Jeanne d'Arc est-elle d'extrême droite ?
Habitués depuis plusieurs années à voir le Front national célébrer la fête de Jeanne d'Arc, nos contemporains ignorent que le culte de la "bonne Lorraine" a longtemps été de gauche. C'est lorsque le nationalisme glisse à droite, à la fin du XIXe siècle, que l'étendard de la Pucelle commence à être brandi comme un symbole contre les "ennemis de l'intérieur".
Le 29 mai 1878, La Lanterne, journal anticlérical, publiait cet article en forme d'appel : « Le 30 mai prochain, il y aura 447 ans que Jeanne d'Arc fut brûlée à Rouen par les bons soins de l'Inquisition et de Cauchon, évêque de Beauvais. A l'occasion de cet anniversaire, les cléricaux doivent aller porter des couronnes aux pieds de la statue de cette martyre du patriotisme. Il vaut mieux tard que jamais. [...] Quant à nous, [...] nous engageons tous les républicains à porter, eux aussi, aux pieds de la statue de Jeanne d'Arc, des couronnes avec cette inscription : " A Jeanne la Lorraine, à l'héroïque Française, à la victime du cléricalisme." »
Le gouvernement Dufaure décide alors d'interdire toutes les manifestations pour l'anniversaire de la mort de Jeanne d'Arc, à l'indignation du journal catholique et ultra-montain L'Univers. Nous sommes un an après le "coup du 16 mai ", le renvoi, par le président de la République Mac-Mahon, du président du Conseil Jules Simon malgré la majorité dont il disposait à la Chambre des députés, en 1877 — renvoi dont le prolongement avait été la dissolution de cette Chambre républicaine.
La campagne électorale qui avait suivi avait été farouche : deux France s'étaient opposées, la grande majorité des catholiques — hiérarchie, organes de presse, personnalités en vue — se prononçant pour une droite encore profondément monarchiste, et contre une gauche républicaine, menée par Léon Gambetta. Celle-ci avait fini par remporter les élections d'octobre 1877 malgré tous les tracas que l'administration en place avait occasionnés à ses candidats : saisies de journaux, poursuites judiciaires, révocations de fonctionnaires...
Des prélats et des curés de paroisse étaient entrés dans la bataille par leurs prêches dominicaux et leurs bulletins paroissiaux. Malgré une frange d'opinion catholique libérale, favorable à une république parlementaire, le gros des paroissiens avait suivi. C'est dans ce contexte qu'il faut situer le conflit de 1878, année du centenaire de la mort de Voltaire, entre « cléricaux » et « anticléricaux », la question de la place de l'Eglise dans la société étant au cœur des divisions idéologiques. Jeanne d'Arc devient alors un enjeu symbolique : c'est à celui des deux camps affrontés qui saura le mieux se servir des attraits de sa mémoire.
Nos contemporains, habitués depuis plusieurs lustres à voir le Front national de Jean-Marie Le Pen célébrer la fête de Jeanne d'Arc, ignorent souvent que le culte de la «bonne Lorraine» a aussi une origine « de gauche ». Longtemps, après les procès de condamnation et de réhabilitation, la Pucelle avait été oubliée. Pas complètement, certes. Tous les ans, on la célébrait à Domremy, son village natal, et à Orléans, où les commémorations avaient une ferveur catholique et monarchiste, notamment sous la Restauration. Des écrivains et des poètes, depuis François Villon, la prenaient pour thème. Sa figure, néanmoins, n'était pas au centre des exempla catholiques : le silence sur la future sainte d'un Bossuet, éloquent défenseur de la monarchie chrétienne et absolue, en témoigne. Voltaire, lui, s'était grossièrement moqué en vers de cabaret de La Pucelle, dont il avait fait une servante d'auberge sans mœurs et la fille d'un curé sans vergogne (cf. Géraldi Leroy, p. 56). Des érudits, à la fin du XVIIIe siècle, surtout Clément de l'Averdy, commencèrent pourtant à faire sortir la figure johannique du folklore. Mais c'est le XIXe, le grand siècle de l'histoire, qui fit de Jeanne d'Arc l'héroïne la plus pure de la patrie française.
