Vichy, les années terribles

Dès octobre 1940, le régime de Vichy exclut les Juifs de la citoyenneté, rompant ainsi avec les principes de la République. Devançant ou accompagnant les voeux de l'occupant nazi en matière de spoliation et, bientôt, de déportation. Et pourtant si trois Juifs sur quatre réussirent à survivre en France pendant ces années terribles, c'est que Vichy n'a pas pu effacer au pays des droits de l'homme trois quarts de siècle de culture républicaine.

Le régime de Vichy est, au sens propre du terme, un régime contre-révolutionnaire : il efface les principes issus de la Révolution française qui ont servi de fondements à la République. Il sonne ainsi le glas tout à la fois de l'émancipation* des Juifs par l'État et des « fous de la République » 1 qui l'avaient servie avec passion.

N'oublions pas que l'État français n'est pas le seul acteur de l'histoire des Juifs dans la France occupée. L'occupant allemand est, dans ce domaine, bien présent. Et le sort des Juifs dépend d'acteurs multiples dont les stratégies se complètent, se croisent et s'opposent. Ce sont les divers appareils rivaux de la bureaucratie nazie et du commandement militaire en France, l'administration de l'État français installé à Vichy, les élites politiques ou religieuses, la société française, les Juifs eux-mêmes qui mettent en place des stratégies de survie collectives ou individuelles.

Dès le 22 juillet 1940, une loi révise les naturalisations tandis que celle du 27 août abolit le décret-loi de 1939, dit Marchandeau faisant de l'injure raciale un délit, et autorise ainsi le déferlement de l'insulte antisémite2.

L'ordonnance allemande du 27 septembre 1940, elle, concernant la seule zone occupée, désigne comme juif : « ceux qui appartiennent ou appartenaient à la religion juive, ou qui ont plus de deux grands-parents [...] juifs » c'est-à-dire de religion juive. Ceux qui ont fui la zone occupée ne peuvent y retourner. Un recensement est organisé. Les commerces sont désignés « comme «entreprise juive» par une affiche spéciale » , en allemand et français. L'ordonnance tente d'impliquer les organisations juives : leurs dirigeants « seront tenus de fournir [...] toutes les justifications et les documentations nécessaires » à son application.

En quatre courts articles se met en place la politique nazie expérimentée en Allemagne : recensement, exclusion des personnes, spoliation* des biens, rôle d'interface dévolu aux organisations juives.

La quasi-totalité des Juifs 86 664 Juifs français et 65 070 étrangers pour le département de la Seine où résidait près d'un Juif sur deux honore ce recensement : par légalisme ou peur des sanctions, par dignité, parce qu'aucun mot d'ordre n'encourage à la désobéissance. Un tampon rouge, « juif » ou « juive », marque la carte d'identité.

Le 3 octobre 1940, Vichy adopte le statut des Juifs. Le 4 octobre, c'est la loi sur les ressortissants étrangers de race juive. « Ils pourront êtres internés dans des camps spéciaux » ou « se voir assigner une résidence forcée par le préfet du département de leur résidence » .

Quant aux Juifs d'Algérie, hors d'atteinte des Allemands, avec l'abolition du décret Crémieux le 7 octobre 1940, ils perdent la nationalité française et deviennent des « indigènes des départements d'Algérie » , au statut identique à celui des indigènes musulmans.

Le 2 juin 1941, l'État français ordonne à son tour un recensement des biens comme des personnes, valable, comme toute mesure prise par Vichy, pour les deux zones. Ces recensements, en contradiction avec la tradition républicaine qui interdit toute question concernant la religion ou l'appartenance ethnique, mettent au jour une improbable population juive à la définition erratique.

Qu'elle se fonde sur la religion, comme dans l'ordonnance allemande, ou la « race », comme celle figurant dans le statut des Juifs « est regardé comme juif [...] toute personne issue de trois grands-parents de race juive ou de deux grands-parents de la même race, si son conjoint lui-même est juif » , elle définit toujours le Juif par le poids de son ascendance. Surtout, ces recensements sont la base du fichage.

