Questions sur l'armée des ombres

Comment décide-t-on d'entrer en Résistance ? Combien y eut-il vraiment de résistants ? Quelles furent les conséquences des divisions politiques entre les mouvements ? Quelle fut l'efficacité réelle de l'armée des ombres ? Autant de sujets controversés, auxquels les chercheurs apportent aujourd'hui des réponses.

 

1-Comment devient-on résistant ?

La population française, en 1940, n'a pas, dans sa masse, sécrété un puissant mouvement de résistance* à l'occupant. Car, par sa brutalité, la défaite a suscité un profond traumatisme dans le pays. L'effondrement des structures d'encadrement traditionnelles - partis, armée, syndicats... - entraîne une atomisation de la société et favorise le repli sur la sphère privée1. Confrontée aux problèmes matériels qui l'assaillent, au chômage et au rationnement, sans omettre le transfert outre-Rhin de 1,8 million de prisonniers, la société française se montre peu encline à s'engager, d'autant qu'elle n'imagine guère les moyens concrets de s'opposer à un Reich tout-puissant.

De surcroît, le régime de Vichy encourage l'attentisme. Les Français s'en remettent au vainqueur de Verdun tant pour défendre l'intérêt national que pour les protéger. Quant au général de Gaulle, il bénéficie d'une audience encore modeste, et les difficultés pratiques que pose le départ pour la Grande-Bretagne brident le recrutement des Forces françaises libres FFL. La Résistance, à ses débuts, exprime donc avant tout une révolte d'ordre personnel.

Le silence des grandes organisations oblige les individus à agir par eux-mêmes et à inventer les termes de leur combat. Quelques actes traduisent dès juin 1940 des formes spontanées d'exaspération ou de rébellion. Ainsi, le 17 juin 1940, Mme Lemaire, la fille du président Doumer, exécute un sous-officier allemand à Cosne-sur-Loire.

Par-delà ces gestes bruts émergent bientôt des modalités d'opposition plus organisées, qui dès l'origine prennent des orientations diverses qui traduisent au fond la variété des horizons d'attente. Car ce que l'on a coutume d'appeler « les années sombres » recouvre en fait trois réalités qui diffèrent, même si elles tendent à se recouper.

1 Les uns entendent, malgré l'armistice, poursuivre le combat. Au sens strict, la guerre ne frappe le territoire national qu'en 1940 puis en 1944. Mais le conflit se poursuit sur d'autres théâtres d'opérations. Une partie des résistants se situent dans cette perspective. Ils veulent aider la Grande-Bretagne puis l'URSS à résister puis, dans un second temps, contribuer à la victoire des Alliés. Cette logique imprègne notamment l'action des réseaux. Dès 1940, quelques pionniers contribuent donc à l'effort de guerre britannique en rapatriant les soldats laissés en métropole, en fournissant surtout des renseignements sur l'armée allemande - à l'instar du colonel Rémy.

2 L'Occupation constitue une deuxième réalité qu'il importe de distinguer de la première. Indépendamment de la guerre dont elle est une conséquence, elle est perçue comme grosse de menaces, non tant en raison de la violence de guerre qu'elle charrie qu'en raison du péril politique, idéologique et moral qu'elle porte. Une part des résistants entend explicitement s'opposer à une contamination qui menace les fondements de la civilisation, que définissent, au gré des affinités, le christianisme, l'humanisme, la république.

Redoutant que l'opinion publique ne cède aux sirènes de la collaboration, ces hommes et ces femmes construisent alors leur combat en termes éthiques ou civiques. Ils usent principalement de la presse clandestine. « La lutte a quitté le terrain militaire [...], affirme Philippe Viannay, fondateur à l'automne 1940 du mouvement Défense de la France. Mais si la France [...] retrouve sa puissance spirituelle, source de toute puissance, alors les barbares se briseront2. »

3 Dernier élément, enfin, avec l'accession aux affaires d'une droite autoritaire, jusqu'alors tenue en lisière du pouvoir, certains individus vont vouloir lutter contre un régime qu'ils assimilent parfois au fascisme.

Refus de l'occupant et/ou rejet du régime de Vichy construisent une opposition que les mouvements tendent à incarner. En d'autres termes, les horizons d'attente différenciés - poursuite de la guerre pour les uns, refus de l'occupant ou de Vichy pour les autres - structurent les engagements et, donc, les modes d'action.

