Irak, Israël, Arabie Saoudite...Les Américains au Proche-Orient

Au-delà de l'actualité la plus immédiate, André Kaspi analyse les origines de la politique américaine au Proche- et au Moyen-Orient. Prise entre la guerre froide, le souci du pétrole, le soutien à Israël et le péril islamiste.

«Vers l'Orient compliqué, je volais avec des idées simples » , écrit le général de Gaulle1. L'Orient compliqué ? Il l'est au moins autant pour les Américains que pour les Français.

Il faut commencer par le définir : le Proche-Orient comprend, sur le plan géographique, la Turquie, la Syrie, le Liban, Israël et l'Égypte ; du point de vue politique, la définition peut être plus large2.

Les idées simples, voire simplistes ? Elles ne manquent pas sur les événements d'hier et d'aujourd'hui, sur les motivations, passées et présentes, des puissances politiques et de leurs dirigeants. Il faut aussi démêler les intrigues des uns et des autres, cerner les origines des conflits.

Enfin, que de bouleversements en un demi-siècle ! De retour de la conférence de Yalta qui s'est tenue en février 1945, Franklin Roosevelt rencontre en Égypte le roi Ibn Saud d'Arabie. C'est une péripétie. Au début du XXIe siècle, George W. Bush place au centre de ses préoccupations l'Irak, l'Arabie Saoudite, l'Iran, l'Afghanistan, Israël. Pourquoi ? Quelles sont les explications que l'histoire nous propose ?

1. Le temps de la guerre froide

Les années 1947-1948 offrent un premier éclairage. Le 12 mars 1947, le président Harry Truman présente au Congrès sa politique étrangère. Il souhaite fournir à la Grèce et à la Turquie une aide économique et financière, au total 400 millions de dollars.

Les deux pays occupent une position capitale sur le plan de la géopolitique. Ils sont menacés à la fois par la misère et la subversion. « Il suffit de jeter un coup d'oeil sur une carte » , ajoute Truman. Les États-Unis doivent assumer leurs responsabilités internationales.

Cette politique, qu'on ne tarde pas à baptiser la « doctrine Truman », appelle des commentaires. La Grèce est alors aux prises avec une guérilla communiste. La Turquie subit sur ses frontières septentrionales la menace soviétique. Certes, dans cette partie du Bassin méditerranéen, la Grande-Bretagne exerce une influence primordiale. Pourtant, le 21 février 1947, Londres fait savoir à Washington que les Britanniques ne détiennent plus la force suffisante pour aider les Grecs et les Turcs. Le gouvernement de Sa Majesté jette l'éponge. Il fait encore partie du club des trois « Grands », qui ont vaincu l'Allemagne hitlérienne, mais ne peut plus tenir son rang. Il cède la place aux États-Unis.

Truman et ses conseillers n'ont aucune raison de faire la sourde oreille. Bien au contraire. La défense de la Méditerranée orientale les inquiète. Si l'Union soviétique devenait la puissance tutélaire de la Grèce et de la Turquie, elle pourrait établir, puis conforter son influence sur le Proche- et le Moyen-Orient. Peut-être même tenterait-elle de réaliser le rêve des tsars, c'est-à-dire l'accès aux mers chaudes, en l'occurrence l'océan Indien.

Dans cette hypothèse, les Soviétiques mettraient la main sur les ressources en pétrole de la région. La suite aurait alors de quoi terrifier. L'Europe occidentale tomberait sous la coupe de Moscou. L'Afrique subirait un sort identique. Que l'URSS s'empare du pétrole iranien et c'est, écrit Harry Truman dans ses Mémoires, « le rapport des forces dans le monde en ce qui concerne les matières premières [qui] sera sérieusement bouleversé et [...] une perte grave pour l'économie du monde occidental » .

Dean Acheson, alors sous-secrétaire d'État, exprime ses craintes avec vigueur : « Dans les dix-huit derniers mois , écrit-il, les pressions soviétiques sur les détroits, sur l'Iran et le nord de la Grèce ont conduit les Balkans jusqu'au point où une poussée soviétique, tout à fait possible, pourrait ouvrir trois continents à la pénétration soviétique. Une seule pomme pourrie peut pourrir un tonneau entier de pommes. [...] L'Union soviétique s'engagerait pour un coût minimal dans l'un des plus grands paris de l'histoire. [...] Nous, et nous seuls pouvions briser son jeu. »

La décision du président Truman repose sur deux motivations. La guerre qui vient de prendre fin a clairement démontré que le pétrole est une arme déterminante. En 1945, les États-Unis extraient les deux tiers du pétrole mondial. Mais de nouvelles sources produisent à plus bas coût. De 1938 à 1947, l'Arabie Saoudite accroît sa production quotidienne de 1 400 à 246 000 barils. Le Koweït et les autres émirats du golfe Arabo-Persique, l'Irak et l'Iran suivent la même voie.

