Sous le joug des Tatars...

Le nom de Gengis Khan, fondateur au XIIIe siècle d'un immense empire, de la Méditerranée au Pacifique, est resté célèbre. En 1240, ses redoutables guerriers déferlent sur la Russie de Kiev. La domination tatare durera trois siècles. Elle a profondément marqué l'identité russe, jusqu'à nos jours.

Au XIIIe siècle, l'Europe chrétienne voyait déferler des Mongols*, plus connus dans les sources occidentales sous le nom de « Tatars* », ou « Tartares ».

L'irruption de ces guerriers redoutables provoqua à la fois stupeur et terreur, mais aussi quelques espoirs, vite déçus. Saint Louis, dans un jeu de mots qui fit florès, voulait les « renvoyer dans leurs demeures du Tartare [les Enfers dans les mythes grecs] » . Le pape Innocent IV 1243-1254, lui, pensait les convertir, ou s'en faire des alliés pour reprendre Jérusalem.

En définitive, l'Empire mongol fondé au début du XIIIe siècle par Gengis Khan et ses fils ne s'étendit pas jusqu'aux royaumes d'Europe occidentale. Mais il établit sa suzeraineté sur la Russie de Kiev, c'est-à-dire sur les principautés chrétiennes orthodoxes correspondant au nord de l'Ukraine, à la Biélorussie et à une partie de la Russie actuelle.

De nos jours encore, le « joug tatar », qui pesa sur les Russes pendant trois siècles 1240-1552, constitue un repère majeur dans leur conscience historique. Il est en particulier au coeur des polémiques sur leur identité nationale. Ceux qui défendent le caractère européen de la Russie déplorent une période de destruction et de servitude à l'origine du « retard historique » de leur pays. Au contraire, parmi ceux qui se méfient de l'Occident, un certain nombre exaltent les liens de la Russie avec l'Asie. Particulièrement en vogue dans les années 1920, l'idée que la Russie était le fruit d'une synthèse entre les civilisations européenne et asiatique1 a été reprise jusqu'à nos jours.

 

Les deux vagues de la conquête mongole 1223-1240


Au début du XIIIe siècle, des peuples nomades, les Tatars et les Mongols, distincts par leur langue, occupaient une zone allant du nord de l'actuelle Mongolie aux rives du lac Baïkal. En 1206, une assemblée des chefs de clan élut à leur tête un Mongol, Temudjin, qui prit le titre de Gengis Khan « Seigneur océan ». Tous unis derrière lui, ils allaient conquérir un immense empire, à cheval sur l'Asie et l'Europe.

En moins de vingt ans, de 1206 à 1222, ceux que les sources russes et occidentales nomment « Tatars » ou « Tartares » envahirent le nord de la Chine, soumirent plusieurs royaumes et empires d'Asie centrale, depuis l'Afghanistan jusqu'à l'Iran actuels, et lancèrent des opérations de reconnaissance dans la plaine du Kouban Caucase du Nord.

Deux vagues de conquête allaient permettre aux Mongols de soumettre les Russes. Au printemps 1223, enfin avertis de l'approche des Tatars, dix-huit princes de Russie méridionale et occidentale se mirent en campagne, avec leurs alliés polovtses2 . La première bataille rangée entre les deux camps eut lieu sur la Kalka à l'ouest du Don et de la mer d'Azov, le 31 mai 1223. Les Russes furent écrasés, perdant neuf de leurs princes et la moitié environ de leurs effectifs. Toutefois, alors que la route de Kiev leur était ouverte, les Tatars se contentèrent de faire une reconnaissance au-delà du Dniepr, avant de repartir en direction de la steppe.

Ce retrait tactique surprit les Russes autant que leur défaite. A cette dernière, ils ne pouvaient donner qu'une interprétation providentielle, empruntée à une source grecque, La Révélation de Méthode d'Olympe. Cet évêque de Lycie, mort en 311, n'avait-il pas prédit que, « à la fin des temps, ces peuples que Gédéon a mis en fuite apparaîtront et ils conquerront toute la terre, depuis l'Orient jusqu'à l'Euphrate et du Tigre jusqu'à la mer du Pont, à l'exception de l'Éthiopie » ?

Cette vision eschatologique explique sans doute en partie l'absence de réaction des princes russes au cours des quinze années de répit qui leur furent accordées. Il est vrai aussi que leurs rivalités ordinaires les absorbaient. L'enjeu majeur de celles-ci était le contrôle des deux principales cités de l'époque, Kiev et Novgorod. Le troisième grand centre du pouvoir politique était, au nord-est, le pays de Vladimir-sur-la-Kliazma, noyau de la Russie proprement dite, dont le souverain s'était arrogé le titre de grand-prince, que le prince de Kiev se mit aussi à porter à partir de la fin du XIIe siècle.