Dès octobre 1940, l'occupant s'en est pris aux biens, amorçant « l'aryanisation* », de l'allemand Ariesierung : transfert des biens juifs dans des mains non juives. Au-delà du préjudice matériel, des mesures progressives tranchent « l'enracinement matériel dans la nation » 3. Elles ont d'abord rencontré l'hostilité d'un Vichy sensible au principe de propriété : « Attaquer la puissance universelle de celle-ci lui paraissait redoutable. » 4

Pourtant, tout à sa propre logique — affirmer son autorité sur tout le territoire français, empêcher que les biens spoliés partent pour l'Allemagne —, l'État français reprend la question à son compte. Le 29 mars 1941, avec la formation du Commissariat général aux questions juives CGQJ, la donne change. Sa création est typique de tous les actes essentiels de collaboration : « Le gouvernement affiche une attitude d'indépendance en exécutant un projet que lui impose l'occupant et qui, en même temps, rentre virtuellement dans la logique du régime de l'«État français» » 5.

Une double mission est assignée au Commissariat aux questions juives : 1 « préparer et proposer au chef de l'État toutes mesures législatives » permettant de régler « la question juive » ; 2 oeuvrer à la liquidation des biens et à la désignation et au contrôle de leurs administrateurs.

La grande loi du 22 juillet 1941, alignée sur les principes allemands, a pour but d' « éliminer toute influence juive dans l'économie nationale » . Xavier Vallat, premier commissaire, « l'homme du juste milieu antisémite » 6, trop dur pour Vichy, pas assez pour les Allemands, contraint à la démission en mars 1942, sera remplacé par Darquier de Pellepoix, limogé au début 1944 par les Allemands pour avoir échoué à imposer sa politique à Vichy.

Un ensemble de textes — allemands ou français — réglemente ainsi le sort des Juifs. Edgar Faure, les présentant devant le tribunal international de Nuremberg, notait qu'ils « créaient pour les Juifs une condition très diminuée » . « Il est à remarquer, précisait-il, que le développement de cette législation est constamment progressif jusqu'en 1942 et qu'à ce moment-là il marque un temps d'arrêt. A ce même moment d'arrêt , [...] par des mesures proprement administratives, on a procédé à la déportation des Juifs, ce qui, par conséquent, devait entraîner l'extermination. » 7 Au temps des décrets succéda donc celui des arrestations et des déportations.

Pour parfaire le dispositif, il manque l'association juive unique, comme celle créée en Allemagne. Le Consistoire*, arguant de la loi de séparation de l'Église et de l'État, de son statut d'association cultuelle, refuse toute union des Juifs définie en d'autres termes que confessionnels.

Pourtant, des dizaines de milliers de Juifs ne vivent que de l'aide des organisations de secours, et le choix auquel elles sont confrontées s'en trouve piégé : en passer par les désirs allemands pour pouvoir collecter de l'argent et continuer les secours ; s'abstenir et laisser les Juifs livrés à une misère mortelle.

L'Union* générale des israélites de France UGIF est le fruit d'un compromis, qui ne satisfait ni les nazis, ni les représentants juifs. Car si elle apparaît en premier lieu comme l'organe de l'assistance publique juive, l'idée d'en faire l'administration centrale de l'ensemble des Juifs, une sorte de Judenrat8 pour des hommes et des femmes séparés totalement de la communauté nationale, y figure en filigrane.

C'est en mai 1941 qu'a lieu la première arrestation de masse. Le 14 mai, à Paris, 3 710 hommes parmi les 6 694 Polonais, Tchécoslovaques, ex-Autrichiens, choisis grâce au fichier perfectionné de la préfecture de police issu du recensement, qui ont reçu une convocation, se rendent dans divers lieux, accompagnés par un ami ou un membre de la famille, comme le précisait la convocation. Ils sont retenus, tandis que l'accompagnateur va quérir ses effets et deux jours de ravitaillement. Ils sont internés dans deux camps à l'histoire jumelle, Pithiviers et Beaune-la-Rolande.

