La Méditerranée, existe-t-elle encore ?

Aire très insérée dans l'économie mondiale, elle est devenue aujourd'hui avant tout un espace de passage, pacifié par l'Otan sous tutelle américaine. Mais le fantasme de l'unité reste fort. Il anime les promoteurs de la balbutiante Union pour la Méditerranée.

L'Histoire : La Méditerranée a longtemps été le centre du monde. A-t-elle aujourd'hui encore un intérêt géostratégique ?

Michel Foucher : La mer Méditerranée a en effet longtemps été un centre du monde, connu comme tel par ses riverains lorsqu'elle servait de base à une organisation commerciale et politique d'envergure. Il s'agit à la fois d'une mer intérieure 4 000 kilomètres séparent Beyrouth de Tanger, 850 Gênes de Bizerte et d'un espace de péninsules et d'îles, de sorte que les navigateurs ne se trouvaient jamais à plus de 350 kilomètres d'une côte. L'Empire romain contrôlait toutes les rives et les arrière-pays du Bassin méditerranéen. Ce fut moins vrai à l'époque de la conquête arabo-musulmane, dans la période d'expansion ottomane étendue de Tlemcen à Sarajevo, ou pendant la domination de cités-États comme Venise et Gênes, qui animaient, eux, un réseau de comptoirs formant un système économique intégré. Mais dans tous les cas cette représentation d'une centralité était liée à cette situation d'aire de rencontres et de confrontations de religions monothéistes, de projets conquérants rivaux royaumes chrétiens, dynasties arabes, sultans ottomans, réactivée à partir du milieu du XIXe siècle par l'entreprise coloniale. C'est l'ouverture du canal de Suez en 1869 qui a modifié la situation géopolitique de la mer Méditerranée : elle est alors devenue une aire de transit stratégique entre l'Europe du Nord-Ouest, le Moyen-Orient et l'Asie orientale. Un changement d'échelle est intervenu, qui reprend de l'importance depuis deux décennies du fait de l'essor des échanges entre le continent européen et le vaste monde en émergence. On estime ainsi que 30 % du fret maritime mondial et près d'un quart du trafic mondial des hydrocarbures, venus surtout d'Arabie Saoudite et du Golfe, traversent aujourd'hui la mer Méditerranée : une partie s'arrête dans les ports Fos, Gênes... équipés de raffineries et de départs d'oléoducs ; le reste transite par Gibraltar et alimente l'Europe de l'Ouest et du Nord Le Havre-Antifer, Rotterdam ainsi que la côte Est des États-Unis. 65 % du gaz et du pétrole consommés en Europe occidentale transitent par cette mer. Elle représente donc un intérêt majeur pour les Européens. Chaque jour, 2 000 bâtiments dont 300 pétroliers s'y trouvent en circulation plus de 250 000 traversées par an, soit le trafic le plus dense du monde après la Manche. La Méditerranée compte le plus grand nombre de ports au monde. Les investissements se multiplient dans les ports stratégiques. Tanger Med, au sud du détroit* de Gibraltar, est à la fois « hub », centre de redistribution, et « gateway », porte. Tandis que de gros efforts ont été faits pour moderniser les plateformes logistiques : les Chinois de Cosco Pacific viennent d'obtenir pour 4,3 milliards de dollars la concession pour trente-cinq ans du port de conteneurs du Pirée. Mais le cabotage, c'est-à-dire le trafic entre pays riverains, ne représente que le cinquième du trafic total de la Méditerranée. Ce qui souligne le paradoxe d'une aire très insérée dans l'économie mondiale mais en même temps la moins intégrée du monde à l'échelle du bassin. Aire de passage sans escale, route plus que lien entre les rivages.

L'H. : Les Américains continuent d'y entretenir une flotte. A quoi sert-elle ? Quels sont aujourd'hui les enjeux géopolitiques en Méditerranée ?

