Le dandy qui aimait les héros
Son milieu était le Paris mondain et monarchiste. Mais il pensait que le sport était pour tous un « instrument vigoureux de disciplinisation ».
"Pierre de Coubertin, très intelligent, extrêmement cultivé, était un petit homme malingre, avec une grosse tête carrée, osseuse, dans laquelle on ne voyait que deux yeux noirs de jais, toujours flamboyants, deux charbons ardents. » A ce portrait du jeune Coubertin, dû à la plume acide d'une de ses relations mondaines au milieu des années 1880, il manque un seul détail : son impressionnante moustache à l'horizontale, effilée aux extrémités, qui lui donne un faux air de diable facétieux, même si, vers la quarantaine, il la réduit à des proportions plus raisonnables. Est-ce pour compenser un physique plutôt chétif qu'il arbore ces mâles bacchantes ?
Il est évident pour tout le monde que Coubertin n'a pas la stature d'un athlète : «Nullement rompu aux exercices de la gymnastique, c'est un lettré qui réserve toute sa force pour les choses de l'esprit, et c'est peut-être parce qu'il regrette de n'avoir pu assouplir ses membres et fortifier ses muscles qu'il rêve d'assouplir et de muscler ceux de ses contemporains... », écrit Le Figaro le 25 juin 1894 à propos de celui qui annonce le rétablissement des Jeux olympiques. Pourtant, comme nombre de jeunes aristocrates qui lorgnent vers l'éducation à l'anglaise, Coubertin pratique plusieurs activités physiques : l'escrime (il fréquente assidûment une salle d'armes, rue de Bourgogne à Paris), l'équitation, le tennis, l'aviron.
Son milieu, c'est le Paris mondain et monarchiste, les salons du comte de Paris, de la princesse de Sagan, de la duchesse de Maillé, des Polignac et autres La Rochefoucauld où il compte de solides amitiés. Ce qui ne l'empêche pas de porter un regard très critique sur les « crétins » des riches faubourgs de la capitale et sur « la petite noblesse parisienne [...] remarquablement futile et étroite d'idées ». Sa formation intellectuelle, il la doit à l'École libre des sciences politiques, qui le convertit à l'idée républicaine autour de 1887, avant le « ralliement » officiel des catholiques au début de la décennie suivante.
Il n'en est pas moins le produit de son temps sur les questions sociales. Viscéralement hostile à toute idée d'émancipation des femmes, il n'a de cesse de s'opposer à leur participation aux Jeux. Une « olympiade femelle » ? Il ne veut même pas y penser, tant elle lui paraîtrait « impratique [sic], inintéressante, inesthétique et nous ne craignons pas d'ajouter : incorrecte ».
Républicain conservateur, en butte à sa famille restée sur des positions légitimistes, il n'est pas un antidreyfusard militant, comme un de ses frères, officier de dragons meurtri par les attaques contre l'armée pendant l'Affaire - mais il n'est pas dreyfusard pour autant. Le personnage est tout en complexité. Accusé par Maurras et par certaines sociétés sportives, de gymnastique, entre autres, de dissoudre les patries dans des rassemblements ouverts à toutes les nations (tel est le principe du néo-olympisme qu'il promeut à partir de 1894 et qu'il qualifie lui-même d'« internationaliste »), Coubertin pourfend le nationalisme gesticulateur d'un Boulanger ou d'un Déroulède, exclusivement antigermanique.
Contre une bonne partie de l'opinion française, il fait tout pour que les Allemands soient admis à concourir aux Jeux d'Athènes en 1896 et qu'ils soient représentés au CIO. Après 1918, il ne ménagera pas ses efforts, au risque de se faire traiter de «pro-Boche» dans les milieux sportifs et politiques français, pour réintroduire les Allemands dans le mouvement olympique, dont les Alliés les avaient exclus, et pour les faire admettre à nouveau aux Jeux de 1924 à Paris - en quoi il échouera.
Entre-temps, il est vrai, le baron a beaucoup donné, comme d'autres, dans le patriotisme cocardier pour cause de guerre. En partie, peut-être, pour échapper aux soupçons que son « internationalisme » revendiqué faisait peser sur sa loyauté à l'égard de son pays. Dès 1914, il s'est lancé, par presse interposée, dans une défense de la civilisation française qui ne doit rien en virulence à la propagande en cours à tous les niveaux de l'appareil d'État.
Par ailleurs, «colonial fanatique», comme il se définit lui-même, il soutient à fond la République de Jules Ferry et Paul Doumer qui va chercher à l'extérieur de quoi rebâtir le prestige français laminé par la défaite de 1870. Dans cette logique, le rénovateur des Jeux olympiques tient l'égalité des races pour aberrante : « La théorie de l'égalité des droits pour toutes les races humaines conduit à une ligne politique contraire à tout progrès colonial. Sans naturellement s'abaisser à l'esclavage ou même à une forme adoucie du servage, la race supérieure a parfaitement raison de refuser à la race inférieure certains privilèges de la vie civilisée. »
Parmi ces privilèges, il en est cependant un qu'il accorde volontiers aux « indigènes », c'est le sport, car, en tant qu'« instrument vigoureux de disciplinisation » (sic), il développe, argumente-t-il, des aptitudes à la soumission. « Ne vaut-il pas mieux que les indigènes soient en possession de pareilles qualités et ne seront-ils pas ainsi plus maniables qu'autrement ? »
Ami de Delcassé et de Lyautey, cet homme de droite qui n'aimait pas les excès fut rattrapé par l'histoire. On s'est interrogé sur sa dérive des années 1930. Au-delà des éloges qu'il fait des Jeux de Berlin et de l'esprit dans lequel ils ont été organisés par les nazis, la fascination qu'exerce la figure de Hitler sur le vieil homme crée un malaise. «J'admire intensément Hitler. Il est en train de devenir le chef de la nouvelle Europe et, bientôt peut-être, le chef du nouveau monde qui se lève », écrit-il à un membre du CIO le 25 avril 1934.
A quoi attribuer cet emballement ? A une conviction profonde ? Au naufrage d'une vieillesse bouleversée par des drames familiaux à répétition (son fils est un malade mental et sa fille est internée à plusieurs reprises après sa vingtième année) ? Au ressentiment qu'aurait provoqué sa mise à l'écart du mouvement olympique à partir de 1925 et la ruine de sa fortune personnelle, suite à des placements hasardeux en Russie ? Reste que son image est récupérée par le régime nazi qui l'utilise pour légitimer les Jeux « défigurés » de Berlin, pour reprendre l'expression de Jacques Goddet dans son éditorial de L'Auto, tout en lui faisant miroiter le Nobel de la paix en 1936...
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