Près de 40 % des personnes convoquées se sont dérobées. Au respect de la légalité des premiers mois de l'Occupation a succédé la méfiance, voire la désobéissance.

La seconde arrestation de masse, le 20 août 1941, est bien une rafle. Prétextant « l'agitation communiste » qui a suivi l'entrée de la Wehrmacht en Union soviétique, police parisienne et Feldgendarmerie cernent le XIe arrondissement de Paris. Plus de 4 000 Juifs sont arrêtés, et conduits dans les bâtiments de la cité de la Muette, à Drancy.

Le 12 décembre 1941, 743 hommes des « beaux quartiers », français pour l'essentiel, appartenant aux élites, sont arrêtés à leur domicile par la Feldgendarmerie et la SIPO-SD assistées de policiers français. Conduits à l'École militaire, puis au camp de Compiègne-Royallieu, ils sont rejoints par 300 détenus extraits de Drancy. Trois jours plus tard, 95 otages, dont 51 Juifs, sont fusillés par les Allemands au mont Valérien.

La rafle du Vel'd'Hiv', les 16 et 17 juillet 1942, est d'une autre ampleur : 12 884 personnes arrêtées, hommes en âge de travailler 3 031, mais aussi femmes 5 802 et enfants 4 051. Surtout, elle illustre la collaboration d'État. Car, si elle s'inscrit dans le cadre de la « Solution finale » décidée par les nazis, son organisation relève entièrement de la police française.

Ainsi, du 25 juin au 4 juillet 1942, furent négociés entre les autorités de Vichy et les services allemands d'Adolf Eichmann, responsable de l'organisation de la « Solution finale », le nombre des Juifs à « transférer » vers l'Est, leur âge, et surtout, la participation de la police. Le 4 juillet, après quelques atermoiements, René Bousquet, le secrétaire général de la Police de Vichy, donne son accord : les forces de police françaises se chargeront des arrestations.

« Si déplaisante qu'elle fût , écrivent les historiens Michael Marrus et Robert Paxton, la coopération policière était jugée préférable à l'empiétement des Allemands sur les compétences administratives françaises » 9.

Le 6 juillet enfin, Theodor Dannecker, le responsable des affaires juives de la Gestapo en France, informe Eichmann que Pierre Laval a proposé d'inclure dans la déportation des familles juives de la zone non occupée les enfants âgés de moins de 16 ans10. « La question des enfants juifs restant en zone occupée ne l'intéresse pas. » Il lui demande d'urgence de lui faire connaître sa décision.

Le 16 juillet au matin, 4 500 gendarmes, gardes mobiles, policiers de la police judiciaire ou des renseignements généraux constitués en 900 équipes, chacune de trois ou quatre hommes, se déversent dans les rues de Paris et dans les communes de banlieue.

Les Juifs arrêtés sont chargés dans une cinquantaine d'autobus réquisitionnés pour la rafle, et conduits à Drancy ou, pour les familles accompagnées d'enfants, au Vel' d'Hiv'. 7 000 détenus y sont consignés quelques jours, dont quelque 4 000 enfants, dans des conditions d'hygiène invraisemblables avant d'être transférés à Pithiviers et Beaune-la-Rolande, vidés de leurs détenus de mai 1941, et déportés vers Auschwitz.

La réponse tarde à la proposition de Laval de déporter aussi les enfants. Ils sont arrachés à leurs mères qui partent pour Drancy et sont immédiatement déportées. Le 20 juillet, Eichmann donne son accord à la déportation des enfants qui quittent seuls Pithiviers et Beaune-la-Rolande pour Drancy.