Michelet, dans le Livre X de son Histoire de France, en fut le grand inventeur. Cette fille d'un laboureur de la Marche de Lorraine et de Champagne, si éprouvée par la guerre, avait été convaincue de mission par des visions. En fait, elle était l'incarnation du bon sens, « le bon sens dans l'exaltation ». Elle devint aussi l'incarnation du peuple :
« En un moment tout le monde fut pour elle. » Au terme de son récit légendaire, Michelet voyait apparaître à travers cette « fille de France » la naissance de la patrie.
Jules Quicherat, élève de Michelet, offrit un apport érudit au culte naissant de Jeanne en publiant les actes des deux procès (en latin) d'après les manuscrits de la Bibliothèque nationale, entre 1841 et 1849. Pour lui aussi, cette « sainte », qui avait réalisé «la perfection chrétienne», était une martyre de la patrie : « Elle ne prophétisait que sur la France, parce que toutes les forces de son inspiration tendaient à l'affranchissement immédiat de son pays... » Admirateur de Quicherat, Henri Martin, autre historien républicain, qui consacre un livre à Jeanne Darc (orthographe démocratisée) en 1856, introduit la dimension celtique dans le patriotisme de Jeanne, censée représenter les vertus gauloises, la pure essence française, c'est-à-dire l'esprit de liberté — « Messie de la nationalité » contre le clergé romain.
Le Grand Dictionnaire du XIXe siècle de Pierre Larousse (1870) résume assez bien l'attitude des libres penseurs républicains, dans le sommaire de la longue notice qu'il réserve à Jeanne Darc : « 1) Jeanne Darc eut-elle réellement des visions ? (Non.) 2) Son mobile le plus certain ne prit-il pas sa source dans les mouvements d'un patriotisme exalté ? (Oui.) 3) Quels furent les vrais sentiments du roi à son égard ? (Indifférence et défiance.) 4) Quelle a été dans tous les temps la vraie pensée du clergé pour Jeanne ? (Entraver sa mission, la faire mourir et, sous prétexte de la réhabiliter, charger de légendes apocryphes sa mémoire.) »
Cette Jeanne d'Arc de gauche — fille du peuple, héroïne de la patrie, oubliée d'une monarchie ingrate, martyrisée par l'Église —, les socialistes, à leur tour, la revendiquent. Lucien Herr, bibliothécaire de l'Ecole normale supérieure, écrit dans Le Parti ouvrier du 14 mai 1890, sous le pseudonyme de Pierre Breton, un article intitulé « Notre Jeanne d'Arc » qui dénie à l'Église catholique le droit d'instaurer le culte de celle qui a été brûlée sur son ordre : « Jeanne est des nôtres, elle est à nous ; et nous ne voulons pas qu' on y touche. »
Quelques années plus tard, face au mouvement d'appropriation de la Pucelle par les catholiques, Charles Péguy, un jeune socialiste, normalien, ami de Lucien Herr, futur meneur dreyfusard, compose sa première Jeanne d'Arc, qu'il dédie « à toutes celles et à tous ceux qui seront morts de leur mort humaine pour rétablissement de la république socialiste universelle ». Jean Jaurès, à son tour, rendra hommage à Jeanne dans L'Armée nouvelle, en 1910.