M. F. : La Méditerranée est aujourd'hui une mer beaucoup moins fréquentée par les forces aéronavales américaines qu'avant 1991 et la fin de l'URSS. Les États-Unis disposent de la VIe flotte qui veille sur le flanc méridional de l'Europe à partir de Naples : une trentaine de bâtiments autour du navire-amiral USS Mount Whitney . C'est un héritage de la guerre froide et de surveillance de l'Eskadra russe basée à Sébastopol. La Russie quant à elle dispose encore d'un point d'appui dans le port syrien de Tartous un seul navire de soutien et l'Eskadra, qui avait déserté la Méditerranée après 1991, y est revenue en manoeuvre en 2007 avec le porte-aéronefs Kouznetzov - ce signal ne doit cependant pas être surestimé. La flotte américaine a montré le pavillon en mer Noire face à la Géorgie pendant la crise de l'été 20081 et la Turquie reste la gardienne des Détroits. La flotte américaine, qui ne comprend pas de porte-avions, participe aujourd'hui à la surveillance des flux maritimes, notamment par l'opération permanente de l'OTAN dans le détroit de Gibraltar « Active Endeavour », mise en place après le 11 septembre 2001. Vue des États-Unis, c'est-à-dire dans une perspective de l'ouest vers l'est, la mer Méditerranée est une voie d'accès vers la mer Noire et les détroits turcs, le Proche-Orient Liban, Israël et surtout la mer Rouge. Mais, pour Washington, il ne s'agit pas d'un théâtre unique car le « Grand Moyen-Orient », ensemble étendu, selon Washington, de l'Égypte au Pakistan, relève de la Ve flotte, basée à Manama Bahreïn, dans le golfe Arabo-Persique. Enfin, le continent africain relève du commandement Africom qui protège les intérêts pétroliers américains croissants dans le golfe de Guinée. La mer Méditerranée est donc conçue par les stratèges américains comme une aire d'accès à plusieurs foyers de crise Iran, Caucase méridional et Russie, golfe Arabo-Persique, Israël et Afrique subsaharienne. Les forces des États membres de l'Alliance atlantique ont le quasi-monopole de la présence maritime en Méditerranée, notamment la Turquie, la Grèce, l'Italie, la France et l'Espagne ; ils verrouillent les Détroits tandis que le Royaume-Uni possède une base militaire à Gibraltar et deux à Chypre. Les pays riverains de l'UE ont depuis 1995 déployé l'Euromarfor, force navale non permanente. Quant à la France elle a engagé des coopérations bilatérales avec l'Égypte, la Tunisie, l'Algérie, associées à des exercices conjoints. Le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale 2008 décrit un « arc de crise » étendu de la Mauritanie à l'Inde et dont l'épicentre est en réalité le nord de l'océan Indien de Djibouti à Karachi. La nouvelle base navale française d'Abou Dhabi a été inaugurée en 2009. La Méditerranée constitue ainsi une voie de passage vers le théâtre principal d'opérations. Pour le reste, la Méditerranée stricto sensu est un espace stable où les marines entretiennent de bonnes relations sauf entre Israël et le Liban.

L'H. : Les pays riverains ont-ils quelque chose en commun ? La Méditerranée est-elle un espace commun ou une frontière ?