Mais, en 1940, les résistants, rarement familiarisés avec les techniques de la lutte clandestine, peinent à concevoir les formes d'un combat dont ils doivent inventer les termes. Certes, les réseaux s'assignent, d'emblée, des missions concrètes et précises - renseignement pour la Confrérie Notre-Dame du colonel Rémy, évasions pour le réseau Caviar.

Les mouvements, en revanche, éprouvent de grandes difficultés à donner des consignes précises à leurs membres. La Reconquête petit groupe fondé en zone Sud par Alban Vistel, après avoir magnifiquement dépeint les causes de la défaite, lance un appel pour le moins vague : « Français, debout ! Pour la France libre, pour la reconquête, contre toutes les lâchetés, au-dessus de tous les partis, au combat pour une France fraternelle, dans l'honneur et dans la Liberté3. »

Malgré les difficultés à concevoir un répertoire d'action, la Résistance affiche, assez tôt, sa diversité idéologique. Se distinguent grossièrement trois familles : la gauche, les nationalistes ou les patriotes, les « jacobins ». Nourris de la tradition sociale-démocrate ou marxiste-léniniste, socialistes et communistes sont relativement prompts à identifier Vichy et le nazisme comme leur vieil ennemi même si le PCF, pacte germano-soviétique oblige, ne bascule dans la lutte qu'en 1941.

Nationalistes et patriotes communient dans une germanophobie traditionnelle que vivifie le souvenir de la Grande Guerre. La haine pour l'ennemi héréditaire, plus facilement assimilé au Boche qu'au nazi, offre, dès 1940, un sûr repère qu'un attachement sentimental ou idéologique à Philippe Pétain tempère parfois. La fidélité aux idéaux de 1789 et à l'idéal républicain, enfin, rassemble une troisième sensibilité. Mais ces frontières sont poreuses. Nationaliste, de Gaulle est également fidèle aux valeurs républicaines, malgré les réserves qu'il formule à l'égard des institutions et des partis de la IIIe République.

La population, dans sa masse, peut partager ces sentiments de rejet, d'autant que les informations dispensées par la presse ou le témoignage direct des réfugiés ont, avant même 1939, révélé les horreurs du nazisme et brisé les illusions que la prétendue correction des troupes allemandes aurait pu entretenir. Cela posé, elle ne bascule pas pour autant dans la Résistance.

L'engagement dépend aussi en partie du statut social. Choyés par le régime vichyste qui encense leurs vertus, relativement préservés de la faim et du froid, les paysans ne sont guère incités à combattre dans la Résistance. A l'inverse, les ouvriers, victimes urbaines du rationnement, exploités dans les usines qui travaillent pour l'Allemagne, menacés par le Service du travail obligatoire STO imposé en février 19434, rejoignent plus facilement un mouvement qui peut lier combat patriotique et lutte des classes - l'exemple de la grève des mineurs déclenchée dans le Nord-Pas-de-Calais 27 mai-10 juin 1941 le confirme. En Ille-et-Vilaine, les agriculteurs représentent 52 % de la population active mais seulement 7 % des effectifs résistants. Pour les ouvriers, les proportions s'inversent : 9,5 % contre 13,5 %.

Ces réalités statistiques ne doivent pas masquer - réalité aujourd'hui redécouverte - la part que prennent les classes moyennes dans l'engagement résistant : des hommes plutôt que des femmes, souvent d'âge mûr, jouèrent un rôle actif dans certaines organisations. Instituteurs, fonctionnaires, voire professions libérales dominèrent le recrutement de Libération-Nord, certains militaires préférant rejoindre l'Organisation de Résistance de l'armée ORA.

L'appartenance à un milieu professionnel dessine un réseau de sociabilités qui explique, en partie, l'homogénéité sociale des organisations clandestines. Elle trace également les frontières de l'action. Sensibles au prestige de l'écrit, les étudiants et les enseignants entrent volontiers dans les mouvements « civils ». Jugeant, en revanche, que la guerre se gagnera par les armes, les militaires privilégient sabotage, évasion et renseignement, assimilant parfois la propagande à un enfantillage.