Le camp d'en face s'était réveillé depuis longtemps. A commencer par les catholiques eux-mêmes qui, supposant au « culte civique de Jeanne dArc », parlent, à partir de 1850, d'une canonisation. En 1869, Mgr Dupanloup, évêque d'Orléans, en fait la demande au pape ; mais il faut attendre 1894 pour que le Saint-Siège instruise la cause de la béatification, première étape de la sanctification (cf. Jacques Dalarun, p. 50). Il faudra encore attendre le 18 avril 1909 pour qu'une bulle déclare Jeanne « bienheureuse ». En 1894, Mgr Gonthe-Soulard, archevêque d'Aix-en-Provence, revendique hautement l'inspirée : « Jeanne appartient à l'Eglise. Léon XIII écrivait ces temps derniers : " Columbus noster est ", Christophe Colomb est à nous ! Jeanne aussi est nôtre... " Johanna nostra est ". On ne laïcise pas les saints. » Aux protestations de la gauche, faisant valoir la responsabilité de l'évêque de Beauvais dans la condamnation de Jeanne, le catholique Kérohant réplique : « Cauchon est de l'Eglise comme Judas était des disciples de Jésus-Christ. » Et le publiciste qui rapporte ces paroles d'ajouter : « Au dire de M. de Kérohant, Cauchon aurait même été juif1. »
Cette volonté d'accaparement cléricale provoqua dans les rangs des libres penseurs, ou chez certains d'entre eux, une attitude de rejet, un retour aux moqueries voltairiennes. Un de leurs journaux, L'Action, en date du 14 avril 1904, déclare ainsi :
« Maladive, hystérique, ignorante, Jeanne d'Arc, même brûlée par les prêtres, ne mérite pas nos sympathies. » Le 26 avril, Laurent Tailhade, célèbre agitateur anticlérical, terminait ainsi son article, « Contre Jeanne d'Arc » : « Résistons à la lotharingeomanie de la bonne Lorraine ; que le 8 mai prochain, la France libre penseuse proteste par une tempête de sifflets, par une trombe de huées contre le culte rendu à une idiote qui causa notre malheur. »
Une controverse s'était aussi engagée sur les « voix » de Jeanne d'Arc. Alors que Michelet avait expliqué cette inspiration surnaturelle par la poésie et les légendes locales, les libres penseurs et les scientistes s'employèrent à expliquer le cas de Jeanne médicalement (cf. Olivier Bouzy, p. 58).
Anatole France, à qui l'on doit une biographie de Jeanne d'Arc, en fit un cas relativement banal d'hallucination. Les manuels de l'école laïque, quant à eux, s'efforçaient de ne pas insister sur cette question des « voix », qui donnait tant d'avantages aux catholiques. Répondant à Anatole France, le père Ayroles écrit en 1910 : « Qu'est la bienheureuse Pucelle, sinon le christianisme prouvé une fois de plus, enseigné par un fait aussi plein de charmes que lumineux ? Qui ne voit pas l'homme-Dieu dans la Pucelle ne le connaît pas2. »
Depuis le début du siècle, le monde catholique avait évolué. Longtemps attaché à la cause monarchique, en rupture avec la France
révolutionnaire, il avait tenu durablement en suspicion la passion nationale qui en était issue. Or, au long du XIXe siècle, le sentiment national se trouve émancipé peu à peu de ses origines, et la défaite de 1871 l'exacerbe dans toutes les familles spirituelles et politiques. Jeanne d'Arc cesse alors d'être aux yeux des catholiques le seul emblème de leur foi et de leur Eglise. Elle est aussi pour eux ce qu'en avait fait Michelet, et qu'ils récupèrent : la sainte patronne de la patrie. Mgr Ricard, vicaire
général honoraire de l'archevêque d'Aix, peut écrire en 1894 : « Exaltez, en la personne de Jeanne, le patriotisme chrétien, afin de protéger la France contre les alliances qui la menacent3. »
Dans les années qui suivent, au cœur de l'affaire Dreyfus, le mouvement nationaliste, qui met en cause le régime en place, va faire sien l'étendard de Jeanne d'Arc, mobilisée dans la protestation identitaire de l'antidreyfusisme. Jeanne d'Arc, c'est la France ! Pas n'importe quelle France : ni celle des francs-maçons, ni celle des protestants, ni celle des Juifs, ni celle des étrangers fraîchement naturalisés, ni celle des intellectuels. Une France définie par ses origines terrienne et catholique.
