« Le jour où Rabin a serré la main d'Arafat... »
Le témoignage de Jean Frydman, ami intime du Premier ministre israélien assassiné. Sur les coulisses d'un geste historique : la poignée de mains échangée par Rabin et Arafat à Washington, le 13 septembre 1993.
L'Histoire : Jean Frydman, vous avez été l'ami intime d'Yitzhak Rabin et vous l'avez vu évoluer au long des moments décisifs qui ont précédé les accords d'Oslo. Car, au début, la paix était une idée neuve et difficile pour Rabin...
Jean Frydman : Moins la paix que l'idée de parler avec l'OLP ! Au moment de la conférence de Madrid, en octobre 1991, quand, pour la première fois, Israéliens et Palestiniens se retrouvent face à face, Yitzhak Rabin est ministre de la Défense d'Yitzhak Shamir. Avec ce dernier, il va essayer pendant deux ans de trouver un accord avec les Palestiniens de l'intérieur et leur leader Fayçal Husseini, refusant tout dialogue avec Yasser Arafat.
Quand Rabin est élu Premier ministre en 1993, il promet la paix. Il sait déjà qu'un jour il faudra traiter directement avec l'OLP. L'idée l'irrite à un point extraordinaire mais il est réaliste. Il comprend qu'il va falloir abandonner une grande partie des territoires qu'il a lui-même conquis, en 1967, comme chef d'état-major ! C'est une décision très lourde, très douloureuse. D'autre part, il est très méfiant vis-à-vis des pourparlers engagés au début de 1993 à Oslo, et très sceptique quant à leur issue.
L'H. : Mais il a donné son accord au principe des négociations secrètes ?
J. F. : Le véritable initiateur d'Oslo, c'est Yossi Beilin, le ministre adjoint des Affaires étrangères. C'est lui qui prend le risque. Même le ministre des Affaires étrangères Shimon Peres, au début, est très hésitant. Il ne sera convaincu qu'après ses contacts avec Abou Ala et Abou Mazen, émanations directes d'Arafat. A partir de là, il lui faut convaincre Rabin de parler à l'OLP. Je résumerai les longs entretiens entre Peres et Rabin — des hommes qui font équipe sans s'aimer — par cette formule : « Arafat, c'est l'horreur, mais Arafat est le patron des Palestiniens. »
A un certain moment, Rabin va dire à Peres : oui, on signe. A partir de là, il ne fait pas les choses à moitié. A la minute où il donne son accord au processus d'Oslo, c'est lui qui devient le héraut de la paix. Le réalisme politique et national l'emporte sur tout.
C'est alors que Rabin, aux yeux de ses adversaires, devient un monstre. On ne lui pardonne pas d'avoir évolué à ce point-là. Rabin, le chef d'état-major, passe à l'ennemi ! Ce qu'on assassinera, c'est cette métamorphose.
L'H. : Comment se passe la préparation de la rencontre de Washington ?
J. F. : Dans des transes extraordinairement douloureuses. Yitzhak Rabin avait décidé de ne pas aller à Washington car il ne voulait pas serrer la main de Yasser Arafat. Pour lui, c'était une main encore pleine de sang ! Peres irait seul, voilà tout.
Mais, pendant la nuit qui précède la rencontre de Washington, Bill Clinton téléphone à Rabin. Il faut se souvenir que la relation entre les deux hommes est très profonde : Clinton considère le Premier ministre comme le maître qu'il n'a pas eu, comme un père. Il lui dit en substance : « Tu ne peux pas me faire ça ! La paix n'aura aucune signification si tu ne serres pas la main d'Arafat ! »
Et là, Rabin comprend qu'il boira le calice jusqu'à la lie. Il ira ! Peres apprend cette volte-face par la radio, au matin, en faisant ses bagages.
L'H : Vous voulez dire que, même à Washington, le 13 septembre 1993, dans cette exultation de la paix qui a saisi le monde entier, Rabin souffre encore ?
J. F. : Mille morts ! Il hésite jusque dans les couloirs. Il touche au bout de cette évolution déchirante. Il n'arrête pas de répéter : « Je dois le faire, je dois le faire... » Et il fait le geste. La fameuse scène de la poignée de main est extraordinairement dramatique. On voit bien que Clinton le pousse vers Arafat, comme s'il lui disait : « C'est ton devoir ! »
Arafat est le premier Palestinien que Rabin a en face de lui. Même dans le bureau de Clinton, il ne lui avait pas serré la main ! Mais là, il passe à l'acte. Il devient le symbole de la paix dans le monde et, pour les extrémistes, celui de la trahison.
D'ailleurs, jusqu'au soir du meeting que j'ai organisé et où il a été assassiné, Yitzhak Rabin a été persuadé que la majorité des Israéliens détestait ce qu'il faisait. Lorsqu'il est arrivé sur la place des rois d'Israël et qu'il a vu cette foule immense qui chantait et dansait, il a poussé un cri de stupéfaction. A ce moment, j'ai compris sa longue souffrance. Dans le déchirement et la solitude, Rabin avait fait de la paix son devoir. Elle était sa croyance et elle est entrée dans l'histoire.
Propos recueillis par Martine Gozlan.
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