Si l'on s'engage dans la Résistance, c'est avant tout parce qu'on éprouve le sentiment de son utilité. Or, de 1940 à 1942, les formes que propose la Résistance peuvent, à bien des égards, apparaître inefficaces aux yeux d'une grande partie de la population. Les mouvements « civils » peinent à dépasser le cadre d'une exhortation morale. Hormis la condamnation sans appel de la collaboration et du marché noir, ils ne parviennent pas à donner de réelles consignes à la population, ce qui limite leur aire de recrutement - jusqu'en 1942 et l'invasion de la zone Sud par les Allemands, tout au moins. Bien qu'elle s'intéresse à la propagande, la population ne croit pas que le sort de la guerre dépende des feuilles distribuées clandestinement.

Les réseaux, malgré les obstacles matériels, prouvent au fil des jours leur utilité. Mais une large partie des citoyens français n'imagine guère le concours qu'elle pourrait prêter à leur action : leur professionnalisme semble exclure le recours aux amateurs. On comprend, dès lors, que la Résistance reste un phénomène minoritaire jusqu'en 1942.

2 - Résistance civile ou militaire ?

Certaines formations, on l'a dit, privilégient délibérément une stratégie civile Libération-Nord, Défense de la France. Créé à l'automne 1940 à Paris, le mouvement Défense de la France diffuse un journal qui tire à 5 000 exemplaires, et ne bascule dans la lutte armée qu'à l'orée de la Libération.

D'autres, en revanche, se consacrent plutôt à des activités guerrières Ceux de la Libération - CDLL, ou Ceux de la Résistance - CDLR, par exemple. Le réseau Shelburne, en Bretagne, se spécialise dans le rapatriement des aviateurs alliés. Regroupés à la gare Montparnasse, à Paris, où ils reçoivent de faux papiers, ils gagnent Saint-Brieuc, sont répartis chez des logeurs puis conduits sur la plage Bonaparte - près de Plouha - où un bateau vient les chercher.

Mais les frontières séparant Résistance civile* et militaire sont plus poreuses qu'il n'y paraît. Certaines organisations associent parfois les deux. Fondé en zone sud par le capitaine Henri Frenay, le mouvement Combat* couple travail de renseignement et opérations de corps francs au recrutement et à la propagande.

Surtout, d'abord cantonnées dans une ou deux missions, les formations de la Résistance accèdent peu à peu à une polyvalence largement commandée par le rythme de la guerre et par la nouveauté des problèmes posés.

Ainsi, Défense de la France se défiait de toute action guerrière. Poussé par une base impatiente d'en découdre, soucieux de participer militairement à la libération du pays, Philippe Viannay fonde deux maquis*, dans le département de Seine-et-Oise et en Bourgogne-Franche-Comté. La marche du conflit, l'analyse personnelle de chaque dirigeant, la pression de la base et les impulsions de Londres ont donc contribué, dans des directions différentes, à élargir le « répertoire » de la Résistance intérieure.

3 - Peut-on être à la fois vichyste et résistant ?

Vichy, dans une large mesure, brouille les pistes, beaucoup de Français créditant, de bonne foi, le Maréchal de sentiments résistants et estimant qu'il tempère les exigences de l'occupant. La situation aurait assurément été plus claire si le Reich avait, sans intermédiaire, imposé ses diktats.

Cette donnée explique que l'on ait pu être à la fois vichyste et résistant. Quelques mouvances - plutôt droitières - partagent cette croyance d'autant qu'elles adhèrent à certaines valeurs de la Révolution nationale : le corporatisme, le cléricalisme, voire l'antisémitisme. « A l'oeuvre du maréchal Pétain nous sommes passionnément attachés » , clame ainsi Henri Frenay en novembre 1940. « Nous souscrivons à l'ensemble des grandes réformes qui ont été entreprises. Mais , précise-t-il, la Révolution nationale nécessaire ne se fera pas tant que l'Allemagne sera à même de dicter sa volonté5. »

Une conviction partagée par le fondateur de Défense de la France, Philippe Viannay. En d'autres termes, la connivence idéologique ne brouillait pas, chez ces « résistants vichystes », l'ordre des priorités : l'application d'un programme politique réactionnaire restait subordonnée au départ de l'ennemi.

A l'inverse, quelques hommes privilégient le redressement intérieur par rapport à la lutte contre l'occupant. Persuadés que la réforme morale conditionne le relèvement du pays, ils soutiennent parfois activement dans les bureaux ou les ministères l'État français qui, supposent-ils bien naïvement, prépare la revanche.