Certains vont plus loin, cherchant à la définir selon des critères ethniques. Il y avait eu le précédent d'Henri Martin qui, on l'a vu, aimait faire de Jeanne une Celte, dans la mesure où le fonds gaulois représentait la démocratie face aux apports germaniques qui avaient produit l'aristocratie et la monarchie. Les antisémites, entichés de «race aryenne», furent heureux de déclarer, comme Édouard Drumont : « C'est une Celte que Jeanne d'Arc, qui sauva la patrie. » Dans les réunions nationalistes, au tournant du XIXe et du XXe siècle, les cris « Vive Jeanne d'Arc ! » et «A bas les Juifs ! » se répandaient.
Ainsi, dans une réunion publique, tenue par la Ligue de la patrie française, rue de Grenelle, le 5 décembre 1904, Drumont fait lire une communication qu'il conclut par ces mots : « C'est Jeanne d'Arc qui rapproche dans une généreuse et patriotique étreinte les hommes d'opinions différentes qui seront rassemblés ce soir autour de vous. Vous connaissez mes idées et celles de mes amis, et vous savez de quel nom nous appelons l'ennemi qui a remplacé chez nous l'Anglais envahisseur du XVe siècle, et qui essaye de nous asservir par la force brutale du fer. Cet ennemi s'appelle pour nous le Juif et le franc-maçon. Je ne veux, pas aujourd'hui insister sur ce point, je veux simplement crier avec vous : Vive la France! Gloire à Jeanne d'Arc!» La lecture provoque de longues acclamations : « Vive Lemaître ! Vive Drumont ! A bas les Juifs ! A bas les francs-maçons4!»
Les manifestations de cette année 1904 font bien apparaître le changement. Si de nombreux républicains et socialistes défendent toujours l'image d'une Jeanne fille du peuple, patriote et victime de l'Inquisition, l'aile la plus antireligieuse de la gauche tend à abandonner l'emblème johannique à l'adversaire nationaliste qui s'en sert «contre la république et la paix», comme l'écrit, le 17 avril 1904, Henry Bérenger dans L'Action. On y lit : « La Pucelle militariste et bondieusarde est un fétiche entre les mains des généraux et des évêques. C'en est assez pour que tout républicain et tout libre penseur s'emploie sans retard à jeter bas ce fétiche. »
L'affaire Thalamas, à la fin de cette année orageuse, qui avait connu à la Chambre les débats tumultueux sur le scandale des fiches (affaire qui mettait en cause le ministre de la Guerre, le général André, lequel avait mis sur pied un service de renseignements réunissant des indications sur les origines politiques et religieuses des officiers), et vu le général André giflé par le député nationaliste Gabriel Syveton, aggrava la division des deux « blocs », et marqua une étape supplémentaire dans la captation de la figure de Jeanne d'Arc par la droite nationaliste.
L'origine du « scandale » Thalamas était un incident survenu au lycée Condorcet, en octobre : un député de la Seine avait écrit au ministre de l'Instruction publique pour se plaindre de renseignement d'un professeur d'histoire, Thalamas, qui avait «outragé devant ses élèves la mémoire de Jeanne d'Arc » (cf. Anne Rasmussen, p. 62). Les nationalistes s'emparèrent de cette mince affaire (« un boucan de collège », comme dit le député socialiste Marcel Sembat à la Chambre, le 1er décembre 1904) : manifestations d'étudiants, gerbes et couronnes déposées devant la statue de Frémiet place des Pyramides, à Paris, articles vengeurs et réunions publiques. François Coppée, poète de la Ligue de la patrie française, sema sa prose dans les journaux. Maurras et l'Action française donnèrent carrière à leur indignation agressive.
