’historien, le juge et le journaliste, Paris, Seuil, 1998.
2 - Henry Rousso développe son point de vue dans la Hantise du passé. Entretiens avec Philippe Petit, Paris, Textuel, 1998, pp. 98-115.
3 - Cf. sur eux le regard de Bertrand Poirot-Delpech, qui a suivi tout le procès : Papon, un crime de papier, Paris, Stock, 1998, pp. 83-104 et 395-396.