L'engagement résolu du régime dans la collaboration éveille pourtant le doute ; l'invasion de la zone libre en novembre 1942, en réduisant à néant la fiction de la souveraineté vichyste sur le territoire national, portera le coup de grâce à cette fable, poussant certains à l'engagement et les métamorphosant en « vichysto-résistants* », selon la formule inventée par Jean-Pierre Azéma, qui l'a appliquée notamment à François Mitterrand. Un Charles Vallin, ancien membre du Parti social français, d'extrême droite6, rejoint le général de Gaulle à Londres dès septembre 1942. Les militaires qui, à l'ombre de Vichy, avaient espéré préparer la revanche le général Verneau notamment, en dissimulant du matériel par exemple, fondent à l'hiver 1942 l'Organisation métropolitaine de l'armée - future ORA. Quelques hauts fonctionnaires gagnent par ailleurs la clandestinité - ou rejoignent Alger -, à l'instar de Maurice Couve de Murville, en mars 1943.

Avec lui, une partie de la droite qui soutenait Vichy a donc effectivement participé, fût-ce tardivement, à la Résistance - une évidence parfois oubliée. Mais cet engagement confirme l'importance décisive de la chronologie. Après novembre 1942, l'invasion de la zone libre, le sabordage de la flotte en rade de Toulon, le ralliement de l'empire colonial au camp allié ruinent la thèse du double jeu. Livrant les Juifs à l'Allemagne nazie, acceptant, via la Relève7 1942 puis le STO* 1943, l'exil de milliers de travailleurs outre-Rhin, Vichy se révèle incapable de protéger les Français - sans même évoquer l'hypothèse d'une reprise du combat contre le Reich. Du coup, il perd tout crédit. 1942, dans cette mesure, constitue bien l'année charnière, pour les vichysto-résistants comme pour bien d'autres Français.

4 - Quel est le rôle des femmes dans la Résistance ?

La participation des femmes au combat clandestin est aujourd'hui un thème de recherche privilégié. Du point de vue statistique, toutes les données disponibles soulignent le sous-engagement féminin dans les formations clandestines. Les femmes représentent 13 % des cartes CVR « combattant volontaire de la Résistance » attribuées dans le Calvados, 10 % dans la Manche, 10 % dans l'Hérault8. Elles forment 12 % des effectifs recensés à Libération-Sud, 10 % à Franc-Tireur*, 17 % à Défense de la France9. On peut dès lors estimer que les femmes représentent entre 10 et 20 % des effectifs résistants. Compte tenu du faible rôle qu'elles jouaient dans la vie politique avant guerre, ce pourcentage peut apparaître important. Il traduit l'entrée des femmes dans un combat civique qui restait jusqu'alors réservé aux hommes.

Quelques facteurs ont pu brider l'engagement féminin. Au rebours d'une thèse communément admise, notons que le mariage et la maternité ne constituent pas un obstacle. Lucie Aubrac, Bertie Albrecht, Hélène Viannay assument, pendant l'Occupation, des charges de famille qui ne les empêchent pas de combattre. Parmi les femmes de plus de 25 ans engagées à Défense de la France, 45 % sont mariées.

Les femmes qui entrent en résistance sont en revanche souvent des femmes actives. Si les agricultrices et les ouvrières se mobilisent peu, certains métiers commerçante, employée de mairie..., par les contacts qu'ils offrent ou les facilités qu'ils procurent, favorisent l'engagement. L'entrée dans le monde du travail, souvent obtenue de haute lutte sur des parents rétifs, est dans le milieu bourgeois d'avant-guerre l'aboutissement de stratégies d'émancipation que l'adhésion à la Résistance parachève. Avant de rejoindre Libération-Sud, une Lucie Aubrac a déjà gagné son indépendance en obtenant l'agrégation d'histoire et en enseignant. Capables avant guerre d'imposer leurs vues et de se forger en propre un jugement, ces femmes décidées, devenues professeurs, médecins, infirmières ou assistantes sociales, luttent pour leurs idées comme elles ont combattu pour construire leur avenir.