Edouard Drumont, encore une fois, profitait de l'aubaine dans La Libre Parole, pour en revenir à son obsession : « Ils sont toute une bande dans les établissements d'enseignement, dans les sociétés savantes, dans les revues, dans les académies, tous Juifs, protestants, francs-maçons, qui se sont fait, mutuellement, la courte échelle et qui ont réussi à faire croire qu 'ils avaient régénéré, transformé, rénové la littérature, l'histoire et la science. [...] Jamais il ne fut question au moment du procès de Rouen des soupçons ignominieux que Thalamas fait planer sur la pure et chaste héroïne5.» L'anti-intellectualisme est repris dans le même quotidien antisémite par Gaston Méry, signalant le rôle joué par l'université de Paris dans la condamnation de Jeanne d'Arc : « Ce que certains professeurs rééditent sur la Pucelle, c 'est ce que pensait d'elle l'université de Paris au moment où la pauvre enfant monta sur le bûcher. »
Belle occasion encore pour Paul Déroulède, exilé à Saint-Sébastien, depuis sa condamnation en Haute Cour en 1900 (après la tentative de putsch de février 1899). L'Humanité s'était moquée des manifestations devant la statue de Jeanne d'Arc. Le chef de la Ligue des patriotes adresse incontinent une dépêche à Jaurès :
«Je tiens Jeanne d'Arc pour la plus sublime héroïne de toute notre héroïque histoire, François Coppée et ses jeunes protestataires pour des patriotes d'autant plus nécessaires à la patrie que vos disciples et vous lui êtes funestes, et je vous tiens, monsieur Jaurès, pour le plus odieux, pervertisseur de consciences qui ait jamais fait en France le jeu de l'étranger. » Jaurès retourne à Déroulède un télégramme pour le provoquer en duel. Le 4 décembre, toutes affaires cessantes, le directeur du quotidien socialiste, flanqué de deux témoins, prend le train pour l'Espagne. Le duel a finalement lieu à Hendaye. Les pistolets lâchent leurs balles sans résultat ; Jaurès rentre aussitôt à Paris, et Déroulède repasse la frontière. Jeanne d'Arc finissait par faire perdre la tête à tout le monde.
Il n'était pas dit cependant que la Pucelle serait définitivement le totem de la droite catholique et de la droite nationaliste. Des républicains avaient songé depuis longtemps à faire de Jeanne d'Arc non pas une figure de ralliement partisan, mais le symbole éclatant du rassemblement, de l'unité française. Dès 1884, Joseph Fabre, député radical de l'Aveyron, prend l'initiative d'un projet de loi instaurant une fête annuelle de Jeanne d'Arc, qu'il baptise «fête du patriotisme». Dans son exposé des motifs, il fait valoir que les États-Unis ont, outre l'Independance Day, leur fête de Washington. Aussi bien la République française peut-elle instituer un complément du 14 Juillet (fête nationale depuis 1880), la fête de Jeanne d'Arc, qui pourrait avoir lieu le 8 mai, anniversaire de la délivrance d'Orléans, plutôt que le 30 mai, anniversaire de deuil : « Ce jour-là, tous les Français s'uniraient dans une bienfaisante communion d'enthousiasme. Jeanne n 'appartient pas à un parti ; elle appartient à la France. »
Deux cent cinquante députés signent le projet, soutenu par ailleurs par Paul Déroulède et la Ligue des patriotes. Malgré l'appui d'un certain nombre d'élus de gauche — Floquet, Ranc, Barodet, etc. —, la majorité refuse de suivre, jugeant que ladite fête risque d'être détournée par le clergé. Dix ans plus tard, l'année où le pape instruit le dossier de Jeanne en béatification, Joseph Fabre, devenu sénateur, revient à la charge. Il obtient l'appui du président du Conseil Charles Dupuy, qui déclare devant les sénateurs : « La fête du 14 Juillet, c'est la fête de la liberté ; celle de Jeanne d'Arc, M. Fabre rappelle la fête du patriotisme. On pourrait rappeler la fête de l'indépendance. » Le Sénat vote le projet, mais l'idée n'est pas encore mûre à la Chambre6. Ce mûrissement, c'est la Grande Guerre qui devait le permettre.