Georges Wellers fit le récit déchirant de leur séjour à Drancy11, récit qui constitua aussi son témoignage en 1961 au procès Eichmann et dont s'inspira André Schwarz-Bart dans Le Dernier des Justes . Nous sommes ici au coeur du crime contre l'humanité, suivant la forte formule d'André Frossard : « Il y a crime contre l'humanité lorsqu'on tue quelqu'un sous le prétexte qu'il est né. »

« Traités comme un vil troupeau »

Pourtant, la rafle est pour les Allemands un demi-échec. Malgré le secret dont elle devait être entourée, des informations ont filtré, notamment grâce à des fonctionnaires de la préfecture de police. La rumeur a circulé dans les rues de Paris, colportée notamment par des militants, sionistes* ou communistes. Mais la rafle ne peut être imaginée qu'en fonction des rafles précédentes, quand seuls les hommes avaient été arrêtés. On comprend alors pourquoi, souvent, l'homme se cache, la femme et les enfants restant à la maison. Si bien que les trois quarts des personnes arrêtées sont des femmes et des enfants. Parmi ces derniers, aucun n'a survécu.

Les arrestations de la zone occupée ne suffisent pas à remplir les trains de déportation. Le complément est trouvé en zone sud. Les camps d'internement remplis d'étrangers, comme ceux de Gurs, Rivesaltes, Récébédou ou les Milles, ou les zones d'assignation à résidence constituent un vivier dans lequel la gendarmerie française peut puiser facilement.

Dès le début du mois d'août, des internés sont sortis des camps, pour être transférés à Drancy. Le 26 août, la zone non occupée est le théâtre de rafles qui permettent l'arrestation de près de 6 000 Juifs. Ce sont au total une dizaine de milliers de personnes qui sont conduites à Drancy, puis de là vers Auschwitz-Birkenau.

Il n'y aura plus désormais d'arrestations aussi massives. L'année 1942, avec ses 42 655 déportations, sur un total de 75 721 Juifs déportés de France12, est bien pour les Juifs de France, comme pour ceux de la majorité des pays occupés par l'Allemagne, l'année terrible.

Pourtant, arrestations et déportations continuent, jusqu'au dernier jour de l'occupation du territoire, frappant parfois des individus, ou revêtant encore un caractère massif, comme la rafle qui vit à Marseille, du 22 au 27 janvier 1943, l'arrestation de quelque 800 Juifs.

Si le chiffre des arrestations diminue, c'est parce que les Juifs de France savent désormais, sans bien se figurer la destination des trains qui roulent vers l'est, qu'il faut tout faire pour se soustraire aux arrestations. Mais c'est aussi parce qu'une fraction de l'opinion publique est alors sensible au malheur qui frappe les Juifs.

Jusqu'en juin 1942, comme l'a montré Pierre Laborie, la plus grande partie des Français ne perçoit pas la persécution qui s'est abattue dès l'automne 1940. Les choses changent le 6 juin 1942 quand les Juifs de la zone occupée sont contraints par ordonnance allemande de porter l'étoile jaune cousue sur le côté gauche de la poitrine.

C'est le port de l'étoile qui suscite les premières mesures de sympathie. Certains arborent des étoiles indiquant « Goy » ou « Auvergnat » . Une trentaine de manifestants parisiens stigmatisés comme « amis des Juifs » sont internés à Drancy jusqu'en septembre. Mais surtout les rafles de juillet et août 1942 suscitent pitié et indignation dans une partie de l'opinion.