Cela posé, à quelques exceptions retentissantes près Lucie Aubrac à Libération, Berty Albrecht à Combat ou Hélène Viannay à Défense de la France, les femmes peuplent rarement les cercles dirigeants. Seule Marie-Madeleine Fourcade se trouve à la tête d'une organisation clandestine - le réseau de renseignements Alliance. Les femmes sont cantonnées dans d'humbles missions - liaisons, logistique, service social - et exclues des fonctions jugées prestigieuses rédaction d'articles, définition de la stratégie....

Après la guerre, les femmes revendiqueront toutefois leur place dans une mémoire qui les a largement ignorées. Pour ne donner que ce seul exemple, la prestigieuse croix de la Libération n'a été conférée qu'à 6 femmes sur un ensemble de 1 036 compagnons...

5 - Comment évolue la Résistance ?

L'invasion de l'Union soviétique par l'Allemagne, le 22 juin 1941, constitue un tournant en précipitant l'entrée du PCF dans la Résistance - à titre individuel, de nombreux militants, coupés de la direction ou pleinement patriotes, avaient rejoint ses rangs dès 1940 Georges Guingouin, Charles Tillon notamment. Cet engagement produit des effets contrastés10.

L'apport de ces militants déterminés et expérimentés renforce l'armée des ombres. Sachant organiser en professionnels propagande et manifestations, experts en sabotage, familiarisés avec la lutte armée certains avaient été membres des Brigades internationales mobilisées dans la guerre civile espagnole, les communistes disposent d'un vaste répertoire qui élargit la gamme des actions clandestines. Cependant, les pratiques suivies l'exécution de soldats allemands notamment comme l'obéissance aux consignes de Moscou suscitent une défiance dont la Résistance intérieure, dans sa majorité, ne se départira pas.

Par ailleurs, les évolutions qui se dessinent à partir de 1942 la persécution de plus en plus visible des Juifs, la Relève puis le STO, la répression de plus en plus dure menée par la Milice amènent la Résistance à élargir le cadre de ses missions. Elle s'efforce de protéger les civils que menace l'occupant. Certes, la lutte contre les persécutions raciales ne constitue pas pour elle une priorité. Prisonnière d'un modèle républicain qui ignore les communautés pour ne considérer que les individus, elle méconnaît le tragique destin des Juifs de France. En revanche, elle lance ses forces pour saboter le STO, en fabriquant des faux papiers par centaines de milliers, en accueillant les réfractaires, voire en détruisant les fichiers de l'administration, une opération que monte Léo Hamon au ministère du Travail en février 1944.

Ces actions protéiformes la dotent d'un réel prestige aux yeux de l'opinion publique. Certes, tous les réfractaires ne rejoignent pas l'armée des ombres : les pourcentages de ralliés varient selon les départements 6 % dans l'Aude, 30 % en Isère. A l'automne 1943, on peut estimer que 15 000 à 20 000 jeunes s'intègrent dans des structures qui se définissent tantôt comme des refuges, tantôt comme des maquis.

En 1943, la Résistance n'hésite plus à montrer sa force. Le 11 novembre 1943, les maquisards du colonel Romans-Petit défilent en ordre impeccable devant le monument aux morts d'Oyonnax ; les militantes communistes préfèrent dévaliser des boutiques trafiquant avec l'occupant pour en distribuer les denrées à la population : une opération réussie rue de Buci puis rue Daguerre, à Paris, en 1943.

Sans s'engager dans l'armée des ombres, la population témoigne sa sympathie, voire soutient épisodiquement son action en la ravitaillant, en fermant les yeux sur des allées et venues suspectes... Elle développe un « attentisme de solidarité complice » , selon l'expression de Pierre Laborie. Cette connivence ne doit cependant pas être surestimée : les préoccupations matérielles sont toujours la priorité des Français.

La Résistance gagne, par ailleurs, en efficacité. Les informations destinées à Londres croissent en volume et en qualité. En mars 1943, un membre de l'OCM* l'Organisation civile et militaire, Duchez, s'empare du plan des fortifications côtières projetées dans le Calvados, un document décisif pour le futur débarquement. Philippon à Brest et Stosskopf à Lorient détaillent les mouvements de la Kriegsmarine. En 1944, les hommes du colonel Passy, patron des services de renseignements gaullistes, reçoivent journellement 1 000 télégrammes, et près de 2 000 plans par semaine.

