1789. Les quatre coups
Rien n'était joué au début mai 1789 quand se réunissent les états généraux. Étape par étape, Jacques Solé nous rappelle comment, en cette « année sans pareille », les événements se sont enchaînés dans un mouvement que rien ne semblait pouvoir freiner.
En moins d'un an, au cours de l'année 1789, le régime politique de la France est passé d'une monarchie absolue à une royauté constitutionnelle, dotée d'institutions libérales et représentatives. La condition juridique des Français et leur état social ont été transformés par la proclamation de l'égalité des droits et par la suppression progressive du système seigneurial et des différents privilèges* qui marquaient l'Ancien Régime. Cette révolution, qui est l'oeuvre d'une élite politique - les états généraux* devenus Assemblée nationale constituante -, se déroule au milieu des oppositions et dans le fracas des insurrections populaires, qui y contribuent toutes deux de façon décisive. Elle s'est jouée en quatre temps.
Trois groupes d'acteurs occupent la scène politique de 1789 : les députés, le pouvoir royal et le peuple.
Élus en mars et avril 1789, les députés sont le reflet et le produit de l'opinion éclairée qui se passionne pour la réforme et la régénération du pays. La représentation du Tiers*, qui en constitue la moitié, est dominée par une majorité d'officiers royaux et de juristes. Une forte minorité de nobles, les plus titrés et les plus riches, est disposée à les appuyer dans leur entreprise. C'est aussi le cas de beaucoup des curés qui représentent la plus grande part des députés du clergé. Deux camps s'y affronteront donc inévitablement : les patriotes et les conservateurs groupés autour de la majorité de la noblesse et du haut clergé.
Depuis l'été 1788, le pouvoir royal apparaît démuni d'idées autant que d'argent. Necker, le principal ministre de Louis XVI, semble, comme lui, tout attendre de la réunion des états.
Le peuple, enfin, est alors surtout préoccupé de sa survie et donc des questions économiques. Dressé contre le fisc et la seigneurie, alarmé par le prix du pain et par les atteintes portées à sa dignité, il accroît, à la veille de la Révolution, sa contestation. Mais il est difficile, avant le printemps 1789, de donner à sa révolte un contenu proprement politique. Tout change avec la réunion des états généraux.
1 - 5 mai-11 juillet : la révolution juridique
Le 5 mai se déroule la séance inaugurale des états généraux à Versailles, dans la salle des Menus-Plaisirs. Les députés appartiennent à une institution très archaïque. Ils ont été élus dans le cadre d'une société d'ordres apparemment immuable malgré la violente tempête politique qui agite le pays depuis 1787. Annoncé en décembre 1788, le doublement des députés du Tiers n'a de sens que s'il est accompagné du vote par tête, et non par ordre comme il était de tradition. Mais le pouvoir royal ne s'est pas prononcé à ce propos. Ce sera la première pierre d'achoppement. Les principaux porte-parole du Tiers, dirigés par les représentants bretons et dauphinois, refusent, dès le 6 mai, une vérification séparée des mandats des députés, qui signifierait des délibérations séparées - et donc le rejet du vote par tête. Ils prennent l'appellation de « Communes », du nom de la chambre basse anglaise1.
Le 7 mai, les représentants de la noblesse adoptent une position exactement inverse. Ceux du clergé ne les imitent qu'à une courte majorité et de manière beaucoup plus timide. La discussion s'engage cependant entre les trois ordres sur les questions de la vérification et du vote par tête. Mais le 26 mai, les nobles se retirent des pourparlers. Le Tiers renouvelle alors ses appels au clergé. Le 29 mai, le roi regrette publiquement ces atermoiements et insiste en faveur de la reprise des discussions. Celles-ci n'aboutissent à rien. La mort du fils aîné du souverain, héritier du trône, survenue le 4 juin, plonge Louis XVI et son gouvernement dans une inertie de plusieurs jours.
Le Tiers s'impatiente et s'organise. Le 3 juin, il s'est donné un président en la personne de Bailly. Les partisans d'une action unilatérale se font de plus en plus nombreux en son sein. Le 10 juin, Sieyès fait adopter une motion demandant aux deux autres ordres de participer à une vérification en commun ; sans réponse de leur part, le Tiers la commencera. Le 12 juin, c'est chose faite : l'appel des députés débute. En cette journée décisive, le Tiers s'empare de la légitimité de la représentation nationale aux applaudissements du public, qui est autorisé à assister à ses délibérations. L'appui de l'opinion explique la détermination du Tiers. Juristes légalistes, les députés du Tiers ont mis du temps à entreprendre leur révolution. Elle n'eût jamais eu lieu si le roi avait accordé le vote par tête dès décembre 1788 ou si les deux autres ordres avaient accepté leurs propositions.