Une fraction de la hiérarchie catholique proteste. Au mois d'août 1942, l'archevêque de Toulouse Mgr Saliège rédige une lettre pastorale lue dans toutes les paroisses de son diocèse : « Que des enfants, des femmes, des hommes, des pères et des mères soient traités comme un vil troupeau, que des membres d'une même famille soient séparés les uns des autres et embarqués pour une destination inconnue, il était réservé à notre temps de voir ce triste spectacle. Pourquoi le droit d'asile de nos églises n'existe plus ? Pourquoi sommes-nous des vaincus ? [...] Les Juifs sont des hommes, les Juives sont des femmes. Tout n'est pas permis contre eux... Ils font partie du genre humain. Ils sont nos frères comme tant d'autres. »

L'été 1942 constitue bien un tournant. Pierre Laborie parle d'un « choc » : « Les protestations des pasteurs et du Comité national de l'Église réformée, les réactions des évêques ou la force des paroles de l'archevêque de Toulouse et de l'évêque de Montauban tranchent avec le souci de mesure et de loyalisme de beaucoup d'autres, brisent la complicité du silence. Elles s'ajoutent à l'émotion provoquée par le spectacle des rafles, des transports, des séparations entre enfants et parents ou par les images et les récits qui en sont répandus. La population est choquée, souvent bouleversée [...]. Les facteurs émotionnels ont joué sur le retournement de l'opinion à l'égard des Juifs et sur le développement de toute une chaîne de solidarités silencieuses qui permettront de sauver des milliers de vies. » 13 Dès lors, les initiatives individuelles ou collectives, qu'a notamment collationnées Asher Cohen, se multiplient14.

Après un temps bref où les Juifs de France, dans leur diversité sociale, politique, culturelle, perçoivent mal l'ampleur de la persécution et jouent globalement la carte du légalisme et de la confiance dans la patrie des droits de l'homme, des stratégies sont élaborées, d'une extrême diversité, qui assurent la survie à une partie des Juifs.

Les stratégies de la survie

C'est d'abord le fait de se soustraire aux lois, en ne se présentant plus ni aux convocations ni au recensement. C'est ensuite la migration vers la zone libre, en passant clandestinement la ligne de démarcation, ou, après novembre 1942, quand cette zone disparaît, dans le quart sud-est de la France occupé par les Italiens ; c'est la dispersion dans les campagnes, sous fausse identité.

Trois Juifs sur quatre survécurent, proportion inégalée dans l'Europe occupée. L'histoire de la survie hors de l'action des organisations juives reste à écrire. Écriture difficile, car elle serait la juxtaposition de multiples histoires individuelles. N'empêche : ces stratégies individuelles sont possibles parce que le modèle républicain, dont les Juifs sont partie prenante, est inscrit dans la société française. Et que l'Occupation et Vichy n'ont pas effacé trois quarts de siècle de culture républicaine.

Le modèle d'assimilation* à la française supposait qu'être juif ressortissait d'un choix individuel. Confronté à un péril dont ils ignoraient la nature exacte, les chefs de famille prirent néanmoins conscience qu'il fallait à tout prix éviter d'être déportés. Se pensant d'abord comme individus, c'est individuellement que les Juifs élaborèrent leur stratégie de survie : recherche d'un passeur et de faux papiers, passage de la ligne de démarcation...

Si l'histoire des Juifs de France pendant la Seconde Guerre mondiale a fait l'objet ces dernières années de multiples travaux, celle de l'après-Libération et de la reconstruction est encore à l'état embryonnaire15. La communauté qui sort de la guerre n'est ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre que celle de 1939.

Pas plus qu'avant la guerre, les Juifs de France ne sont un ensemble facile à cerner. La période de l'Occupation avait présenté l'avantage pervers d'en donner une définition juridique, englobant Juifs s'affirmant tels et Juifs de généalogie, ayant renoncé, provisoirement ou définitivement, à toute judéité.

La législation de Vichy et celle des nazis abolies, le retour à la République et à la liberté d'être ou de ne pas être juif, la question de savoir qui sont les Juifs de France se pose à nouveau. L'historien des Juifs à l'époque contemporaine se trouve confronté au problème même de la définition de son objet.