Les sabotages, enfin, se multiplient. Les groupes de Franc-Tireur paralysent l'usine chimique Francolor, près de Roanne, en octobre 1942. Le 13 novembre 1943, Aimé Requet fait sauter à Grenoble le polygone d'artillerie de la Wehrmacht. Le 26 avril 1944, un commando de Défense de la France, dirigé par Yves Hall, dynamite les usines Jupiter à Brest, et 400 000 litres d'essence destinés aux sous-marins allemands s'envolent en fumée. En partie grâce à l'action de la Résistance, le trafic ferroviaire baisse, en avril 1944, de 37 %.

Outre les renseignements qu'elle transmet et les sabotages qu'elle exécute, la Résistance développe une puissante presse clandestine. En janvier 1944, Défense de la France tire à 450 000 exemplaires, Franc-Tireur , Combat ou Libération-Sud oscillant, à la même date, entre 125 000 et 160 000 exemplaires11.

En 1944, l'imminence - supposée - du débarquement renforce le rôle militaire de la Résistance en métropole. En amont, mouvements et réseaux intensifient sabotages, collecte de renseignements, passages hors des frontières d'aviateurs tombés. En Bretagne, le réseau Shelburne, en huit opérations navales, évacue, entre le 28 janvier et le 24 juillet 1944, 143 personnes. Dans les Basses-Pyrénées, 600 passeurs assurent le passage de la frontière espagnole.

En aval, mouvements et réseaux préparent le futur débarquement. Les états-majors conçoivent ainsi une série de plans que la Résistance sera chargée d'exécuter en métropole. Le plan Vert doit interrompre les transports ferroviaires et fluviaux, le plan Bleu paralyser le réseau électrique, le plan Tortue ralentir les convois militaires allemands. Les mouvements s'emploient en outre à former une « armée secrète » qui, en accueillant des volontaires préalablement recensés, pourra, le jour venu, prendre sa part dans la bataille de France.

Dans l'opinion, la libération, attendue avec impatience, est également redoutée - et cette ambivalence nourrit les peurs. A la crainte des bombardements s'ajoute la frayeur de voir le pays à nouveau converti en champ de bataille. Les actes violents attaques de perceptions, attentats..., comme la présence de maquis, suscitent la crainte des représailles allemandes.

6 - La Résistance est-elle unie ?

Les évolutions qui se dessinent entre 1940 et 1944 conduisent à l'unification officielle de la Résistance tout en exacerbant ses divisions. Logiques militaires et politiques poussent à l'unification des forces clandestines. L'union faisant la force, la mise en commun des hommes et des ressources s'impose. Intégrée aux calculs de l'état-major des forces alliées, la Résistance doit coordonner son action, voire accepter de se soumettre aux consignes que donneront les généraux anglo-américains. Pour obtenir la reconnaissance des Alliés, de Gaulle doit à tout prix unir les forces résistantes afin de présenter un front commun aux yeux du monde. Mais cette obligation ne va pas sans poser de redoutables problèmes.

En métropole, la Résistance reste traversée par des divisions. Querelles d'abord entre les organisations qui cherchent à obtenir les faveurs de Londres : Libération-Sud et Combat, via leurs chefs, Emmanuel d'Astier de la Vigerie et Henri Frenay, se livrent ainsi une petite guerre pour obtenir l'onction gaullienne.

Mais des oppositions plus fondamentales portent sur le sens du combat. La place et le rôle des communistes dans la lutte suscitent la méfiance. Le PCF a-t-il coupé le cordon ombilical avec Moscou ? Mène-t-il, sous couvert de patriotisme, une guerre privée en vue de la prise du pouvoir ? Les méthodes qu'utilisent les formations rouges sont contestées. Le 21 août 1941, un jeune militant communiste, ancien des Brigades internationales, Pierre Georges dit colonel Fabien, exécute un militaire allemand à la station de métro Barbès-Rochechouart, inaugurant le cycle sanglant d'attentats et de répression les Allemands fusillant en représailles des dizaines d'otages. Si la Résistance, de Gaulle en tête, ne rejette pas ce procédé par principe, elle remet en cause son efficacité, estimant trop élevé le prix à acquitter. Le débat se poursuivra jusqu'à la Libération. Quant aux mouvements, ils n'hésitent pas à s'opposer au général de Gaulle qu'ils reconnaissent pour « symbole » mais n'admettent pas toujours comme chef.