M. F. : Elle est les deux en même temps, mais généralement l'une ou l'autre thèse est présentée de manière exclusive. La diversité des 19 pays riverains est évidente. Mais les données climatiques favorisent des paysages caractéristiques : ensoleillement, silhouette des pins maritimes, omniprésence de l'olivier toujours vert, bleu de la mer que les Arabes décrivent d'ailleurs comme « mer blanche du milieu », Al-Bahr Al-Abyad Al-Muttawasit ; de même les Turcs, Akdeniz . En réalité, les contrastes climatiques sont importants. Mais le mythe d'une nature singulière et stéréotypée sert de support à celui d'une histoire commune dont le symbole fut la pax romanica avec ses héritages : culture, droit écrit, cadastre, structure urbaine autour de la place centrale dans laquelle se moula le christianisme conquérant, comme l'Empire ottoman prolongea l'Empire chrétien d'Orient. Donc le souvenir d'une unité politique et culturelle, la seule en vérité sur plus de deux millénaires. Ce qui est commun, sur la longue durée, en Méditerranée c'est précisément l'accumulation de strates successives qui, pour reprendre les termes de Joseph Maïla, fixèrent « l'un après l'autre les repères majeurs de notre histoire et faisant de nous les dépositaires d'un héritage où l'alphabet fut phénicien, le concept grec, le droit romain, le monothéisme sémite, l'ingéniosité punique, la munificence byzantine, la science arabe, la puissance ottomane, la coexistence andalouse, la sensibilité italienne, l'aventure catalane, la liberté française et l'éternité égyptienne » 2. Persiste ainsi une représentation unitaire d'un « monde » où les riverains posséderaient un héritage commun autour d'une mer intérieure : berceau de grandes civilisations, des trois religions monothéistes qui en réalité ne doivent rien à un déterminant maritime, un espace source. Ajoutons-y en France le rôle de l'Église en direction des chrétiens du Liban, des saint-simoniens pour la colonisation* du Maghreb et le canal de Suez et, plus récemment, un tropisme nourri par la fin de la présence directe en Algérie, qu'il faudrait compenser. Le succès renouvelé en 2009-2010 des oeuvres d'Albert Camus et notamment de ses Cahiers du Sud témoigne d'une continuité dans l'imaginaire français. Elle inspire les promoteurs d'une priorité méditerranéenne pour la France et l'Union européenne. Dans le même temps, « les rives méditerranéennes désignent toujours aujourd'hui une ligne d'altérité immédiate par rapport au monde européen. De là ces "fantasmes" au gré desquels le pur rejet "civilisationnel" le dispute à une vision investissant au contraire les pays "jeunes" du Sud d'une mission de régénération d'une Europe vieillissante »3 .

L'H. : Il existe en effet de fortes disparités entre les pays riverains.

M. F. : Le critère démographique est devenu moins déterminant dès lors que les pays du sud méditerranéen sont entrés à leur tour en transition démographique cf. p. 89 . En revanche le décalage des niveaux de vie est très important le rapport du PNB par habitant entre l'Espagne et le Maroc est de 7,6 à 1 ; entre la France et l'Algérie de 4,3 à 1 ; entre l'Italie et la Tunisie de 4,2 à 1. Les États du Sud ne semblent pas avoir encore tiré tout le parti qu'ils pourraient de la proximité du premier marché mondial à leurs portes et forment entre eux l'espace le moins intégré du monde les échanges entre pays du Maghreb représentent moins de 3 % de leurs échanges totaux ; aucun des pays du Proche-Orient ne pratique d'échanges avec ses voisins sauf la Syrie et le Liban. La frontière algéro-marocaine reste fermée depuis 1994, symptôme d'un désintérêt pour une démarche d'intégration régionale maghrébine. Idem entre Israël, le Liban et la Syrie et, malgré les accords signés, les relations entre l'Égypte et Israël relèvent de la « paix froide ». Toutes ces tensions freinent la croissance et le développement au sud et à l'est du Bassin méditerranéen. Enfin, la Méditerranée est souvent représentée comme une ligne de fracture entre l'Europe et un monde arabo-musulman travaillé par l'islamisme radical. Celui-ci peut se lire comme une affirmation identitaire nourrie du ressentiment face à l'Occident européen. Il est, comme ailleurs, contemporain de la modernisation des sociétés qui suscite des résistances sociales. Enfin, il est à mettre en relation avec la persistance de systèmes politiques réticents devant les réformes. Les rapports du Programme des Nations unies pour le développement PNUD sur le développement humain dans le monde arabe pointent trois défis, facteurs de blocages des sociétés : démocratie, savoir et statut des femmes4.

L'H. : D'où vient l'idée du partenariat euroméditerranéen ? Quels sont ses enjeux ?