Les sociétés américaines, comme la Standard Oil ou Socony, ont beaucoup investi dans l'Anglo-Iranian et, surtout, dans l'Aramco. Elles exploitent un peu moins les réserves américaines et beaucoup plus les réserves du Moyen-Orient. Elles prévoient de construire des oléoducs qui achemineront jusqu'aux rivages de la Méditerranée l'« or noir » qu'elles vendront en Europe occidentale comme en Amérique. Pour des raisons économiques et financières, politiques et diplomatiques, idéologiques et géostratégiques, elles bénéficient du soutien du gouvernement des États-Unis.

Il ne faut pourtant pas sous-estimer l'impact de la guerre froide. Américains et Soviétiques s'affrontent. Deux modes de pensée et de vie divisent le monde. Le combat ne prend pas un tour militaire, mais il pourrait entraîner une troisième guerre mondiale qui serait d'autant plus meurtrière que les États-Unis, depuis 1945, et l'Union soviétique, après septembre 1949, détiennent un armement atomique. Dans cette perspective, le Proche-Orient est devenu un théâtre d'opérations.

C'est dans cette atmosphère que le 14 mai 1948 naît l'État d'Israël. David Ben Gourion lit la déclaration d'indépendance à 18 heures heure de Washington. Onze minutes plus tard, les États-Unis reconnaissent de facto le nouvel État.

La décision n'allait pas de soi. Des discussions animées au sein du gouvernement américain l'ont précédée. Des conseillers, nombreux et influents comme George Marshall, le secrétaire d'État, ne cessent pas de manifester leurs réticences et auraient préféré, pour ne pas heurter les alliés arabes des États-Unis, que les Nations unies reçoivent le mandat d'administrer la Palestine. Le président Truman tranche en faveur du partage de la Palestine, puis de la reconnaissance d'Israël. C'est qu'il a pris conscience de la tragédie de la Shoah3 et de la quasi-inaction des États-Unis de 1941 à 1944.

La Maison Blanche a reçu d'innombrables lettres, messages et télégrammes en faveur des Israéliens qu'à l'époque on appelle les « Palestiniens ». Truman lui-même éprouve pour le mouvement sioniste de fortes sympathies, qui tiennent à ses convictions religieuses4 et à ses amitiés politiques. Enfin, il ne faut pas oublier que l'Union soviétique milite alors pour la création d'un État d'Israël qui, pense-t-on à Moscou, pourrait devenir une démocratie populaire et faire reculer l'impérialisme britannique, puis l'influence américaine. Une fois de plus, la guerre froide exerce son influence.

Il n'empêche que désormais les États-Unis sont présents, très présents au Proche-Orient. Ils y jouent un rôle majeur. Ils ne manquent pas de rivaux, voire d'ennemis. Les Britanniques continuent d'exercer leur influence sur la Jordanie, l'Irak, l'Égypte, l'océan Indien. A mesure que les années passent, les Français perdent leurs positions au Liban et en Syrie, mais ils deviennent, dans les années 1950, les principaux alliés d'Israël et, du fait de la guerre d'Algérie, les principaux adversaires du nationalisme arabe.

L'Union soviétique a cessé de prendre appui sur Israël. Elle consacre maintenant toute son énergie à soutenir les partis communistes dans les États arabes et les mouvements nationalistes qui combattent l'influence occidentale.

Les Américains rétablissent le régime du shah d'Iran en 1953, rassemblent en 1955 leurs partisans Royaume-Uni, Irak, Iran, Turquie, Pakistan dans le pacte de Bagdad, exigent de leurs alliés français et britanniques qu'ils mettent un terme à l'expédition de Suez en 1956, soutiennent le roi Hussein de Jordanie, puis Camille Chamoun, le président libanais, en 1958.

Le fond de leur pensée n'a pas changé. Les nationalismes mettent en danger l'accès aux puits de pétrole et favorisent la pénétration soviétique. L'impérialisme des Européens déclenche des réactions nationalistes. Les États-Unis sont persuadés qu'ils remplissent une mission : ils ouvrent la voie vers la modernité, le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, le progrès économique et social. Fin du premier acte. Ils ne vont pas tarder à tenir un rôle encore plus important dans les affaires du Proche- et du Moyen-Orient.