De leur côté, les Tatars furent provisoirement détournés de l'Europe orientale par des opérations militaires en Asie et au Caucase, mais aussi par le règlement de la succession de Gengis Khan, mort le 18 août 1227. Plusieurs assemblées furent nécessaires pour élire à sa place, au printemps 1229, son fils Ogoday. Celui-ci confia à son neveu et petit-fils de Gengis Khan, Batu, la mission d'attaquer l'Europe et, en premier lieu, les pays russes.

L'armée de Batu, l'une des plus nom-breuses jamais alignées par les Tatars, était forte de 120 000 à 140 000 hommes. Elle était composée de fantassins, recrutés parmi les populations soumises, qui donnaient l'assaut initial, et de cavaliers mongols, remarquables archers, qui emportaient la décision. Elle possédait aussi des armes de siège : catapultes, béliers, feu grégeois - mélange de soufre, de poix et de salpêtre que l'on envoyait sur les villes pour les incendier.

L'atout majeur de ces troupes était leur mobilité et leur rapidité, renforcées par le soin qu'elles apportaient à la reconnaissance du terrain et par un excellent système de courrier. De plus, leur régime alimentaire, à base de viande séchée facile à transporter, réduisait au minimum les trains d'approvisionnement. Enfin, les Mongols savaient diviser et effrayer leurs ennemis en leur envoyant des ambassades qui maniaient avec art à la fois la menace et la promesse.

Face à cette armée que nul en Europe ne put arrêter, les Russes disposaient d'à peu près 100 000 hommes, sans unité, ni dans le commandement ni dans les services de liaison. Chaque principauté utilisait son propre contingent à sa façon et jamais la totalité des forces russes ne fut alignée.

L'offensive des Tatars fut fulgurante. Ils attaquèrent la Russie durant l'hiver 1237, à partir du territoire de Riazan. La ville tomba le 21 décembre. Intimidé, le grand-prince* de Vladimir, Iouri Vsevolodovitch, se replia au nord, abandonnant sa propre capitale. La ville tint à peine cinq jours 3-7 février 1238 et la plupart de ses défenseurs furent massacrés. Les Tatars progressèrent ensuite vers le nord. Le 4 mars, ils défirent et tuèrent Iouri Vsevolodovitch. Ils s'avancèrent ensuite jusqu'à 100 kilomètres environ de Novgorod, puis obliquèrent vers le sud, épargnant la cité.

Batu lança un second assaut contre la Russie au début de 1239, à l'est de Kiev. Pereiaslavl fut prise le 3 mars, puis Tchernigov, le 18 octobre. Kiev elle-même fut attaquée au second semestre 1240. Le 6 décembre, le toit de l'église de la Dîme, une des plus anciennes de Kiev, s'écroulait sous le poids des derniers défenseurs de la ville. Dans les mois qui suivirent, les principautés occidentales de Galicie et de Volhynie étaient vaincues à leur tour. La Russie de Kiev était désormais tout entière sous la domination mongole.

Les Tatars ne s'arrêtèrent pas là : le 9 avril 1241, ils affrontaient près de Liegnitz Legnica, en Silésie, au sud-ouest de l'actuelle Pologne une armée qui réunissait des Polonais, des Tchèques et des chevaliers Teutoniques, emmenés par Henri le Pieux, duc de Silésie ; puis ce fut au tour des Hongrois, à Muhi. En janvier 1242, Batu atteignait la Croatie.

L'Italie et les grandes monarchies occidentales semblaient à sa merci, lorsqu'il apprit, en avril, la mort d'Ogoday survenue le 11 décembre 1241. Désireux de suivre de plus près les péripéties de la succession, Batu tourna bride et vint s'établir sur le cours inférieur de la Volga. C'est de là que le joug tatar allait peser sur la Russie.

 

La « paix mongole »


A la mort d'Ogoday, l'Empire mongol s'étendait de la Méditerranée au Pacifique et des forêts de Sibérie à l'Indus. Il avait pour capitale Karakorum, sur l'Orkhon, en Mongolie - jusqu'en 1264, où Pékin lui fut préférée3. Toutefois, dans les années 1260, cette structure unitaire évolua vers une confédération d'entités distinctes et parfois rivales à la tête desquelles régnaient des descendants de Gengis Khan.

