"Liberté pour l'histoire"

Sur l'historien, la loi et la mémoire, L'Histoire a déjà publié

« Non à la loi scélérate ! », entretien avec Claude Liauzu, n°302.


L’Histoire, n°302 octobre 2005, pp. 52-53.

Entretien avec Claude Liauzu, Professeur émérite à l’Université Paris VII. Il a notamment publié Colonisation : droit d’inventaire (Armand Colin, 2004) et, dernièrement, Empire du mal contre Grand Satan.Treize siècles de cultures de guerre entre l’islam et l’Occident (Armand Colin, 2005).

« NON A  LA LOI  SCELERATE ! »

Les programmes scolaires doivent reconnaître le « rôle positif de la présence française outre-mer » : depuis février 2005, cette recommandation a force de loi. Historien et ancien militant anticolonialiste, Claude Liauzu expose ses craintes.


L’HISTOIRE : Comment le Parlement français a pu voter une loi stipulant que l’enseignement de la colonisation doit en souligner les aspects positifs ?

CLAUDE LIAUZU : A l’origine, il y a un projet de loi qui visait à rendre justice aux harkis, longtemps traités de « collaborateurs » par les Algériens et si mal reçus en France à l’issue de la guerre d’Algérie. Ce projet remonte à 2003.
Chemin faisant, ce texte a inclus des éléments bénéficiant aux rapatriés d’origine européenne : outre des compensations pour leurs pertes matérielles en Algérie, il y a eu la volonté, d’une partie de la classe politique, de rendre hommage aux Européens d’Algérie par une loi « portant reconnaissance de la nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés ».
C’est l’article 4 qui a soulevé l’indignation des historiens. Il stipule : « Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit. »


L’H. : Et personne ne s’est inquiété de ce texte ?

C. L. : Ce texte a été voté un vendredi après-midi, à un moment où la plupart des députés sont dans leur circonscription. Seuls étaient présents une trentaine de députés, majoritairement élus du Sud-Est, toutes couleurs politiques confondues, venant de circonscriptions où les associations de rapatriés d’Algérie sont très implantées. Les élus de gauche se sont abstenus, non pour protester, mais parce que, selon eux, cette loi n’allait pas assez loin dans la reconnaissance et les compensations.


L’H. : Est-ce la première fois qu’une loi républicaine impose aux professeurs ce qu’ils doivent enseigner ?

C. L. : Oui, si l’on excepte le régime de Vichy. L’indépendance de la discipline historique, qui remonte aux débuts de la IIIe République, n’a jamais été remise en cause. Au contraire, l’habileté des premiers républicains au pouvoir, dans les années 1880, a été de confier à l’histoire une fonction civique, sociale, en laissant les historiens mener leur travail de manière autonome, sauf rares exceptions.
Pour sa part, la loi Taubira de 2001 « portant reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité » dit qu’il faut faire une place dans l’enseignement à l’esclavage, mais ne dicte pas le contenu de l’enseignement. Cela étant, affirmer que tel fait est un crime contre l’humanité ne doit en rien entraver les recherches historiques. Comme l’a dit Madeleine Rebérioux dans L’Histoire(1), des procès pour négationnisme ne sauraient remplacer les débats sur les faits.


L’H. : Quelle a été la réaction des historiens devant la loi ?

C. L. : J’ai moi-même découvert cet article 4 en juin 2005. Avec quelques historiens, nous nous sommes mobilisés depuis pour en obtenir l’abrogation, en faisant notamment circuler une pétition. Nous avons obtenu un fort soutien non seulement dans la discipline, toutes tendances politiques confondues, mais de nombre d’universitaires dans toutes les disciplines, qui ont senti la menace représentée par cette loi. En trois semaines, nous avons recueilli plus d’un millier de signatures. L’APHG (Association des professeurs d’histoire-géographie) et l’inspection générale aussi ont condamné la loi.
Épilogue ou nouvel épisode ? Le ministre des Affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy, a proposé une évaluation du rôle de la colonisation par une commission d’historiens algériens et français. Ce renoncement officiel à l’article 4 est un motif de satisfaction. Il appelle des commentaires et des suites. D’abord, l’abrogation de cet article qui a toujours valeur légale. Ensuite, un regret : que notre ministre de tutelle ne soit jamais intervenu. Par ailleurs, les historiens (la commission ne saurait être désignée par un gouvernement mais choisie par la profession) n’ont pas à proposer une évaluation du rôle de la colonisation, ils ne sont ni juges ni conseillers du Prince(2).


L’H. : L’enseignement de la colonisation a-t-il été négligé ?

C. L. : Le problème, selon moi, est qu’on ne fait pas assez de place à la colonisation dans la formation des futurs professeurs. Il faut absolument y remédier. Une histoire ignorant la colonisation – comme d’ailleurs l’immigration – est impensable au moment où il existe un tel débat dans la société. Un risque pour des professeurs du secondaire, mal préparés, serait de condamner la colonisation en termes moraux, de réduire l’histoire des colonisés à celle de victimes. Ils contribueraient ainsi à flatter les communautarismes.
L’enseignement de l’histoire doit répondre aux besoins de connaissance d’une société métamorphosée, traversée par la pluralité, insérée dans l’Europe et le monde. L’étude de la colonisation, qui a participé au gigantesque mouvement d’unification du monde, prend de ce fait une importance décuplée.
La question n’est pas de savoir combien de lignes on consacre à tel ou tel problème, mais de se demander si les élèves auront une vue d’ensemble de la colonisation. Un objectif qui n’est pas atteint aujourd’hui.



