Philippe le Hardi ou les fastes de la Bourgogne

Il y a six cents ans mourait Philippe le Hardi, duc de Bourgogne. Ce prince, qui fut l'un des plus grands mécènes de son temps, transforma ses terres en un haut lieu de création culturelle et artistique.

Sa tombe devait témoigner de sa gloire dans l'éternité : le duc de Bourgogne Philippe le Hardi se fit construire un monument funéraire à la hauteur du faste dont il fit preuve dans sa vie. Dans la chartreuse de Champmol, destinée à abriter les tombes de sa famille, son sarcophage est entouré d'un cortège de statuettes de pleurants. Son gisant, revêtu de son armure, est allongé sur une dalle de marbre noir.

Décédé à Halle, en Brabant, le 27 avril 1404, il y a six siècles1, ce prince, que le chroniqueur Jean Froissart, son contemporain, qualifiait avec un respect évident de « Grand Sire » , fut le fondateur de la dynastie des ducs de Bourgogne Valois - qui s'acheva tragiquement le 5 janvier 1477 par la mort de Charles le Téméraire devant les murs de Nancy. Une dynastie à laquelle a correspondu un véritable âge d'or de la Bourgogne.

Outre le rôle éminent qu'il joua dans l'histoire du royaume de France durant la seconde moitié du XIVe siècle, Philippe le Hardi s'est distingué par son goût pour les arts et par la politique de mécénat qu'il inaugura en Bourgogne et en Flandre. Une tradition suivie par l'ensemble de ses héritiers et qui fit de la cour de Bourgogne l'un des hauts lieux de la création culturelle et artistique de l'époque. Les terres de Bourgogne et de Flandre évoquent encore, par de nombreux monuments, tableaux et manuscrits, les richesses de cette floraison.

Né à Pontoise le 17 janvier 1342, Philippe n'est que le quatrième des fils du roi de France Jean II le Bon et de la reine Bonne de Luxembourg. Cette nombreuse fratrie lui interdit d'envisager un jour ­l'accès au trône de France. Son enfance est obscurcie par les débuts de la guerre de Cent Ans, qui, à partir de 1337, voit s'affronter la France et l'Angleterre.

C'est à quatorze ans qu'il fait son entrée dans l'histoire en prenant part, aux côtés de son père, à la bataille de Poitiers, le 19 septembre 1356. Celle-ci oppose les troupes françaises et celles d'Angleterre, menées par le Prince Noir Édouard, le fils du roi Édouard III. Elle tourne au désastre pour les Français : Poitiers se solde par la disparition et la capture de nombreux chevaliers français, parmi lesquels le roi.

La bataille est cependant pour le prince l'occasion de prouver son courage : il n'abandonne jamais son père, demeurant à ses côtés au plus fort de la mêlée. Trop jeune pour manier l'épée, il tente néanmoins de sauver Jean, le mettant en garde par la phrase devenue célèbre, rapportée par le chroniqueur florentin Giovanni Villani : « Père, gardez-vous à droite, père, gardez-vous à gauche. » Sa bravoure vaut à Philippe son surnom de « Hardi ». Blessé, fait lui aussi prisonnier, il acquiert alors une grande popularité dans le royaume.

Toutefois, l'échec français est complet : le roi doit partir en captivité en Angleterre, où il est emprisonné à la Tour de Londres, en compagnie de son jeune fils. Philippe séjourne quatre ans en Angleterre, dans une « prison dorée » ; l'adolescent devient un proche du Prince Noir, avec qui il joue aux échecs.

A son retour en France, le roi, qui n'a pas oublié la loyauté de son fils, le récompense par l'octroi du duché de Bourgogne, dont le jeune prince Philippe de Rouvres vient de mourir, le 21 novembre 1361, sans doute de la peste. Philippe de Rouvres laisse aussi la comté d'Artois et le comté de Bourgogne aujourd'hui la Franche-Comté. Jean le Bon récupère l'héritage, mais, peu à peu, l'idée se fait jour dans l'esprit du roi de le constituer en apanage2 en faveur de son fils.

Dans un premier temps, le jeune prince est nommé gouverneur de Bourgogne, le 27 juin 1363, puis il est fait duc de Bourgogne par son père, le 6 septembre, sans que l'acte soit divulgué - afin de ne pas susciter de remous au sein de la noblesse bourguignonne. Ce n'est qu'après la mort du roi, sous le règne de Charles V, le frère aîné de Philippe, que ce dernier voit la constitution définitive du duché à son profit par lettres patentes du 2 juin 1364.

Ainsi, malgré son rang modeste au sein du lignage royal, Philippe le Hardi hérite à vingt et un ans de l'une des plus riches provinces du royaume. Il fait son entrée solennelle à Dijon le 26 novembre 1364.

C'est cependant grâce à son mariage avec Marguerite de Flandre, négocié à grand-peine par le roi Charles V, afin d'éviter que le comté de Flandre ne tombe entre les mains d'un prince anglais, que le duc de Bourgogne parvient au faîte de sa prospérité. Unique héritière du comté, Marguerite apporte à son futur la promesse d'une terre peuplée, riche de ses cités lainières et marchandes. Le mariage est célébré en grande pompe le 19 juin 1369 en l'église Saint-Bavon de Gand. En 1384, à la mort de son beau-père, le comte Louis de Mâle, Philippe hérite de la Flandre. Désormais, il partage son existence entre la Flandre, la Bourgogne et Paris.

Les quelques images conservées dressent de Philippe le Hardi le portrait d'un homme robuste, au visage marqué par un grand nez busqué et un fort menton, le cheveu brun, le sourcil épais et le regard vif.

