"Liberté pour l'histoire"

Sur l'historien, la loi et la mémoire, L'Histoire a déjà publié

« Mémoires souffrantes de la guerre d'Algérie », par Claude Liauzu, n°260.


L’Histoire, n°260 décembre 2001, p. 32.

Claude Liauzu, Professeur à l’université Paris VII, a codirigé Transmettre les passés. Vichy, nazisme, conflits coloniaux : les responsabilités de l’Université (Syllepse, 2001).

MEMOIRES SOUFFRANTES DE LA GUERRE D’ALGERIE

La guerre d’Algérie n’a jamais été aussi présente. Comment l’enseigner aux jeunes générations, parfois traversées par les déchirures identitaires ? Claude Liauzu, universitaire et militant anticolonialiste, refuse de remplacer l’histoire par l’imprécation.


La guerre d’Algérie n’a jamais été aussi présente dans nos mémoires depuis l’enfouissement brutal de cette « boîte à chagrins » (de Gaulle) dès l’été 1962. En mai 1999, rompant avec le silence officiel qui a prévalu durant près de quarante ans, le Parlement a remplacé les euphémismes « maintien de l’ordre » et « pacification » par le terme de « guerre »  dans les textes régissant les anciens combattants. A petits pas prudents, « les plus hautes autorités de l’État » reconnaissent aussi cette réalité. Comme d’autres « passés qui passent mal », elle trouvera sa place dans notre chronique nationale.
Il faudrait pour cela que soit réglé le problème des conditions de consultations des archives dites sensibles. Si elles commencent à s’ouvrir, une réforme de la loi de 1979 qui en définit l’accès reste indispensable pour l’exercice normal de notre métier et le respect des droits des citoyens.
Mais ce problème concerne aussi au premier chef l’enseignement. Si l’histoire de cette guerre, et plus généralement de la colonisation, n’est pas absente des programmes, elle n’a pas trouvé, dans un ensemble très hexagonal, une place cohérente. Pas plus que l’étude des grandes civilisations, que Fernand Braudel s’était efforcé d’introduire dans les années 1950-1960.
Certes, pour aborder ces questions en classe, les difficultés sont grandes. Le désarroi de beaucoup d’enseignants en témoigne. Mais ce ne sont là que des préalables à des interrogations plus fondamentales qui sont au cœur de notre discipline : celles des rapports entre présent et passé, entre histoire et mémoire. Comment comprendre et faire comprendre aux élèves — dans une société qui n’est plus celle de Ferry et de Lavisse et où le service militaire a été supprimé — la participation du contingent à un combat douteux appartenant à l’âge de « la marine à voiles et de la lampe à huile » (de Gaulle encore). « Pour séparer, dans la troupe de nos pères, les justes des damnés, sommes-nous donc si sûrs de nous-mêmes et de notre temps ? », se demandait Marc Bloch.
A ce modèle de rigueur, il est facile de préférer le rôle d’imprécateur. Mais peut-on prendre au sérieux des historiens qui affirment que les « manuels d’histoire sont de véritables véhicules de l’histoire officielle » ? (« Polémiques sur l’histoire coloniale », Manière de voir, juillet-août 2001, p. 25). « Loin de la guillotine, cette violence sans péril amuse », ajouterait Marc Bloch.
Elle amuserait du moins si cette fonction de procureur n’était pas à sens unique, si elle était accompagnée d’une indispensable réflexion sur la genèse des régimes totalitaires du tiers-monde, sur l’utilisation par les dirigeants nationalistes des éléments antidémocratiques de la culture populaire, sur les impasses du développement.
La fonction sociale de l’histoire impose des responsabilités. La guerre d’Algérie a laissé après elle, et jusque dans les écoles — d’où le malaise de certains professeurs —, un cortège de mémoires souffrantes et des conflits de mémoires, qui, en la perpétuant, favorisent à la fois la xénophobie dans la France profonde et les déchirures identitaires chez les jeunes issus de l’immigration.
Or, depuis la IIIe République, notre discipline a pour vocation de contribuer à élaborer un consensus qui dépasse les chocs de mémoires divisant la société. Et sa place à l’avenir dépendra, en grande partie, de sa capacité à prendre en charge, dans d’autres conditions que celles du XIXe siècle — où la nation, au-dessus de tout soupçon et assimilée à la civilisation, avec la « plus grande France » étaient la mesure de toute chose —, l’immense mouvement de l’histoire qui porte la mondialisation.
Ce processus, contradictoire et heurté, rapproche les hommes mais les oppose aussi ; il porte à la fois des facteurs d’unification et de différenciation, des interdépendances grandissantes et des risques de « guerre des civilisations ».
Cinq siècles de colonisation, à partir de 1492, y ont eu une part déterminante. Ils ont profondément transformé toutes les sociétés impliquées, celles du Nord comme celles du Sud. Désormais, elles sont et seront de plus en plus traversées par la pluralité. On ne peut plus enseigner l’histoire en ignorant qu’une part de nous-mêmes est intégrée par les autres sociétés et qu’une part d’elles est enracinée en nous.

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