La Résistance parvient pourtant à s'unir grâce à l'action de Jean Moulin cf. Jean-Pierre Azéma, p. 66 . L'ancien préfet réussit, dans un premier temps, à fédérer les mouvements de zone Sud. Reconnaissant l'autorité de la France libre, Combat, Libération-Sud et Franc-Tireur acceptent de verser leurs effectifs militaires dans une armée secrète* et reconnaissent l'autorité d'un comité de coordination, que préside Jean Moulin mais dans lequel siègent les trois patrons - Frenay, d'Astier et Jean-Pierre Lévy 2 octobre 1942. En janvier 1943, les trois mouvements se regroupent au sein des Mouvements unis de Résistance MUR, chaque formation conservant toutefois son organe de presse.

Quelques germes de conflits, certes, subsistent. Le commandement de l'armée secrète avait été initialement confié au général Delestraint, spécialiste des blindés, et pour lequel Charles de Gaulle avait une haute estime. Il est pourtant revendiqué par Henri Frenay qui conteste la séparation du politique et du militaire. Le fondateur de Combat n'accepte, par ailleurs, qu'une soumission conditionnelle au pouvoir gaulliste. La violence des ces heurts débouche sur le drame de Caluire cf. p. 68 .

Pourtant, l'unification de la Résistance a bien eu lieu. Le Conseil national de la Résistance CNR*, où siègent partis, syndicats et mouvements de Résistance, est créé le 27 mai 1943, malgré l'opposition initiale des mouvements, qui jugeaient indécent le retour sur la scène de partis discrédités par la défaite et par leur faible engagement résistant. Le charisme du général de Gaulle, l'intelligence politique de Jean Moulin, la bonne volonté des mouvements métropolitains expliquent un miracle qui tranche sur les querelles fratricides ravageant d'autres pays européens, la Yougoslavie par exemple. Cette unification permet à la Résistance de coordonner ses efforts et l'insère dans le dispositif allié.

Du point de vue politique, le CNR renforce la légitimité du général de Gaulle en révélant la pluralité des soutiens dont il dispose. Rassemblant l'ensemble des syndicats CGT, CFTC et des partis PCF, SFIO, radicaux-socialistes, Alliance démocratique, Fédération républicaine, uni aux principaux mouvements MUR, OCM, CDLL, CDLR, FN, il permet, en octobre 1943, au chef de la France libre de supplanter le général Giraud, avec qui il partageait la présidence du Comité français de Libération nationale12.

Le Conseil national de la Résistance cimente par ailleurs un consensus politique qui s'incarne dans son programme du 15 mars 1944. Réclamant le rétablissement des grandes libertés républicaines et l'instauration d'une sécurité sociale, plaidant pour la nationalisation « des grands moyens de production monopolisés » , il trace les contours d'une oeuvre réformatrice sur laquelle l'ensemble des tendances politiques s'accorde13.

Malgré ce bilan flatteur, l'unification de la Résistance couvre nombre de désaccords d'un voile pudique. La stratégie générale n'est pas fixée : les communistes plaident pour une insurrection populaire de grande envergure, tandis que les militaires et les mouvements de droite préfèrent aligner le soulèvement national sur la progression des troupes alliées.

La question du commandement reste par ailleurs posée. Certes, la formation des Forces françaises de l'intérieur, en février 1944, semble définitivement trancher la question. Dirigées par le général Koenig, héros de la bataille de Bir Hakeim mai-juin 1942, qui de Londres commande en théorie l'ensemble des FFI*, les troupes de la Résistance dépendent, sur le plan local, de chefs départementaux et régionaux issus, le plus souvent, des rangs de la Résistance intérieure.

Dans la pratique, pourtant, ce dispositif ne fonctionne guère. Dominée depuis la disparition de Moulin par les communistes, la « commission d'action » du CNR le Comac prétend s'arroger la direction des opérations, ce que Londres ne saurait accepter. De même, les hiérarchies FFI se heurtent souvent aux délégués militaires régionaux DMR que Londres dépêche, en théorie pour assister la Résistance, dans la pratique pour la contrôler14.

7 - Quelle est l'efficacité militaire réelle de la Résistance ?

