Tibet : le peuple sacrifié
Le Tibet présente le cas exemplaire d'un pays où le bouddhisme est lié au pouvoir : cette religion y fut introduite par les rois et lui a fourni pendant des siècles ses dirigeants. Mais son indépendance n'a cessé d'être remise en cause par le voisin chinois. Jusqu'à l'invasion du pays par les troupes communistes en 1950.
Jouxté par le Népal et l'Inde au sud, le Cachemire et le Khotan à l'ouest, les oasis de la Sérinde au nord et la Chine à l'est, mais isolé par des barrières montagneuses, le haut plateau du Tibet fut l'une des dernières grandes régions d'Asie à s'ouvrir au bouddhisme. Cependant, plus qu'en aucun autre pays sans doute, le bouddhisme a été intimement lié à l'histoire du Tibet, présidant à ses destinées politiques et demeurant omniprésent dans sa culture. Une histoire marquée par l'influence des grands voisins indiens et chinois, spirituelle pour le premier, politique pour le second. Et qui a tourné à la tragédie au XXe siècle.
Si l'on en croit la légende, c'est le vingt-huitième souverain de la dynastie tibétaine, Lhathothori, qui découvrit le bouddhisme vers l'an 333 de notre ère, en recevant du ciel une cassette précieuse contenant deux sûtra , un petit reliquaire et le mantra d'Avalokiteshvara, le bodhisattva de la compassion, protecteur du Tibet1. Faute d'en comprendre le sens, il conserva, dit-on, pieusement ces reliques.
Cette légende indique sans doute que des contacts précoces eurent lieu par le Khotan situé sur la route de la soie, voie de passage du bouddhisme indien vers la lointaine Chine.
La première tentative d'introduction réelle du bouddhisme au Tibet s'effectue au VIIe siècle. Le roi Songtsengampo 569-650 est alors à la tête d'un puissant royaume indépendant ; sa politique vise à l'expansion territoriale du Tibet et aux alliances matrimoniales avec les pays voisins. En 632, il épouse une princesse népalaise bouddhiste, Bhrikutî, et en 641, sous la pression de ses troupes, il obtient de l'empereur chinois la main de la princesse Wengcheng, également bouddhiste. Deux temples, le Jokhang et le Ramotché, sont alors édifiés à Lhassa pour y abriter les précieuses statues apportées par les deux épouses. C'est aussi à cette époque que Songtsengampo envoie un ministre en Inde pour y codifier une écriture et une grammaire tibétaines permettant la traduction des textes sanskrits.
Toutefois, le souverain ne fut sans doute pas aussi fervent bouddhiste que le dit la légende. D'ailleurs, le bouddhisme ne pénètre à cette date ni l'aristocratie tibétaine ni la société et l'ancienne religion demeure prédominante2.
Ce n'est que cinq générations plus tard que le roi Trisongdétsen 755-797 décide d'établir solidement le dharma *, la loi bouddhique, au Tibet, alors au sommet de sa puissance temporelle. Bravant la réticence de ses ministres, il invite l'abbé d'un monastère indien, Shântarakshita, et le charge d'établir un grand monastère à Samyé, au Tibet central. L'abbé fait appel au maître tantrique Padmasambhava ; sa venue s'avère déterminante : c'est lui qui introduit les tantra , textes fondateurs du Vajrayâna * ou « Véhicule de diamant », caractéristique, aujourd'hui encore, du bouddhisme tibétain.
Le monastère de Samyé est inauguré vers 778. L'année suivante, Shântarakshita ordonne les sept premiers moines tibétains. Une équipe d'érudits est chargée de traduire en tibétain les sûtra et les tantra .
En 791, Trisongdétsen proclame par un édit le bouddhisme « religion d'État », au détriment de l'ancienne religion bön, mise à l'index. A la mort du roi, en 797, le bouddhisme est solidement implanté.
Les souverains suivants renforcent le pouvoir monastique aux dépens de l'ordre royal. Vers 840, le dernier roi bouddhiste du Tibet unifié est assassiné et son frère, Langdarma, monte sur le trône. Il ordonne la suppression des monastères, avant d'être lui-même assassiné par un moine bouddhiste. C'est la fin de la période monarchique. Le grand empire se morcelle, en moins d'un siècle, en plusieurs royaumes. En ces années de chaos politique, l'éclat du bouddhisme faiblit considérablement.
Le bouddhisme survit néanmoins, dans l'Est du pays, au sein de quelques familles de yogis. Le renouveau viendra, au XIe siècle, d'un petit royaume de l'Ouest, à l'autre bout du Tibet, dont le roi-moine Yéshé Ô encourage un traducteur, Rinchen Zangpo, à se rendre en Inde et invite le grand maître indien Atîsha qui revivifie partout le bouddhisme — on parle d'une « seconde diffusion » du bouddhisme. Temples et monastères sont construits. Surtout, trois nouvelles écoles sont fondées : celle des Kadampa qui finira par se fondre dans les autres écoles, celle des Kagyüpa et celle des Sakyapa — l'école issue de la première diffusion, par contraste, sera connue comme celle « des Anciens » ou Nyingmapa .
C'est le karmapa premier du titre, un maître de l'école Kagyüpa , qui, au XIIe siècle, inaugure la première lignée de tülkou , des réincarnations successives d'un même maître placées à la tête d'une école — système de succession aujourd'hui encore propre au bouddhisme tibétain.
L'oeuvre de traduction du canon bouddhiste prend fin au XIVe siècle : le Kangyour , le canon tibétain, est fixé 110 volumes, complété par le Tengyour ou recueil des commentaires indiens 225 volumes.