Maurice Barrés, député, auteur d'un éditorial quotidien et martial dans L'Écho de Paris, chantre de l'Union sacrée, dépose à son tour en décembre 1914 une proposition de loi ayant pour objet l'institution fête nationale de Jeanne d'Arc :
« Son culte est né, écrivait-il, avec la patrie envahie; elle est l'incamation de la résistance contre l'étranger. » L'ancien doctrinaire du nationalisme fermé, xénophobe et antisémite, glorifiait désormais la pluralité française dans l'union, publiant en 1917 son ouvrage irénique, Les Diverses Familles spirituelles de la France.
La victoire survenue, toujours député et président de la Ligue des patriotes, il exposait les motifs de son projet de loi, le 14 avril 1920 : « II n'y a pas un Français, quelle que soit son opinion religieuse, politique ou philosophique, dont Jeanne d'Arc ne satisfasse les vénérations profondes. Chacun de nous peut personnifier en elle son idéal. Êtes-vous catholique ? C'est une martyre et une sainte, que l'Eglise vient de mettre sur les autels. Etes-vous royaliste ? C'est l'héroïne qui a fait consacrer le fils de Saint Louis par le sacrement gallican de Reims. Rejetez-vous le surnaturel ? Jamais personne ne fut aussi réaliste que cette mystique ; elle est pratique, frondeuse et goguenarde, comme le soldat de toutes nos épopées... Pour les républicains, c'est l'enfant du peuple qui dépasse en magnanimité toutes les grandeurs établies. [...] Enfin les socialistes ne peuvent oublier qu'elle disait : "J'ai été envoyée pour la consolation des pauvres et des malheureux. "Ainsi tous les partis peuvent réclamer Jeanne d'Arc. Mais elle les dépasse tous. Nul ne peut la confisquer. C'est autour de sa bannière que peut s'accomplir aujourd'hui, comme il y a cinq siècles, le miracle de la réconciliation nationale. »
La Chambre bleu horizon, faite de nombreux anciens combattants qui avaient connu la fraternisation des curés et des laïcs dans les tranchées, vota le projet le 24 juin 1920, quelques semaines après que le pape Benoît XV eut de son côté canonisé Jeanne d'Arc en présence d'un représentant du gouvernement français, Gabriel Hanotaux, ambassadeur extraordinaire auprès du Saint-Siège. En 1921, sous la présidence du Conseil d'Aristide Briand, les relations diplomatiques étaient renouées entre la République et le Vatican. En 1929, Gaston Doumergue, un protestant, fut le premier président de la République française depuis la séparation des Eglises et de l'État, en 1905, à assister à une messe officielle : c'était pour la célébration du cinq-centième anniversaire de la délivrance d'Orléans.
Deux ans plus tard, pour la commémoration du cinq-centième anniversaire de la mort de Jeanne d'Arc, Raymond Poincaré, ancien président de la République, exalta sur la place du Vieux-Marché de Rouen l'« image vivante de la patrie ». Mieux encore, le culte de la «bonne Lorraine» voyait son sens s'élargir au-delà des frontières : «On s'aperçoit aujourd'hui, écrit Barrés en 1920, après la guerre, que cette fille portait en elle l'embryon de la Société des Nations, de ce patriotisme qui respecte les autres patries pour qu'on le respecte lui-même » (« Notes inédites »).
Cette fonction de rassemblement que prenait le culte demeure au cœur des fêtes de Jeanne d'Arc, chaque année, à Orléans. Au moins une fois au cours de leur septennat, nos présidents de la République y viennent prononcer un discours qui tourne toujours autour du thème de Funité, de Funion, de la solidarité entre les Français. Mais, comme si en devenant officielle, syncrétique, unanimiste, la sainte de la patrie s'était affadie sous les couleurs ternes d'une sulpicerie républicaine, la ferveur johannique n'animait plus guère les rangs de la gauche — malgré quelques retours de flamme au moment du Front populaire.