La formation la plus occidentale prit le nom de « Horde d'Or* », désignant à la fois un groupe de guerriers et le territoire sur lequel il exerçait directement sa domination : elle échut à Batu et à ses descendants. Du point de vue ethnique, les Tatars y étaient majoritaires et la langue turque s'y imposa rapidement, au détriment du mongol.

Batu, puis son frère Berke, fondèrent deux villes, portant toutes deux le nom de Saraï, qui devinrent leur capitale. Saraï-Berke, non loin de l'actuelle Volgograd, fut la plus vaste et la plus prospère, jusqu'à ce que Tamerlan, ce chef d'une tribu turque devenu fondateur d'empire, la dévaste en 1396. Le géographe arabe Ibn Battuta, qui la visita en 1334, la décrit comme une immense cité cosmopolite dont on ne faisait le tour qu'en une journée de cheval.

Les Tatars s'implantèrent donc durablement dans la basse et la moyenne Volga, mais aussi en Crimée et sur le rivage nord de la mer Noire. Ces territoires se situaient à la périphérie des principautés russes. Celles-ci furent subordonnées aux Tatars, mais non directement occupées par eux.

La domination tatare fut brutale, mais elle n'entraîna pas la ruine complète des pays russes. Certes, l'invasion des années 1237-1240 s'accompagna, à coup sûr, de la prise et du pillage d'une douzaine de villes russes dont Riazan, Vladimir-sur-la- Kliazma et surtout Kiev. Jean Du Plan Carpin 1182-1251, envoyé du pape Innocent IV en Mongolie, affirme qu'en 1245 il ne restait plus que 200 maisons à Kiev. Les Tatars enrôlèrent aussi de force des Russes pour leurs campagnes et emmenèrent en Mongolie des artisans ou des artistes.

Toutefois, les victoires militaires que remporta le prince de Novgorod Alexandre Nevski contre les Suédois 1240 et contre les chevaliers Porte-Glaive, ou Teutoniques4 1242 - cette dernière immortalisée par le film de Serge Eisenstein en 1938 - montrent que toutes les troupes russes n'avaient pas été décimées ou déportées.

De même, le dynamisme économique de Novgorod, Pskov et Smolensk est attesté par les traités que ces villes passèrent avec les cités marchandes de la Baltique dans la seconde moitié du XIIIe siècle. Les églises construites à la même époque à Rostov ou Vladimir, et la floraison des arts que connurent Tver et Moscou au XIVe siècle prouvent en outre qu'il restait des peintres, des orfèvres et des architectes en Russie.

Surtout, les Tatars ne modifièrent pas les deux piliers de la civilisation kiévienne : son système politique, fondé sur une dynastie unique dont les diverses branches régnaient dans chaque principauté, et son Église, orthodoxe, subordonnée au patriarcat byzantin.

Sur quoi reposait alors le pouvoir des Tatars ? Sur leur efficacité militaire, sur leur aptitude à jouer des divisions entre Russes, sur leur tolérance religieuse. Les princes russes conservèrent leurs terres, mais devinrent en quelque sorte des vassaux dont le sort individuel dépendait de la faveur du khan. Celui-ci pouvait les convoquer, soit à Saraï, soit à Karakorum, et les confirmer ou non dans leurs fonctions, en vertu d'un privilège, appelé « yarlyk* » . Ces déplacements étaient périlleux : à cause de la colère du khan*, plusieurs princes moururent « à la Horde », ou peu après leur retour. Ainsi, en 1246, Mikhail Vsevolodovitch, prince de Tchernigov, fut exécuté pour avoir refusé d'adorer des idoles païennes.

Cette mise à mort pour des raisons religieuses plutôt que politiques fait toutefois figure d'exception, car les Mongols et les Tatars n'avaient pas de foi homogène au moment de la conquête. Ils pratiquaient alors à la fois le chamanisme mongol, le christianisme nestorien5, le bouddhisme, le taoïsme et l'islam. Batou mort en 1255 se montra personnellement neutre ; son frère Berke se fit musulman. Mais la Horde d'Or ne s'islamisa véritablement qu'au XIVe siècle, sans faire preuve de prosélytisme envers les peuples assujettis.

En revanche, les Russes durent fournir des troupes auxiliaires et verser un tribut vykhod , d'abord en fourrures, puis en argent. Les Tatars les astreignirent aussi à des droits de passage sur les marchandises, à des corvées de transport et au service de poste yam qui couvrait d'un réseau de relais l'ensemble de l'Empire mongol.