L’H. : Les historiens ont-ils une part de responsabilité dans ces lacunes de l’enseignement ?

C. L. : Ce qui manque, c’est la vision d’ensemble dont je parlais, alors que l’accumulation de travaux devrait permettre aujourd’hui la vulgarisation de ces -connaissances et conclusions.
L’historiographie de la colonisation a beaucoup évolué. Elle bénéficie de l’arrivée d’une nouvelle génération de chercheurs qui n’a pas vécu les conflits de la décolonisation, qui n’est donc pas confrontée aux enjeux directement politiques de ces conflits. Les historiens de ma génération ont été marqués par la guerre d’Algérie ; j’ai moi-même milité contre. Mais j’ai pris mes distances par rapport à certaines illusions ; j’ai vu comment les mouvements nationalistes, au Vietnam comme en Algérie, une fois arrivés au pouvoir, pouvaient conduire à des catastrophes.
Il est grave de voir certains historiens rejouer les luttes de l’anticolonialisme, ce qui est aujourd’hui aussi anachronique que le colonialisme lui-même.


L’H. : Après Vichy, la colonisation, comme l’esclavage, semble être la nouvelle question d’histoire qui investit le débat public. Est-ce un autre exemple de ce « passé qui ne passe pas » ?

C. L. : Avec les débats sur la colonisation, on a certainement rouvert ce que de Gaulle appelait la « boîte à chagrin » – de Gaulle qui s’y est entendu pour fermer le couvercle de ces boîtes, que ce soit sur Vichy ou sur la guerre d’Algérie…
Comment expliquer ce « retour de mémoire » ? Le silence officiel qui a longtemps prévalu y est pour beaucoup. Jusqu’en 1999, les autorités ont ainsi refusé de reconnaître qu’il y avait eu une guerre en Algérie. Ce n’est qu’à cette date que les députés ont voté l’utilisation du mot « guerre » pour désigner les « événements » d’Algérie.
Ce silence a suscité des réactions d’autant plus exacerbées de différentes mémoires. Les premiers ont été les anciens combattants qui ont exigé de bénéficier du statut des grands aînés.
Les Européens d’Algérie s’organisent dès la fin de la guerre en groupes de pression. Ceux-ci n’ont eu de cesse de mettre en accusation la métropole et de poser les rapatriés en victimes. Les plus extrémistes ont réussi à faire élever des monuments commémoratifs « à la mémoire des victimes de l’Algérie française », c’est-à-dire de l’OAS, à Nice, à Toulon, dans les années 1980, à Perpignan, en 2003, à Marignane, encore, en 2005. Avec le vote de la loi, on voit comment ces lobbys font une utilisation politique du passé pour obtenir des réparations matérielles et morales.
Troisième réveil de mémoire, tardif, celui des harkis, au milieu des années 1980. Il a fallu qu’émerge dans la génération de leurs enfants une élite qui revendique à son tour des réparations pour les pertes et les humiliations subies par leurs pères. Ce mouvement en a rencontré un autre, celui des Beurs, qui ont manifesté leur désir de reconnaissance et cherché à redonner leur dignité à leurs parents. Il devient apparent en 1983 avec la « marche », de Marseille à Paris.
Enfin, en 2001, avec la loi Taubira, apparaît une demande de reconnaissance de la part des descendants d’esclaves.




L’H. : Face à ces « retours de mémoire », les pouvoirs publics ont-ils réagi ?

C. L. : Depuis 1999, ils ont essayé de satisfaire toutes ces demandes, dans le désordre. Dernièrement, l’ambassadeur de France à Sétif a reconnu la responsabilité de la France dans les massacres de 1945. A Madagascar, le président de la République a pris ses distances envers les répressions coloniales. Dans le même temps, et de façon inverse, il y a le vote de cette loi sur l’enseignement de la colonisation pour satisfaire les anciens pieds-noirs. Il est parfois difficile de s’y retrouver !
Les objectifs sont trop souvent électoraux. Les gouvernements réagissent sous la pression des différents lobbys, sans -consultation des historiens.


L’H. : Comment les historiens peuvent-ils résister à cette instrumentalisation ?

C. L. : En refusant de laisser le champ libre aux discours les moins fondés sur la réalité des événements historiques. En refusant toute utilisation publique instrumentalisée de la connaissance historique. Face aux dérives – parfois antagonistes – de ceux qui ne jurent que par le « devoir de mémoire », nous ne pouvons pas rester sans réagir.
Marc Bloch, qui a beaucoup médité, en des circonstances tragiques, sur les -contraintes et les risques du « métier d’historien » (c’est le titre de son livre publié de manière posthume en 1949), nous met en garde : « Nous n’avons pas osé être la voix qui crie. Nous avons préféré nous confiner dans la craintive quiétude de nos ateliers. Nous fûmes de bons ouvriers, mais avons-nous été de bons citoyens ? »

(Propos recueillis par Héloïse Kolebka.)


1. M. Rebérioux, « Faut-il des lois contre les négationnistes ? », Les Collections de L’Histoire, n° 3, pp. 102-103.
2. Le collectif constitué par les historiens contre l’article 4 prépare un colloque international : «Pour une histoire critique et citoyenne : le cas de l’histoire algéro-française », au printemps 2006.

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