Appuyées sur de puissants monastères, les écoles nouvelles gagnent bientôt en influence politique. Entre le XIIe et le XVIe siècle, alliées aux rois locaux puis à des puissances étrangères, elles jouent un rôle décisif dans la réunification du Tibet et dans son gouvernement.
Au début du XIIIe, les Mongols déferlent sur l'Asie : Godan Khan soumet le Tibet en 1239, mais Sakya Pandita chef de l'école Sakyapa devient son maître spirituel, sauvant ainsi le pays de la destruction et introduisant, en retour, le bouddhisme en Mongolie. Tchögyal P'akpa, le neveu de Sakya Pandita, sera lui-même le « maître impérial » du grand Khan devenu empereur de Chine, et recevra du même coup la charge du gouvernement du Tibet. Cette relation particulière de maître à disciple permettra au Tibet de préserver son indépendance tout en bénéficiant de la protection des chefs mongols pendant un siècle.
Mais, avec l'affaiblissement des Mongols en Chine, les luttes de pouvoir entre les écoles bouddhiques reprennent. C'est alors qu'une dernière naît, à l'aube du XVe siècle, celle des Guélougpa , ou « Vertueux ». Elle s'établit fermement dans trois grands monastères autour de Lhassa : Ganden, Sera et Drépoung. C'est finalement de nouvelles ingérences des Mongols qui mettront fin à ces luttes. Au XVIe siècle, le chef mongol Altan Khan, converti au bouddhisme, invite à sa cour l'abbé Guélougpa de Drépoung. Il le prend pour maître et, en 1578, lui décerne le titre de « dalaï-lama », « Océan de sagesse » — ses deux incarnations précédentes étant honorées du même titre posthume, Sönam Gyatso devient le IIIe dalaï-lama.
Mais ni lui-même ni le IVe dalaï-lama, en butte à l'opposition persistante des Kagyüpa , ne gouverneront le Tibet. Il faudra l'intervention militaire du chef mongol Gushri Khan pour qu'enfin le Ve dalaï-lama soit en 1642 proclamé autorité suprême du pays unifié.
Avec le règne des dalaï-lamas commence une ère de stabilité. Homme éclairé doué d'une grande spiritualité, le Ve dalaï-lama met fin au pouvoir politique des autres écoles et favorise le rayonnement spirituel du bouddhisme sous toutes ses formes. Avec le soutien de son grand ministre Sangyé Gyatso, il fonde un institut médical à Lhassa et entreprend la construction du palais du Potala.
A son propre maître, il décerne le titre de panchen-lama ou « maître grand-érudit ». Dalaï-lamas et panchen-lamas successifs entretiendront toujours des relations spirituelles étroites.
Au XVIIIe siècle, la Chine passée aux mains des Mandchous tente d'imposer sa domination au Tibet qui connaît une phase de repli, tant politique que religieux.
Cependant, à l'aube du XXe siècle, Thoubten Gyatso 1876-1933, le XIIIe dalaï-lama, se révèle un brillant esprit doublé d'un homme politique remarquable. Il proclame en 1913 l'indépendance du Tibet vis-à-vis de la Chine. Tout en se gardant des convoitises et intrigues coloniales des Russes, des Anglais et des Chinois — ce qui l'empêche d'ouvrir le pays à l'Occident —, il entreprend la modernisation du pays.
Entreprise éphémère : reconnu en 1936, Tendzin Gyatso né en 1935, l'actuel dalaï-lama, XIVe du titre, est confronté dès 1950 à l'invasion de son pays par les troupes de la Chine communiste. En 1959, à la suite d'un soulèvement de la population, le Tibet est annexé et le dalaï-lama est contraint de s'exiler en Inde. Il est suivi par 100 000 Tibétains, dont de nombreux lamas de toutes les écoles.
Au Tibet même, les Chinois ordonnent une répression impitoyable du bouddhisme, qui se solde par la mort de plus de 1,5 million de personnes et la destruction de plus de 95 % des monastères.
C'est maintenant hors du pays que s'organise le bouddhisme tibétain. En Inde et au Népal, des monastères sont bâtis. Bientôt, l'intérêt manifesté par des Occidentaux incite de grands lamas à se rendre en Europe et aux États-Unis où ils fondent des centres d'étude du bouddhisme tibétain.
Au Tibet, bien que les Chinois aient levé officiellement l'interdiction de pratiquer la religion depuis 1978, la situation est plus que préoccupante. Dans les régions orientales, considérées depuis les années 1950 comme des provinces chinoises, on constate une timide renaissance du bouddhisme. Mais au Tibet central, appelé désormais « région autonome du Tibet » , la répression politique jointe à la persécution des religieux, à l'afflux de colons chinois toujours plus nombreux, à l'appauvrissement et l'acculturation des Tibétains de souche contribue à affaiblir sa position.
Derniers épisodes de la lutte entre Pékin et les Tibétains : l'enlèvement en 1995 du petit panchen-lama qui avait été reconnu par le dalaï-lama, remplacé par un « candidat » choisi et « formé » par les Chinois — s'il est encore en vie, il est le plus jeune détenu politique au monde ; et l'évasion spectaculaire du jeune XVIIe karmapa en janvier 2000, qui réside à présent en Inde aux côtés du dalaï-lama.
Malgré tout, la ferveur bouddhique reste forte au Pays des Neiges, qu'elle se présente sous les aspects d'une réflexion érudite de moines, de la foi populaire, ou de la pratique mystique d'anachorètes.
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