C'est à ce prix que l'ancienne Russie de Kiev devint la marche occidentale d'un vaste empire eurasien où régnait la « paix mongole ». A en croire le khan de Khiva, Abul-Ghazi Bahadur 1603-1663 : « Une jeune vierge portant sur sa tête un plateau d'or pouvait aller du Levant au Couchant, des rives du Pacifique à celles de la Méditerranée, sans avoir à subir de personne la moindre violence. »


Résistance ou soumission : le choix d'Alexandre Nevski


Malgré tout, les Russes ne se plièrent pas unanimement au joug tatar et son acceptation fut le choix d'une fraction des élites. Aux traditionnelles luttes familiales entre princes russes se superposèrent en effet des rivalités entre pro- et anti-Tatars. Ainsi, lorsqu'en 1252 Alexandre Nevski devint grand-prince de Vladimir, ce fut avec le soutien de troupes tatares qui lui permirent de vaincre son frère André : le parti de la « collaboration » l'emportait sur celui de la « résistance ». Précurseur de la « Realpolitik », Alexandre pensait sûrement défendre au mieux ses propres intérêts et ceux de l'orthodoxie en s'entendant avec les Tatars, plutôt que d'engager contre eux un combat sans espoir.

Alexandre dut néanmoins lutter tout au long de son règne 1252-1263 pour imposer sa ligne politique. L'opposition la plus tenace se manifesta à Novgorod qui n'avait pas subi l'assaut des Tatars. La ville se révolta en 1255, puis en 1257, lors du recensement fiscal et militaire organisé par la Horde d'Or dans toute la Russie du Nord-Est.

En 1262, une révolte généralisée éclata. Elle souleva les plus pauvres, notamment dans les villes de Rostov, Vladimir, Souzdal et Iaroslavl. Une fois encore, Alexandre Nevski, ses frères et ses cousins se trouvaient pris en porte-à-faux. Alexandre se rendit à la Horde pendant l'hiver 1262-1263. A son retour, gravement malade, il prit l'habit monacal, juste avant de mourir, le 14 novembre 1263. Dans son oraison funèbre, le métropolite Cyrille peignit Alexandre sous les traits d'un saint.

L'Église russe pesa en effet lourdement en faveur de l'acceptation du joug tatar. Il est vrai que les khans furent également bienveillants à l'égard de l'Église. Berke exempta le clergé russe du recensement de 1257 et accepta la création d'un évêché à Saraï, en 1261. En 1267, le khan Mengu-Temir, petit-fils de Batu, dégagea le clergé orthodoxe de toute taxe et du service militaire.

Mieux encore, rendant à César ce qui lui était dû, le clergé russe pria pendant plusieurs générations pour le tsar*, c'est-à-dire le khan tatar...

 

L'ascension de la maison de Moscou XIVe siècle


Les meilleurs continuateurs de la politique d'Alexandre Nevski furent son fils cadet Daniel mort en 1303 et sa lignée. Premier prince de Moscou, Daniel défendit et augmenta son territoire face à des aînés et des cousins mieux dotés. La position de « parents pauvres » des Moscovites les rendit particulièrement dociles et habiles dans leurs rapports avec la Horde. C'est ainsi qu'ils parvinrent à éclipser leurs rivaux. Le premier fils de Daniel de Moscou, Iouri 1304-1325, n'hésita pas à épouser une soeur du khan Ozbek pour obtenir le yarlyk de grand-prince de Vladimir et fit tuer à la Horde son adversaire, Mikhail de Tver en 1318.

Dès lors, les descendants de Daniel régnèrent le plus souvent à la fois à Vladimir et à Moscou. Ils se dotèrent ainsi d'une base territoriale plus étendue et purent même prétendre exercer une tutelle, au moins formelle, sur Novgorod. Surtout, ils s'octroyèrent le monopole, très lucratif, de la perception du tribut tatar. Ils devinrent les « fermiers généraux » du khan.

Les princes de Moscou obtinrent un autre soutien de poids, celui de l'Église. En 1328, le métropolite Théognoste déménagea sa résidence de Vladimir à Moscou. La ville était désormais le centre religieux et politique de la région.

La maison de Moscou commença donc à s'affirmer dans l'ombre des Tatars, qui lui permirent d'occuper le trône de Vladimir et de s'enrichir à leur service. L'historiographie traditionnelle a placé la fin de cette relation de soumission sous le règne de Dimitri Ivanovitch 1359-1389. Il importe ici de faire la part du mythe et des réalités.