Le 13, trois députés du clergé poitevin se rallient au Tiers. D'autres curés les imitent au cours des jours suivants. Une discussion s'ensuit sur le nom que doit porter le Tiers ainsi renforcé. Le 17 juin, il se proclame « Assemblée nationale ». Dans la foulée, les députés décident de s'attribuer les décisions fiscales. C'était à la fois proclamer leur souveraineté et défier l'autorité royale !
Le roi et ses ministres sont divisés sur la conduite à tenir. A la différence des va-t-en-guerre, Necker est favorable à une politique de conciliation : il propose à Louis XVI de tenir une séance royale où, sans donner son approbation aux décisions du Tiers, il ferait un certain nombre de concessions. Le principe en est adopté, mais les députés n'en savent encore rien lorsque, le samedi 20 juin au matin, ils trouvent leur salle de délibérations fermée par la troupe. C'est à ce moment, seulement, qu'est annoncée la tenue prochaine de la séance royale.
En réponse à cet « acte de despotisme » , les députés, qui craignent naturellement une dissolution, envahissent la salle du Jeu-de-paume voisine. Ils y prononcent le serment de « ne jamais se séparer [...] jusqu'à ce que la Constitution soit établie » . Le 22, l'Assemblée se réunit pour accueillir le clergé, qui a décidé, à une faible majorité, de se joindre à elle, et trois nobles dauphinois.
Le 23 juin, lors de la séance royale, Louis XVI choisit la fermeté. S'il annonce une réforme libérale des institutions et de la société abolition de la taille et de la corvée, liberté individuelle et de la presse, consentement des impôts par les états provinciaux, etc., il déclare nulles toutes les décisions prises par le Tiers depuis le 17 juin, réaffirme le principe intangible d'une société d'ordres et refuse les délibérations collectives. Son discours se termine sur l'injonction menaçante aux députés de reprendre les délibérations de façon séparée.
Mais les députés du Tiers et les ecclésiastiques qui les ont rejoints décident de rester en place. Sommés de partir, ils renouvellent au contraire le serment du Jeu de paume, réitèrent leurs décisions du 17 et se déclarent inviolables.
Préoccupé par la menace de démission de Necker, mécontent de ne pas avoir été suivi dans ses propositions de conciliation, le roi demeure sans réaction. L'opinion, d'ailleurs, ne le suit pas et prend parti pour les députés et pour Necker. Devant le refus des gardes françaises, à Paris, de maintenir l'ordre, la monarchie semble privée de tout moyen de contrainte.
Le 24 juin, la plupart des représentants du clergé se rallient à l'Assemblée. Le 25 juin, 48 nobles libéraux franchissent le pas. Le roi semble capituler : le 27 juin, il demande aux derniers représentants des ordres privilégiés de se joindre à l'Assemblée. Paris et Versailles illuminent, le couple royal est acclamé, la révolution semble finie.
Mais, le 26 juin, quatre régiments ont été ramenés de la frontière par le pouvoir. D'autres suivent. Interrogé à ce propos par les députés, le 8 juillet, le roi justifie ces mouvements de troupes par les nécessités de l'ordre public. La veille, l'Assemblée nationale s'est dotée d'un comité de Constitution elle se proclamera « constituante » le 9. En fait, dans l'entourage du roi, les partisans de la réaction ont gagné. Autour de la reine et du comte d'Artois, ils obtiennent le renvoi de Necker. Celui-ci est congédié le 11 juillet et prié de quitter le pays. Le lendemain, trois autres ministres libéraux sont remplacés et l'autoritaire Breteuil est nommé chef du Conseil.
Quelles étaient les intentions de Louis XVI et de sa nouvelle équipe ? On ne le saura sans doute jamais. La première rupture de 1789 s'est déroulée, de mai à juillet, dans une atmosphère relativement pacifique. Mais, désormais, la crise est inévitable. La révolution populaire va commencer.