2. Le grand jeu diplomatique

Du 5 au 17 septembre 1978, Jimmy Carter réunit, dans sa résidence d'été de Camp-David, Menahem Begin, le Premier ministre israélien, et Anouar el-Sadate, le président égyptien.

Les négociations secrètes aboutissent à la signature de deux accords. D'une part, les Israéliens évacueront la péninsule du Sinaï et les Égyptiens signeront un traité de paix avec Israël. Les deux pays établiront des relations diplomatiques. D'autre part, des pourparlers devront réunir Israéliens, Égyptiens, Jordaniens et Palestiniens pour déterminer le sort de la Judée, de la Samarie5 et de Gaza.

C'est un très grand succès pour le président des États-Unis, sans doute le seul grand succès que Jimmy Carter ait remporté dans le domaine des affaires internationales. La politique des États-Unis à l'égard du Proche- et du Moyen-Orient vient de subir un changement profond. Les Américains sont désormais des « faiseurs de paix », les intermédiaires incontournables, dans une certaine mesure des arbitres qui ont pour mission de résoudre les conflits inextricables.

La métamorphose remonte à 1967. La guerre des Six-Jours a mis fin à l'amitié franco-israélienne. Désormais, la France préfère conduire une « politique arabe ». Les États-Unis prennent sa place. Alors qu'ils ne parviennent pas à remporter des succès décisifs au Vietnam, leurs sympathies pour l'histoire, la vie démocratique, la société d'Israël croissent parmi les Juifs comme parmi les autres Américains.

Dans le même temps, ils souhaitent maintenir ou rétablir des relations convenables avec le monde arabo-musulman. C'est que, plus encore qu'au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les richesses pétrolières de la région pèsent d'un poids très lourd. En 1965, les États-Unis ne produisent plus que 25,8 % du pétrole extrait dans le monde, soit autant que l'Arabie Saoudite, le Koweït, l'Irak et l'Iran réunis. Les importations américaines sont passées de 142 000 barils par jour en 1947 à 1 235 000 en 1965. Circonstance aggravante, l'Égypte, l'Irak et la Syrie se débattent dans l'instabilité politique.

Rien n'est plus dangereux, vu de Washington, que la présence accrue des Soviétiques, les rivalités entre les leaders arabes, le recul, pour ne pas dire la disparition, de l'influence britannique et française. Quoi qu'il en soit, les États-Unis n'interviennent guère dans le conflit de juin 1967, tout en jouant un rôle de premier plan dans les manoeuvres diplomatiques qui suivent.

Le samedi 6 octobre 1973, à 13 h 50 heure locale, le jour du Grand Pardon Yom Kippour, les Égyptiens franchissent le canal de Suez et les Syriens pénètrent sur le plateau du Golan. Cette fois-ci, les Américains ne peuvent pas rester à l'écart. Ils fournissent une aide militaire aux Israéliens, mettent en alerte leurs forces armées pour que l'Union soviétique ne se précipite pas au secours des Égyptiens, puis obtiennent l'arrêt des combats le 11 novembre.

Cette intervention, ils en paient le prix. Les États arabes producteurs de pétrole décident un embargo qui frappe les États-Unis et leurs alliés6. Le baril passe de 3 dollars à 12 dollars. Le premier choc pétrolier déclenche une crise économique qui durera une décennie. L'inflation fait rage. Le dollar de 1940, coté à 36 cents en 1970, chute à 14 cents en 1980. Le chômage est en hausse : 500 000 emplois disparaissent. Les remèdes qui relèvent de la politique économique, sociale et bancaire ne suffisent pas.

Il est urgent de rétablir la stabilité des prix, le plein-emploi, la croissance. Ce qui suppose que Washington agisse sur les camps antagonistes et tente de dégager des solutions de compromis. Pour atteindre cet objectif, le président Carter tire parti de l'intelligence du président Sadate qui a expulsé ses conseillers soviétiques en 1972 et fait le voyage de Jérusalem en novembre 1977. Il prend également appui sur les aspirations des Israéliens à la paix.

Au grand succès fait suite une grande défaite. Le 1er février 1979, l'ayatollah Khomeyni retourne en Iran. Il reçoit un accueil triomphal. La révolution islamique vient d'abattre le régime du shah, l'allié des États-Unis, l'un des piliers de leur influence au Moyen-Orient. Il y a pire encore. De gigantesques manifestations anti-américaines dans les rues de Téhéran dénoncent les agissements du « Grand Satan ».