Koulikovo 1380 ou le mythe d'une victoire russe

Dimitri est connu comme le premier prince russe qui remporta une victoire d'envergure sur les Tatars, à Koulikovo, le 8 septembre 1380. Le surnom de « Donskoï » qu'il porte dans les manuels d'histoire vient de cette bataille disputée près des sources du Don. Quelle fut sa portée exacte ?

A l'époque, la Horde d'Or était la proie de querelles intestines, opposant notamment un talentueux capitaine, Mamaï, à un descendant de Gengis Khan, Tokhtamysh. Leurs rivalités concernaient la Russie, dont chacun espérait retirer des richesses pour couvrir de gros besoins d'argent. Sollicité par les deux camps, Dimitri se montra peu enclin à payer tribut, puis, ayant eu un accrochage avec des hommes de Mamaï, il décida d'affronter celui qui n'était à la Horde qu'un usurpateur.

Le choc entre les deux camps eut lieu à Koulikovo. Longtemps indécise, la bataille fut acharnée, même si le chiffre des pertes avancé par les récits postérieurs est d'une ampleur toute poétique 250 000 Russes !. Mamaï avait obtenu une promesse de soutien de la part de Jagellon, grand-prince de Lituanie, mais leur jonction n'eut pas lieu. Dimitri emmenait, de son côté, deux demi-frères et adversaires de Jagellon et ses propres contingents, mais plusieurs pays russes, et non des moindres, ne l'avaient pas suivi. Il ne s'agit donc pas d'une victoire « nationale » remportée par les Russes contre les Tatars, contrairement à ce qui est généralement présenté.

Ce succès ne signifie pas non plus que Dimitri voulait abolir le « joug tatar ». Il protesta en effet plusieurs fois de sa loyauté envers Tokhtamysh. En 1382, quand le même Tokhtamysh, las de ne pas recevoir le tribut promis, lança une expédition punitive, Dimitri s'enfuit au nord sans combattre, abandonnant Moscou à son sort. En définitive, il dut payer un tribut majoré et laisser son fils aîné en otage à la Horde pendant plusieurs années...

Si Koulikovo marque un tournant, c'est du point de vue idéologique. Mais ses effets ne se firent sentir que dans la seconde moitié du XVe siècle, quand les souverains moscovites et surtout l'Église russe devinrent ouvertement hostiles aux Tatars.

C'est alors que commença à se diffuser un cycle de textes épiques consacrés à Koulikovo et exaltant l'héroïsme des Russes. Dans la formation de la conscience nationale russe, la victoire de 1380 sur les Tatars est devenue a posteriori aussi importante que l'a été dans la formation de la conscience nationale serbe la défaite de Kosovo face aux Turcs, en 13896.

Sur le terrain, le premier à avoir tenté véritablement de modifier l'équilibre des forces entre la Horde et ses voisins occidentaux fut, non pas Dimitri, mais le grand-prince de Lituanie Vitovt Vitautas, 1392-1430, qui avait étendu sa domination à plusieurs anciennes principautés de la Russie de Kiev. Non seulement ses sujets russes cessèrent de payer tribut aux Tatars, mais il alla affronter ces derniers dans la steppe. En vain : il fut battu en août 1399, sur la Vorskla, un affluent du Dniepr. L'heure de la conquête n'avait pas encore sonné.

 

La fin du joug Tatar


Au cours de la première moitié du XVe siècle, un changement fondamental se dessine. Perceptible depuis 1419, date de la mort du khan Edighey dont la succession fut âprement disputée, la fragmentation de la Horde d'Or aboutit, dans les années 1430, à la création de trois khanats autonomes, de Crimée, de Kazan-Astrakhan et de Sibérie.

Les Russes allaient pouvoir jouer de ces divisions. Le grand-prince de Moscou Basile II 1425-1462 fut aussi le premier souverain russe à voir des princes tatars passer à son service. C'est ainsi qu'il octroya au jeune khan Kasim un territoire qui devint le khanat de Kasimov, entité vassale de Moscou. Son fils Ivan III 1462-1505 jeta les bases d'un État moderne, la Moscovie, tout en annexant la plupart des pays russes du Nord-Est. C'est de son règne que les manuels datent la « fin du joug tatar », à l'automne 1480. C'est en effet à cette date que, pour la première fois, une armée russe fit reculer une armée tatare, celle du khan Ahmed, sur l'Ougra, aux confins de la Moscovie.

Mais la véritable fin du joug tatar doit être datée du début du règne personnel d'Ivan le Terrible, avec la conquête de Kazan, en 1552.

Par Pierre Gonneau