Le dopage va-t-il tuer le sport ?
En 1978, le Belge Michel Pollentier, maillot jaune, est pris en flagrant délit de dissimulation. En 2000, c'est Richard Virenque qui passe aux aveux dans le cadre de l'affaire Festina. Le dopage est devenu un problème de société.
Volonté politique des pouvoirs publics, dont témoigne le vote de la « loi Buffet » de protection de la santé des sportifs et de lutte contre le dopage en mars 1999, intérêt accru des journalistes, mobilisation de la police des douanes et de l'appareil judiciaire : le dopage est devenu une question de société.
C'est l'affaire Festina qui, lors du Tour de France 1998, révéla l'ampleur du phénomène. Le 8 juillet, un soigneur de cette équipe belge était intercepté par les douaniers français près de Lille en possession de 500 doses de produits dopants. Après ouverture d'une information judiciaire, perquisitions et nombreuses mises en examen, l'affaire prit un tour médiatique. Pour la première fois des preuves révélaient que, loin d'être un acte isolé, le dopage relevait d'une pratique massive et organisée, appuyée sur une riche pharmacopée.
Le scandale fut d'autant plus retentissant qu'il mettait en cause l'un des meilleurs coureurs français, Richard Virenque : après de multiples tergiversations, celui-ci fut contraint de passer aux aveux lors du procès Festina, en octobre-novembre 2000 devant le tribunal correctionnel de Lille.
Si la lutte contre le dopage est récente, les conduites addictives ne datent pas d'aujourd'hui. Au début du XXe siècle, les médecins prescrivaient ouvertement des stimulants aux sportifs : phosphore, alcool, arsenic, morphine, association de strychnine et de camphre, ou préparations enrichies en protéines. Et, jusque dans l'entre-deux-guerres, on ne s'inquiéta guère que du dopage des chevaux.
C'est dans le milieu cycliste, particulièrement exposé, que les affaires les plus importantes ont éclaté. Les amphétamines, injectées par seringues spéciales que l'on pouvait désinfecter le soir à l'hôtel à partir d'un branchement sur une prise électrique, étaient la principale substance dopante utilisée par les coureurs.
Ce produit, dont l'usage s'était d'abord développé durant la Seconde Guerre mondiale chez les pilotes de la Royal Air Force, puis chez les alpinistes, permettait de réduire la souffrance tout en stimulant le psychisme.
Jusqu'aux années 1970, certains soigneurs ne faisaient aucun secret de la mallette renfermant « la petite famille des amphétamines » qu'ils transportaient : dans cette « famille », la « mémé » était le Mératran ; le « pépé » , le Tonedron ; la « petite lili » , le Lidepran et le « cousin riri » , la Ritaline.
Dès les années 1950, pourtant, plusieurs incidents avaient perturbé les compétitions. Lors du Tour de France 1955, après le malaise causé par un abus d'amphétamines du coureur Jean Malléjac, son soigneur fut exclu. En 1957, un jeune cycliste amateur trouva la mort en compétition après avoir avalé une potion mal dosée en arsenic. Lors du Tour 1962, douze coureurs furent contraints à l'abandon au prétexte qu'ils avaient été intoxiqués par des soles avariées, alors qu'ils avaient absorbé un mélange à base de morphine... Ces affaires suscitaient l'inquiétude d'une partie du peloton. Le très populaire Raymond Poulidor pouvait ainsi déclarer : « Le doping me fait peur. »
Les médecins officiels du Tour de France et du Tour de l'avenir, Pierre Dumas et Robert Boncourt, alertèrent l'opinion et les pouvoirs publics sur les dangers du dopage. Grâce à leurs efforts, une première loi antidopage tendant « à la répression de l'usage des stimulants à l'occasion des compétitions sportives » fut promulguée par le Parlement en juin 1965 ; elle fixait la « liste noire » des produits interdits.
Il s'agissait d'une affaire de santé publique, mais aussi de morale. Le sénateur MRP Jean Noury donna le ton : « L'athlète qui se dope en vue d'une compétition est un tricheur ! Il triche en cherchant à augmenter artificiellement son rendement, il vole son classement. »
Les premiers contrôles inopinés furent effectués lors du Tour de France 1966. A Bordeaux, le 28 juin, les tests révélèrent que quatre cyclistes avaient absorbé des amphétamines. Le lendemain, lors de l'étape Bordeaux-Bayonne, les coureurs protestèrent par une grève : soutenus par la foule, ils marchèrent vélo à la main quelques centaines de mètres.
Les professionnels acceptaient mal les mesures antidopage. Le coureur vedette Jacques Anquetil refusait par principe de se soumettre à une loi vécue comme une atteinte à la liberté individuelle. En août 1967, souhaitant briser l'hypocrisie, il avoua dans France-Dimanche : « Je me dope parce que tout le monde se dope. » En représailles, les dirigeants de la Fédération française de cyclisme décidèrent de le suspendre du Championnat de France sur route et donc du Championnat du monde.
Un mois avant les déclarations d'Anquetil, le 13 juillet 1967, l'Anglais Tom Simpson était mort des suites de l'abus de stimulants dans l'étape du Tour de France Marseille-Carpentras à 3 kilomètres du sommet du mont Ventoux. Cet épisode dramatique marquera durablement la mémoire télévisuelle des amateurs de cyclisme. Paris-Match s'interrogea : « Le doping va-t-il tuer le sport ? » Le ministre de la Jeunesse et des Sports François Missoffe demanda aux présidents des fédérations sportives de s'associer plus étroitement à la lutte contre le dopage et que la loi de 1965 fût appliquée avec plus de rigueur.
Le dopage ne disparut pas pour autant. Parmi les affaires les plus célèbres, il faut citer le cas du Belge Michel Pollentier, maillot jaune du Tour de France 1978, mais qui, pris en flagrant délit de dissimulation lors d'un contrôle - il utilisait une « topette », sorte de poire destinée à fournir de l'« urine propre », - fut exclu du Tour.
Ou encore, pendant la Grande Boucle 1988, celui de Pedro Delgado, qui, également maillot jaune, fut déclaré positif lors de la treizième étape Grenoble-Villars-de-Lans. Cependant, l'Espagnol profita du fait que la substance trouvée dans ses urines était interdite par le Comité international olympique mais pas encore par l'Union cycliste internationale pour éviter la sanction et arriver victorieux sur les Champs-Élysées.
Depuis lors, l'arsenal juridique s'est renforcé. En 1989, la loi Bambuck est venue compléter celle de 1965, avant le vote de la loi Buffet, déjà évoquée. Une culture de l'antidopage s'est affirmée, même si des voix de médecins ou d'anciens coureurs, tel Cyril Guimard, s'élèvent contre l'hypocrisie véhiculée par ces valeurs.
Il faut souligner ici l'ambiguïté d'une opinion publique à la fois lucide et naïve en matière de sport et de dopage. D'un côté, on accepte certaines pratiques dopantes au nom de l'évolution d'une société toujours plus orientée vers la performance et un spectacle sportif toujours plus flamboyant. D'un autre, on dénonce la tricherie tout en rêvant à la préservation mythique d'un « sport pur ».
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