Le 4 novembre, des « étudiants » révolutionnaires prennent en otage 52 diplomates américains, qui ne seront libérés que le 20 janvier 1981, 444 jours plus tard. L'humiliation des États-Unis atteint son paroxysme. Tout comme leur impuissance, car ils ne parviennent pas, ni par des moyens militaires ni par des moyens diplomatiques, à hâter la solution du problème.

C'est encore en 1979 que les armées soviétiques envahissent l'Afghanistan pour y implanter une démocratie populaire, une excroissance de l'empire en direction de l'Orient. Les Américains, et les Occidentaux à leur suite, découvrent que si le nationalisme arabe a faibli, c'est l'intégrisme musulman qui lui succède, et que si l'URSS a perdu son influence en Égypte, elle reste un adversaire redoutable aux abords du Pakistan et de l'Inde, en Syrie et en Irak. En un mot, les problèmes du Proche-Orient sont étroitement liés à ceux du Moyen-Orient.

De là les attitudes contradictoires que prennent les États-Unis sous la présidence de Ronald Reagan 1981-1988. Ils soutiennent l'Irak contre l'Iran dans la guerre, sanglante et interminable, qui oppose les deux voisins. Une dictature laïque leur semble préférable à une république islamique. Directement ou par l'intermédiaire de l'Arabie Saoudite et du Pakistan, ils arment et équipent les talibans, c'est-à-dire la faction islamiste de la résistance afghane, qui combattent les Soviétiques. Suivant le principe que l'ennemi de mon ennemi est mon ami.

Enfin, autre paradoxe, les Américains vendent à l'Arabie Saoudite des armes sophistiquées comme les chasseurs F-15 ou les avions radar Awacs qui pourraient servir dans une guerre contre Israël. Ils promettent, toutefois, aux Israéliens de leur garantir la « supériorité qualitative » dans la région. Ils chantent les louanges de la démocratie israélienne, mais ils renforcent leur alliance avec des régimes corrompus et autoritaires.

La confusion règne d'autant plus que l'URSS souffle sur le feu et que l'Europe occidentale ne parvient pas à définir une politique commune et équilibrée.

Peut-on chercher à résoudre la quadrature du cercle ? La paix, qu'on entrevoyait au lendemain des accords de Camp David, serait-elle impossible dans cet « Orient compliqué » ? Faut-il, une fois de plus, citer le général de Gaulle qui notait que « les États-Unis apportent aux grandes affaires des sentiments élémentaires et une politique compliquée » 7 ?

3. Les désillusions du nouvel ordre mondial

La guerre du Golfe ouvre une troisième période, marquée par les illusions et les frustrations. En 1991, les États-Unis paraissent détenir tous les atouts. L'Union soviétique implose. En décembre, elle n'existe plus. La guerre froide a pris fin, et l'on s'accorde à reconnaître que les États-Unis l'ont gagnée.

Saddam Hussein tente dans l'été 1990 d'annexer le Koweït, ses puits de pétrole, ses gigantesques revenus. Il menace l'indépendance des autres émirats du Golfe et de l'Arabie Saoudite. L'opération échoue lamentablement. Et pourtant, le régime de Saddam Hussein survit à la défaite. George Bush père est parvenu à rassembler une coalition, dans laquelle on trouve les Russes, les Britanniques, les Français, les États arabo-musulmans et des États africains. Il a persuadé les Israéliens qu'ils ne devaient pas riposter aux missiles irakiens qui ont atteint Tel-Aviv.

En cent jours de combats aériens et terrestres, les forces irakiennes ont été anéanties. Les États-Unis ont fait une guerre high-tech, grâce à des armements et des matériels qu'ils sont les seuls à détenir. Ils ont accédé au statut de superpuissance unique, impériale, enviée et admirée.

Certes, la guerre du Golfe n'a pas pour objectif de défendre la démocratie au Koweït ou en Arabie Saoudite. Elle vise à établir un nouvel ordre mondial, à empêcher tout « État voyou » rogue State de perturber les relations internationales. De l'ordre jailliront la paix et la sécurité pour tous, peut-être même un élan vers la démocratie. Les résultats ne se font pas attendre. La conférence de Madrid octobre-novembre 1991 réunit, sous la houlette des Américains, les Israéliens et les Palestiniens.

L'année suivante, le nouveau Premier ministre israélien, Yitzhak Rabin, engage des négociations secrètes avec Yasser Arafat qui conduisent à l'accord d'Oslo et à la poignée de main de septembre 1993, devant la Maison Blanche, sous l'oeil attendri de Bill Clinton. L'Organisation de libération de la Palestine reconnaît le droit d'Israël à l'existence. Israël accepte le projet d'un État palestinien. Le 26 octobre 1994, la Jordanie signe un traité de paix avec Israël. Les liens des États-Unis avec l'Arabie Saoudite sont renforcés. La Syrie donne le sentiment qu'elle est prête à cesser d'être un « État terroriste ».