2 - 14 Juillet : la rue entre en scène
Le 12 juillet, des manifestations spontanées se rassemblent dans Paris et on y brandit des bustes de Necker. La troupe charge dans les Tuileries. L'insurrection populaire est déclenchée. Le 13, des barrières d'octroi sont incendiées, des prisons attaquées. Les Parisiens cherchent des armes. Le 14 juillet, la forteresse de la Bastille, qui est aussi un dépôt d'armes, est assiégée. La fusillade fait plus de 100 morts parmi les assaillants. Le gouverneur de la Bastille, Launay, et le prévôt des marchands, Flesselles, sont décapités et leurs têtes exhibées au bout de piques.
Ces événements dramatiques sont suivis avec angoisse par les députés. Ils pressent le roi de retirer ses troupes de Paris. Le 15, dans l'après-midi, Louis XVI annonce enfin leur retrait. Il est acclamé comme il l'avait été le 27 juin. En réalité, les chefs de son armée jugent impossible de venir à bout de l'insurrection parisienne. Le maréchal de Broglie, nouveau ministre de la Guerre et homme de confiance du roi, le lui confirme.
L'autorité royale capitule devant les nouveaux détenteurs du pouvoir. Privé des moyens d'imposer sa volonté, Louis XVI est contraint de reconnaître tout ce qui a été accompli depuis la mi-juin. A la place des états généraux, une Assemblée nationale, sans distinction d'ordres, s'est emparée de la souveraineté. Elle va doter la France d'une Constitution. Dans l'entourage du roi, les adversaires de cette évolution ont tenté, pendant plusieurs semaines, de s'y opposer. L'insurrection populaire, que leurs manoeuvres maladroites ont contribué à déclencher, atteste que l'opinion soutient l'Assemblée. Le peuple en armes constitue, à côté de celle-ci, un nouveau pouvoir, typique d'une situation révolutionnaire.
Le 17 juillet, le comte d'Artois émigre, donnant le signal à ceux qui estiment la cause du roi perdue. Le même jour, Louis XVI vient annoncer, à l'hôtel de ville de Paris, le rappel de Necker. Il confirme la nomination de La Fayette à la tête de la nouvelle milice de citoyens, ou garde nationale*, formée pendant les événements des 13-14 juillet. Et il est acclamé lorsqu'il arbore à son tour la cocarde tricolore* le bleu et le rouge des couleurs de la capitale associés au blanc des Bourbons reçue de Bailly, devenu maire de Paris.
La nouvelle garde nationale a bientôt les plus grandes peines à rétablir le calme. Dans toute la France, les troubles populaires, endémiques depuis longtemps, prennent maintenant un tour nettement politique. Face à eux, des milices locales se sont déjà constituées. Dans la plupart des grandes villes, des comités révolutionnaires supplantent les autorités en place ou s'y ajoutent, avec l'objectif de maintenir l'ordre face aux émeutiers.
3 - De la Grande Peur à la nuit du 4 août
Le déclenchement, dans les campagnes, de la Grande Peur* inaugure une nouvelle rupture dans le déroulement de cette « année sans pareille » . Au début d'août, les députés ont le sentiment que l'anarchie a gagné la plus grande partie du pays. Ils songent d'abord simplement à rappeler les citoyens au calme. Mais les patriotes les plus radicaux comprennent que cela ne suffit pas. Pour apaiser le peuple, il faut détruire la « féodalité », dont les paysans ne veulent plus.
L'opération parlementaire, soigneusement préparée, est confiée à un noble libéral, le riche duc d'Aiguillon, vite secondé par le vicomte de Noailles. Le 4 août, ils proposent la suppression des privilèges, l'égalité fiscale entre les ordres et l'abolition, avec compensation, des droits seigneuriaux. En cette nuit du 4 Août, c'est une orgie d'abolition ! Au matin du 5 août, Louis XVI est proclamé, par des députés enthousiastes, « restaurateur de la liberté française » . Il s'agit, en fait, d'une générosité calculée puisque de nombreux droits sont déclarés rachetables et, comme les offices, font l'objet d'une compensation. Dans ces conditions, le retour au calme ne pourra être, dans les campagnes, que provisoire.
La nuit du 4 Août a détruit l'« Ancien Régime », allant ainsi au-delà des voeux des électeurs de 1789, si l'on en croit les cahiers de doléances*. Mais, depuis la crise de juin et juillet, il est entendu que les députés ont tout pouvoir pour réorganiser la France. Ils continuent à le faire en adoptant, le 26 août, la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, où se manifeste l'exaltation du règne nouveau de la loi, expression de la volonté générale.