L'efficacité de la Résistance a parfois suscité les railleries. Si le général Eisenhower estime à 15 divisions le concours apporté par l'armée des ombres, quelques contemporains se sont volontiers moqués des hordes dépenaillées des FFI, ont ironisé sur leur faible valeur militaire, voire dénoncé les actes de banditisme commis par de vrais ou de faux résistants.

A la veille du débarquement, la Résistance constitue, de fait, une force en pleine expansion. Elle aligne, sous bénéfice d'inventaire, quelque 300 000 membres actifs - si l'on se fonde sur le nombre de cartes CVR attribuées -, les FFI rassemblant, à la Libération, 500 000 combattants selon les estimations de Philippe Buton15. Elle ne constitue donc pas une force mineure.

Du point de vue militaire, le rôle réel joué par la Résistance à la Libération apparaît inégal. Certes, les plans définis par les états-majors sont dans l'ensemble exécutés. Les FFI, par ailleurs, contribuent parfois à libérer des régions entières. En Bretagne, la concentration de volontaires oblige la Wehrmacht à abandonner l'intérieur pour se fixer sur les côtes. Les troupes du colonel Guingouin contrôlent le Limousin ; et les résistants obtiennent à Issoudun la reddition de la colonne Elster, forte de 20 000 hommes.

L'inégalité du rapport de forces comme le manque d'armement lourd ont néanmoins limité l'efficacité des FFI. Quelques drames illustrent cette impuissance. Le maquis du Vercors, investi par des troupes d'élite allemandes, cède ainsi en trois jours 21-23 juillet 1944, un désastre amplifié par une répression sanguinaire plus de 600 victimes. Et la Wehrmacht disperse les 6 000 hommes rassemblés au mont Mouchet, en Auvergne juin 1944.

L'oeuvre de la Résistance ne saurait donc être surestimée. Facilitant l'avance des Alliés, opérant, ici ou là, de précieux coups de main, préservant parfois des installations utiles à l'effort de guerre le port de Marseille par exemple, elle ne pouvait à elle seule libérer le territoire. Sur 212 préfectures ou sous-préfectures, 5 seulement se libèrent par elles-mêmes, 85 % attendant passivement le départ des Allemands. Et si Paris offre l'exemple éclatant d'une ville insurgée, elle n'en reste pas moins l'exception16. Peur de la population, rapidité de l'avance alliée, manque d'armes, refus de devenir une masse de manoeuvre manipulée par les communistes : autant d'éléments qui expliquent une passivité que la volonté farouche de survivre a sans doute renforcée.

Du point de vue politique, en revanche, le rôle de la Résistance se révèle capital. L'ordre vichyste, en effet, se dissout et les autorités instituées par le Gouvernement provisoire de la République française GPRF, créé le 2 juin 1944, s'emparent sans heurts du pouvoir. Maires et préfets de l'ancien régime démissionnent et sont aussitôt remplacés par les hommes désignés dans la nuit de l'Occupation.

Cette réussite - que parachève l'absence de guerre civile - est double.

1 Elle révèle l'efficience de la propagande qui, outre sa capacité à dénoncer l'état français, est parvenue à établir la Résistance comme un pouvoir légitime. Les autorités instituées ne sont en effet jamais contestées par la population locale, bien qu'elles n'aient pas reçu l'onction du suffrage universel.

2 Cette révolution de velours illustre, par ailleurs, les talents d'organisateur de la Résistance puisque la contre-administration désignée dans la clandestinité prend aussitôt les commandes.

Certes, quelques incidents ternissent ce tableau. Blessé, le commissaire de la République désigné pour Toulouse, Jean Cassou, ne peut rejoindre son poste ; mais il est aussitôt remplacé par Pierre Bertaux. Dans l'ensemble, la légalité républicaine succède, sans vacance, à l'ordre pétainiste.

Servi par un verbe talentueux, le génie politique du général de Gaulle explique largement cette dévolution pacifique du pouvoir. On ne saurait pourtant mésestimer le rôle décisif joué par une Résistance qui, en métropole même, a popularisé ses mots d'ordre et largement contribué à imposer ses élites. Si le bilan militaire invite à la nuance, l'oeuvre politique n'appelle guère de réserve. La France, phénomène singulier en Europe, échappe tant à la dictature communiste au rebours des pays de l'Est qu'à une guerre civile sanglante Grèce ou larvée Belgique.

Par Olivier Wieviorka