La deuxième moitié de la décennie dissipe les illusions. L'assassinat de Yitzhak Rabin en novembre 1995 porte un coup très dur aux espoirs de paix. Les attentats palestiniens contre Israël reprennent avec une épouvantable intensité. Les représailles israéliennes suivent inexorablement. La Deuxième Intifada débute en septembre 2000, alors que Bill Clinton croit encore qu'il pourra pousser Ehoud Barak et Yasser Arafat à signer de nouveaux accords de Camp David.

Et voilà que surgit sur le territoire américain un ennemi, mystérieux, terriblement efficace : le terrorisme islamiste qui repose, dit-on, sur le désespoir et la misère, à vrai dire plutôt sur le fanatisme religieux et une très forte poussée d'anti-américanisme. Les attentats du 11 septembre 2001 à New York et à Washington font du Moyen-Orient le coeur des relations internationales.

Comment combattre avec succès Al-Qaida et ses alliés ? Combien de temps cette guerre asymétrique durera-t-elle ? Quelles tragédies provoquera-t-elle ? Suffira-t-il de changer le régime politique de l'Irak pour faire disparaître la menace des armes de destruction massive ? La disparition de Saddam Hussein provoquera-t-elle un choc politique et psychologique qui ouvrira la voie de la paix et de la prospérité ? La haine contre les Américains et contre leurs alliés occidentaux est-elle irrémédiable ? « Le choc des civilisations » , tel que le décrit Samuel Huntington, a-t-il commencé8 ? Les États-Unis doivent-ils, pour y faire face, renforcer leur présence militaire ? Autant de questions qui suscitent des réponses contradictoires.

Dans ces circonstances incertaines, les objectifs de l'Amérique au Moyen-Orient sont, suivant le gouvernement américain, clairement définis. La guerre au terrorisme reste la priorité. Il faut que cessent les détournements d'avions, les attentats qui tuent des civils partout dans le monde, que prennent fin le fanatisme et l'intolérance. C'est une entreprise de longue haleine qui réclame la coopération internationale, une vigilance de tous les instants, le recours aux armes les plus simples comme aux plus sophistiquées.

La sécurité de l'État d'Israël ne réclame pas que des soldats américains renforcent les soldats de Tsahal, mais elle repose sur l'aide économique et militaire, sur une compréhension des besoins du pays, sur une médiation incessante pour renouer avec l'adversaire les fils du dialogue.

Enfin, la liberté d'accès aux ressources énergétiques est plus que jamais indispensable. Les États-Unis, l'Europe occidentale, le Japon ont besoin du pétrole du Moyen-Orient. Ils peuvent diversifier leurs sources d'approvisionnement en faisant appel aux ressources du Caucase et de l'Asie centrale. Ils peuvent espérer qu'un jour ils dépendront moins de l'Arabie Saoudite. Il n'empêche que, sans pétrole, le monde occidental ne produit plus, ne vit plus. Qu'on le regrette ou non, qu'on s'en indigne ou non, les richesses pétrolières de la région marquent de leur empreinte les relations internationales.

Dans ces conditions, sur quels alliés de la région les États-Unis comptent-ils ? Israël est l'ami des bons et des mauvais jours, parfois indocile, toujours inquiet sur son avenir. L'Arabie Saoudite déçoit. Elle reste pour le moment le principal fournisseur de pétrole, en dépit du totalitarisme et de l'obscurantisme qui fondent son système politique. L'alliance avec les

États-Unis ressemble à un dogme diplomatique. Mais certains de ses dirigeants n'ont-ils pas soutenu, un peu partout dans le monde, les terroristes d'obédience wahhabite ? Ne se livrent-ils pas à un double jeu ? Les régimes affaiblis et peu démocratiques de la Jordanie et de l'Égypte pourraient bien s'effondrer sous les coups des intégristes. Que deviendra la Turquie si son islamisme n'est pas aussi modéré que certains le clament ?

Bref, plus ils montrent leur puissance, plus les États-Unis sont contraints de prendre appui sur des alliés de porcelaine. Reste une certitude. Ils ont besoin du Moyen-Orient, autant que le Moyen-Orient a besoin d'eux. Décidément, de 1945 à nos jours, l'« Orient » n'a rien perdu de sa complexité. Tout au contraire.

Par André Kaspi