4 - Les journées d'Octobre
A l'Assemblée, l'équilibre des pouvoirs entre le roi et les députés reste en discussion. Le 15 septembre, une majorité se prononce pour l'octroi au roi d'un droit de veto suspensif qui lui permet de s'opposer à l'application d'une loi pendant la durée de deux législatures, soit quatre ans. La décision mécontente l'opinion radicale à Paris, toujours excitée, dans le peuple, par de graves difficultés économiques. Louis XVI, de son côté, gagne du temps et ne signe pas les textes adoptés depuis le 4 août. Il commet bientôt l'erreur de provoquer, par des initiatives malheureuses, la dernière intervention populaire massive de l'année 1789.
Le 14 septembre, pour assurer sa sécurité personnelle, il rappelle à Versailles le régiment de Flandres, dont il salue avec empressement l'arrivée, le 22. Le 18 septembre, en collaboration avec Necker, il explique à l'Assemblée qu'il n'approuvera pas l'ensemble des décrets d'août. Les députés, s'estimant trahis, lui demandent de les promulguer tels quels. Il leur répond qu'il se contentera de les « publier » .
Le 1er octobre, au cours d'un banquet, ses gardes du corps, accueillant le régiment de Flandres, ont tenu des propos et adopté une attitude peu « patriotiques » : la cocarde tricolore a été foulée et la nation, insultée. Le 4 octobre, Louis XVI exprime encore des réserves sur la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen.
Dans un Paris en proie à la disette et à l'inquiétude, le 5 octobre, des milliers de femmes armées partent pour Versailles et envahissent l'Assemblée. Les députés sont au moins heureux que cette manifestation contraigne le roi à approuver les décrets, ce qu'il fait immédiatement. Rétablir le calme est plus difficile malgré l'arrivée de 20 000 gardes nationaux sous la conduite de La Fayette. Celui-ci demande au roi de s'installer à Paris. Louis XVI ne donne pas de réponse immédiate. A l'aube du 6 octobre, son palais est envahi. La Fayette prend la famille royale sous sa protection et le souverain doit annoncer, en fin de matinée, qu'il accepte de s'établir à Paris.
Un cortège de 60 000 personnes l'y accompagne dans l'après-midi. Le long siècle de la royauté à Versailles est terminé et son héritier va passer, sous des formes diverses, les trois dernières années de son existence à Paris, en prisonnier. L'Assemblée le suit et s'installe près des Tuileries. Lieu central du pouvoir révolutionnaire, la capitale pèse de tout son poids et pour longtemps.
La plupart des députés se rallient sans peine à une évolution qui leur permet de poursuivre leurs travaux. Seuls, parmi eux, les défenseurs les plus convaincus de l'Ancien Régime et les patriotes favorables au maintien des pouvoirs du roi, tel Mounier, décident de s'opposer au courant révolutionnaire, avant d'émigrer. La quatrième et dernière rupture de 1789 n'entraîne d'ailleurs pas, de la part de l'Assemblée, une orientation immédiatement plus « révolutionnaire ». Face au radicalisme ambiant, les premières mesures qu'elle prend à son arrivée à Paris sont, au contraire, nettement « conservatrices ».
Le 29 octobre, l'Assemblée prive du droit de vote des millions de Français, en en faisant des « citoyens passifs », en raison de leur pauvreté. Quant aux « électeurs » chargés de désigner les députés à la future Assemblée, ils seront choisis au sein d'un corps étroit de 45 000 personnes. Il s'agit là, on l'avouera, d'une interprétation fort restrictive de la récente Déclaration des droits.
Il y a eu pire. Le 21 octobre, devant les nécessités du maintien de l'ordre, l'Assemblée a adopté la fameuse loi martiale, qui donne aux autorités municipales le pouvoir d'ordonner à la garde nationale d'ouvrir le feu sur des manifestants refusant de se disperser. Cette force, particulièrement soignée par le nouveau régime, en devient la milice emblématique. Elle participe autant à la répression des insurrections qu'à la régénération nationale2.
Ainsi, par trois fois, entre juillet et octobre 1789, l'intervention populaire, combinant ses revendications propres et sa réaction aux événements du sommet, a été décisive pour appuyer l'entreprise réformatrice et bientôt révolutionnaire de la majorité des députés. Cette alliance conjoncturelle et accidentelle entre deux mondes qui ne se connaissent pas et se méprisent passablement ne durera pas. La méfiance de l'élite révolutionnaire devant la violence du peuple, déjà manifeste en 1789, ira croissant. Le fossé s'approfondira au cours des années suivantes3.
- Vous devez vous identifier ou créer un compte pour réagir à cet article.