La droite nationaliste, elle, continua, entre les deux guerres, son effort pour monopoliser la mémoire de Jeanne. Les cérémonies place des Pyramides, à Paris, devant la statue dorée de la Jeanne équestre de Frémiet, étaient devenues des rituels du mois de mai pour les différents groupes nationalistes, à commencer par l'Action française — qui faisait de Jeanne une « anti-Marianne ». Quand Maurras et son journal furent condamnés par le pape en 1926, leurs partisans redoublèrent de ferveur à l'égard de celle qui, en son temps, avait été anathématisée comme l'Action française par une Église ignorante.
Toutes les ligues nationalistes se réclament alors de Jeanne d'Arc : le Faisceau de Georges Valois, qui organise le 22 mai 1927 un vaste rassemblement à Domremy :
«Nous avons été à Domremy, écrit-il une semaine plus tard dans Notre Siècle. C'est une des journées les plus hautes du fascisme » ; les Jeunesses patriotes que Pierre Taittinger place sous la protection de la sainte ; les Croix de Feu, la Solidarité nationale... Pas une formation de la droite dite nationale qui ne brandisse sa bannière. Pendant le Front populaire et la guerre d'Espagne, L'extrême droite oppose l'étendard de Jeanne au drapeau rouge.
Ainsi Jean-Jacques Brousson écrit dans Je suis partout, le 15 mai 1937 : « Visiblement la sainte de la patrie n'est pas en odeur chez les fanatiques de la Pasionaria. Une vierge qui croit à Dieu et à la patrie !Ah ! S'il y avait eu une manifestation en faveur de cette Judith qui se glissa dans la tente d'Holopheme, et lui trancha gentiment le col!» En 1938, les membres des ligues dissoutes défilent à la fête de Jeanne d'Arc en agitant chacun son journal — La Liberté, L'Action française, Je suis partout... « Et pas n'importe quel numéro de Je suis partout : le numéro spécial sur les Juifs7. »
La Révolution nationale de Pétain célébra avec d'autant plus de fleurs — hommage du vice à la vertu — celle qui avait combattu l'envahisseur qu'elle se résignait à l'Occupation et à la collaboration. Elle exaltait en Jeanne non pas la guerrière, évidemment, mais la terrienne, la catholique, et, finalement... l'anglophobe ! «Elle est élevée en paysanne, en bonne paysanne de France, vigoureuse, de sens solide et d'humeur gaie », écrit-on au moment du «retour à la terre». Robert Brasillach oppose Jeanne au régime «judéo-maçonnique » défunt : il écrit dans Je suis partout, le 12 mai 1941, «Jeanne appartient au nationalisme français dans ce qu 'il a déplus réaliste, de plus profond et de plus attaché à la terre. [...] Jeanne n'appartient pas à l'argent, aux idéologues, aux faux défenseurs d'une civilisation pourrie, puisqu'elle appartient à la jeunesse étemelle et à la vivacité créatrice8. »
Jeanne devenait l'emblème ravaudé du maréchalisme : « Une même pensée, un même instinct ont porté cette toute jeune et toute simple paysanne et le vieux et grand soldat vers un même destin historique. L'une et l'autre ont eu le sens de l'unité française » (Je suis partout, 13 mai 1944). En mai 1944, au moment où la presse collaboratrice se déchaîne contre les bombardements alliés, un tract distribué à l'occasion de la fête de Jeanne d'Arc proclame : « Hier comme aujourd'hui, un seul ennemi : l'Anglais ! Pour que la France vive, il faut comme Jeanne d'Arc bouter les Anglais hors d'Europe. »