M. F. : La première initiative date de 1995, sous l'impulsion de l'Espagne et dans le contexte des accords d'Oslo entre Israël et les Palestiniens. Ce processus dit de Barcelone avait donné un cadre institutionnel à cette approche inclusive. Après avoir oeuvré à la réunification du continent depuis 1989 en offrant une perspective d'adhésion à l'Europe centrale et baltique, il s'agissait de faire porter l'effort vers les voisins méridionaux ainsi que d'ouvrir au plan géopolitique une enceinte de dialogue israélo-arabe. Or cette option a été durablement compromise par l'assassinat le 4 novembre 1995 du Premier ministre israélien Itzhak Rabin, trois semaines avant le lancement du premier partenariat euroméditerranéen. L'idée a été reprise par le président français Nicolas Sarkozy sous le nom d'« Union de », puis « pour la Méditerranée » dont le premier sommet s'est tenu à Paris le 13 juillet 2008, rassemblant les dirigeants des pays riverains : elle a pour visée une coopération régionale sous forme d'« Union de projets ». On a d'abord identifié des priorités économiques : création d'agences de l'eau et de l'environnement, dépollution d'une cinquantaine de sites côtiers, dessalement de l'eau de mer, formation d'un marché unifié de l'énergie et mise en place d'une boucle électrique méditerranéenne. Ont été envisagées également les mobilités universitaires et la coopération audiovisuelle Mediamed. Pour favoriser l'investissement dans les pays du Sud est envisagée la création d'une banque euro-méditerranéenne tandis que l'on cherche à mieux gérer l'épargne des travailleurs migrants. Enfin, l'objectif de la création d'un espace de sécurité, le plus délicat, implique des coopérations accrues dans la surveillance maritime, la protection civile et le sauvetage, la gestion concertée des flux migratoires, la consolidation de l'état de droit et le respect des droits de l'homme, avec l'appui de l'Union européenne. L'un des obstacles les plus graves au partenariat euroméditerranéen tient au manque d'orientations et de politiques communes entre les États riverains du sud et de l'est. La Libye n'a pas participé au sommet de Paris de 2008. La Syrie continue de peser sur les affaires intérieures libanaises. Israël et le Liban restent sur le pied de guerre. La Turquie ne se perçoit pas comme un pays méditerranéen et poursuit une stratégie d'adhésion dans l'Union européenne tout en développant une politique parfois qualifiée de néo-ottomane en direction de tous ses voisins Caucase, Iran, Irak. L'Égypte continue de regarder vers la péninsule Arabique et le bassin du Nil, malgré le succès de la Fondation Anna Lindh du nom de l'ancienne ministre suédoise des Affaires étrangères, assassinée en 2003 lancée par José Luis Zapatero et Recip Erdogan, sise à Alexandrie et vouée au dialogue des civilisations. Au Maroc, la priorité est à l'approfondissement de la relation bilatérale avec l'Union européenne, formalisée en 2008 par un statut avancé qui lui accorde un accès au marché intérieur européen et lui permet de participer à des politiques sectorielles ; le Maroc est le premier pays de la région à tenir en 2010 un sommet avec l'UE, sous présidence espagnole du Conseil de l'Union. Les dirigeants algériens, enfin, conscients de la faiblesse de leur appareil industriel et bancaire, sont peu favorables à une zone de libre-échange avec la rive nord. Mais ils savent que l'UE est un partenaire incontournable pour l'énergie, la formation de ses cadres, la mobilité des travailleurs et les investissements.

L'H. : Que peut-on attendre de cette Union pour la Méditerranée ?

M. F. : Les sociétés du Sud attendent de ce partenariat considération, appui à la démocratisation de régimes autoritaires à habillage pluraliste, meilleure gestion économique et transfert de savoir. Celles du Nord sont partagées entre l'ambition de construire un ensemble euroméditerranéen prospère et le souci de la sécurité. L'avancée du projet d'Union pour la Méditerranée est de fonctionner sur un système de codécision. L'inconvénient est qu'il inclut tous les pays riverains et que son destin est pris en otage par l'absence d'un règlement israélo-palestinien. Un format plus restreint, limité au Bassin méditerranéen occidental, aurait été plus propice à des progrès, à condition que soit mis fin à la guerre froide algéro-marocaine. Enfin, le partenariat vise à contribuer à dissiper le climat de défiance qui pèse sur les relations entre les deux rives, d'abord entre la France et l'Algérie qui cheminent trop lentement sur la voie de la réconciliation des mémoires. Le ressentiment reste bien le premier facteur d'insécurité. « Plus qu'aucun autre univers des hommes, la Méditerranée ne cesse de se raconter elle-même, de se revivre elle-même. Par plaisir sans doute, non moins par nécessité. Avoir été, c'est une condition pour être », disait, dans La Méditerranée en 1977, Fernand Braudel.

Propos recueillis par L'Histoire.

Par Michel Foucher