Au moment de la Libération, compte tenu des déportés 75 000, des prisonniers de guerre 10 000 ou 15 000, des Juifs ayant trouvé refuge en Suisse ou dans d'autres pays une trentaine de mille, il resterait un peu moins de 200 000 Juifs en France dont la répartition sur le territoire national a été bouleversée par l'Occupation.

Certes, Paris reste le lieu principal de résidence : 20 000 des 50 000 à 60 000 Juifs légalement enregistrés en France y habitent encore en août 1944, portant l'étoile jaune, ainsi qu'un bon nombre de clandestins, mais le poids de la capitale a diminué. C'est en province que vit la majorité des Juifs de France, dans des localités où ils sont assignés à résidence, dans de grandes villes, comme Lyon, Grenoble, Montpellier ou Toulouse, mais aussi dans une myriade de petites communes rurales.

Cette dispersion met en contact avec des Juifs réels une France profonde qui ne les avait connus que par les représentations, souvent antisémites, qui pouvaient en être données, par la tradition catholique notamment. Dès la Libération, et dès que les moyens de transport le permettent, une grande partie d'entre eux regagnent Paris.

D'autres demeurent volontairement plus longtemps dans les provinces où la guerre les a conduits. D'autre encore ne reviennent pas à Paris, et la répartition de la population juive de France s'en trouve profondément et durablement modifiée.

La paix retrouvée, l'aspiration majeure est reprendre le cours de la vie normale, là où il avait été laissé en 1940, et notamment de réintégrer la nation. Ce qui est vrai des individus l'est aussi des organisations qui, pas plus après 1945 qu'avant, ne représentent l'ensemble des Juifs. Le nombre des organisations — cultuelles, culturelles, caritatives, politiques — reste impressionnant et exprime à lui seul l'extrême atomisation de la communauté organisée, malgré l'existence, depuis janvier 1944, d'un organisme regroupant les organisations juives et rassemblant les immigrés et les Juifs de souche, le CRIF* Conseil représentatif des Israélites de France.

Les Juifs de France sont d'abord confrontés à l'angoisse sur le sort des 75 000 déportés. En avril 1945, c'est le choc de l'ouverture des camps de concentration, le maigre retour et les difficultés de la réinsertion des quelque 2 500 survivants. Les nombreux récits désormais rassemblés témoignent de la difficulté du retour. Ils racontent la foule massée devant l'hôtel Lutétia, le violent désir de parler et l'absence d'écoute, les problèmes de santé avec les séjours en sanatorium. Mais, surtout, la spécificité du sort des Juifs n'est pas alors perçue par l'opinion.

Séquelle majeure du génocide : les milliers d'orphelins juifs. Certains enfants avaient été placés dans des institutions ou dans des familles non juives. Il fallut les retrouver, au prix parfois de drames dont rendent compte les archives de la « commission de dépistage » conservées aux archives du Consistoire* central16. Il fallut aussi les prendre en charge. C'est, dans la continuité d'une action commencée dès l'avant-guerre et poursuivie pendant l'Occupation, l'ouverture de maisons d'enfants.

Dans ce domaine, la communauté juive montra une vitalité et une créativité étonnantes. Elle fut capable de prendre en charge les enfants des victimes et de les élever en refusant de se défausser de cette charge sur l'État. Dans ce domaine, il n'y eut pas oubli, mais au contraire mémoire vivante dans cette volonté de fidélité à ceux qui étaient morts parce qu'ils étaient juifs. Il fallut enfin pour tous se réinsérer dans une vie professionnelle, récupérer commerce ou entreprise, ou retrouver un gagne-pain.

A la fin des années 1940, la vie a repris son cours. La parenthèse des années de guerre est refermée. C'est dans l'après-coup du procès Eichmann à Jérusalem 11 avril-15 décembre 1961 et de la guerre des Six Jours juin 1967 que resurgira le souvenir des années d'exclusion et que se construiront, avec le rapatriement des Juifs d'Afrique du Nord, de nouvelles modalités d'être juif.

Par Annette Wieviorka