Jeanne fut pourtant aussi invoquée dans les rangs de la Résistance et de la France libre, dans la poésie de Jules Supervielle ou d'Aragon. Mais elle paraissait décidément devoir estampiller les œuvres de la droite nationaliste (et colonialiste), comme on le vit après la Libération. En 1957, on assiste à la création d'une « Alliance Jeanne d'Arc », sur F initiative du général Weygand, entraînant Léon Bérard, André Frossard, Gustave Thibon, qui eurent l'idée de faire de la Pucelle une championne de l'Algérie française : « Sous l'invocation de Jeanne d'Arc, l'Alliance dirigée par M. le général Weygand est résolue à engager le combat contre toutes les formes du mensonge, contre les idéologies destructrices de la dignité humaine, contre les multiples impiétés des inconscients bénéficiaires de la longue suite de labeurs et de souffrances qui constitue l'héritage français. » Le 15 octobre 1959, un député antigaulliste, maître Biaggi, s'exclame à l'Assemblée : « Quand Jeanne d'Arc boutait l'Anglais hors de France, ce n'est pas à l'autodétermination qu'elle faisait appel ! »
Enfin, quand Jean-Marie Le Pen lance son Front national, bon connaisseur de la mythologie française, excellant dans Fart de la communication, il choisit l'image de Jeanne d'Arc, après tant d'autres chefs des ligues, pour en refaire ce symbole d'essence française à opposer à tous les envahisseurs — c'est-à-dire les étrangers, les immigrés, ceux-qui-ne-sont-pas-de-chez-nous. «Elle est là, écrit le 7 mai 1987 dans National Hebdo Bruno Mégret, alors député lepéniste de l'Isère, pour nous dire que nous appartenons à une communauté qui nous est propre, qui est différente de celle des autres et dont nous devons être fiers parce que c'est la nôtre et celle de nos ancêtres. Retrouvons cette confiance en nous, cette fierté de ce que nous sommes et cette spontanéité dans l'affirmation de notre identité... » L'affirmation identitaire se double ici d'une attitude protestataire et populiste, que symbolise encore Jeanne d'Arc : «Elle nous rappelle qu'aujourd'hui comme hier, alors que les classes dirigeantes ont renoncé à assurer l'avenir de la nation, c'est de notre peuple que doivent venir les forces de renouveau. »
Le Front national institue sa propre fête de Jeanne d'Arc en choisissant la date du 1er mai. Symbole contre symbole, il s'agit de faire échec à la journée de l'internationalisme ouvrier. Tous les ans, les télévisions et les journaux offrent à Jean-Marie Le Pen et à son organisation une occasion merveilleuse de propagande de longue portée et riche en couleurs. Les défilés rue de Rivoli et place des Pyramides — parfois émaillés de sinistres incidents — sont redevenus, comme dans les années 1930, une des manifestations les plus en vue de l'extrême droite.
La réplique des républicains est assez faible. Le culte de Jeanne d'Arc paraît non seulement obsolète, mais encore trop contaminé par les autels de Vichy et les offices des nationalistes. Jacques Chirac, élu président de la République en 1995, n'a pas manqué de se rendre à Orléans dès la première année de son septennat, comme le veut la tradition. François Mitterrand, en 1989, avait déjà fait allusion à la xénophobie du Front national, affirmant que Jeanne « ne [s'était] jamais laissé aller à la haine de ['étranger». A son tour, le 8 mai 1996, Jacques Chirac réaffirmait le sens de cette fête : Jeanne n'appartenait à aucun parti — « Comment ne pas voir combien Jeanne est étrangère à toute idée de mépris et de haine ? Combien ses paroles sont à l'opposé du discours d'intolérance, de rejet, de violence que l'on ose parfois tenir en son nom. » La meilleure contre-offensive se situe peut-être sur un autre terrain que celui des effusions et des partis pris — celui de l'histoire. Ajoutons : et de la création artistique. Comment pourrait-on prendre au sérieux les discours qui détournent la mémoire de l'éblouissante jouvencelle, après avoir vu Jeanne la Pucelle de Jacques Rivette ?
par Michel Winock