Tous ses contemporains soulignent sa force de caractère ainsi que son intelligence. Le plus beau des éloges se trouve sans doute concentré dans ces trois mots de Jean Froissart : « Il voyait loin. » Cette intelligence pragmatique, parfois calculatrice, est également mise en avant par la femme de lettres Christine de Pizan, contemporaine du duc, pour laquelle ce dernier « était de souverain sens et conseil » . Quant au Religieux de Saint-Denis on sait maintenant qu'il s'appelait Michel Pintoin, qui a laissé une chronique de Charles VI, il admire sa sagacité : « Il était le plus prudent des princes de fleurs de lis » - l'expression désignant Charles V et ses frères, puis les princes français de la génération suivante.

Le duc ne cache guère ses ambitions, adoptant la devise « Y me tarde ». Il s'associe aux expéditions militaires menées par Charles V contre les Anglais. Il participe à la délégation française chargée de négocier une trêve avec l'ennemi à Bruges en 1375. Lorsque la guerre reprend deux ans plus tard, Philippe le Hardi y prend part au premier chef. C'est au cours d'une campagne qu'il apprend la disparition du roi, mort à quarante-quatre ans à Paris, le 16 septembre 1380.

Le souverain laisse un fils mineur âgé de douze ans. Les oncles du jeune Charles VI prennent donc la direction du conseil de régence, que les historiens ont appelé le « gouvernement des oncles ». Philippe le Hardi en est le principal animateur, Louis d'Anjou, son aîné, étant absorbé par les affaires de son royaume de Naples, et Jean de Berry, moins influent. Philippe obtient la garde des enfants royaux, Charles VI, sa soeur Catherine et le petit Louis. Il conduit son neveu à Reims pour le faire sacrer le 30 novembre 1380.

Principal conseiller du jeune roi, le duc de Bourgogne oriente la diplomatie française dans le sens d'une politique de trêves et de tentatives de rapprochement avec l'Angleterre. Il est un partisan de la paix, nécessaire à la reprise économique du royaume et à l'activité des villes de Flandre, tributaires de la laine anglaise pour leur industrie.

Cette politique n'empêche pas les villes flamandes, Ypres, Bruges et surtout Gand, de se soulever contre le beau-père de Philippe, le comte de Flandre, fidèle au roi de France, son suzerain : cet épisode est connu sous le nom de « révolte des chaperons blancs ». Louis de Mâle fait alors appel à son gendre.

Le duc entraîne à cette occasion Charles VI dans sa première expédition militaire. Il l'emporte contre les troupes des villes flamandes lors de la bataille de Roosebeke, le 27 novembre 1382. Malgré les instances du duc, la ville de Courtrai est brûlée, pillée et son jaquemart la figure placée sur l'horloge, symbole de la cité est transporté en triomphe dans la capitale du duché de Bourgogne, à Dijon : il y rythme depuis les heures du haut de la façade de l'église Notre-Dame.

Le duc de Bourgogne mène aussi une habile politique matrimoniale. Il négocie le mariage de Charles VI avec Isabeau de Bavière, le 12 avril 1385. Et il marie son fils Jean avec Marguerite, fille du comte de Hainaut et de Hollande, préparant ainsi l'union de ces principautés aves les États de Bourgogne.

A partir de 1388, Philippe le Hardi est écarté du pouvoir par Charles VI qui, âgé de vingt ans, entend désormais régner personnellement. Il préfère s'appuyer sur d'anciens conseillers de son père, des juristes, qualifiés dédaigneusement par les princes de « marmousets » « barbons ». Le duc se retire donc dans ses vastes domaines, qu'il dirige de main de maître. Mais, le 5 août 1392, le roi est saisi d'une crise de folie dans la forêt du Mans3. Philippe revient aux affaires. Il renvoie les marmousets et prend les rênes du pouvoir. Ses séjours à Paris se font de plus en plus fréquents. Il jouit d'une grande popula­rité auprès du peuple de la capitale, qui apprécie ses tentatives de réforme de l'État et sa volonté de paix. En 1396, il obtient du roi d'Angleterre Richard II une trêve qui doit durer vingt-huit ans.

Au printemps 1404, Philippe le Hardi est victime d'une épidémie qui touche toute l'Europe du Nord, sans doute une grippe assez meurtrière ; il tombe malade le 16 avril à Bruxelles. Une semaine plus tard, se sentant mieux, il décide de rejoindre sa femme à Arras ; la duchesse lui envoie une litière, mais le duc meurt en route, le 27 avril, à Halle : il a soixante-trois ans. Marguerite disparaît à peine un an plus tard, le 21 mars 1405.

Après sa mort, on regrette à Paris le bon temps du duc de Bourgogne, une période de paix et d'impôts moins lourds. Dans sa déploration sur la disparition du prince, Christine de Pizan le pleure en ces termes : « Nous aurions besoin du bon duc de Bourgogne. »

Ce grand politique a aussi été un prince de son temps, aimant la chasse, le jeu de paume, jouant aux dés avec son frère Jean de Berry. Il semble avoir éprouvé une sincère affection pour sa femme, qu'il considérait comme une véritable partenaire. Il a également fait preuve d'un grand attachement pour ses enfants.

Mais ce qui a frappé les contemporains de Philippe, c'est avant tout son amour du luxe et de la vie princière. Le duc se montre généreux jusqu'à la prodigalité. Les comptes de la trésorerie de Bourgogne enregistrent année après année les somptueux cadeaux qu'il envoie à ses proches au moment des étrennes.

Ces dons ont d'abord une intention politique certaine. En 1396, lorsque son fils Jean décide de partir en croisade contre les Turcs de Bajazet à l'appel du roi Sigismond de Hongrie, Philippe, afin de lui concilier des appuis, fait envoyer au grand maître de l'ordre des chevaliers Teutoniques, engagés dans cette expédition, une tapisserie représentant Hector, le héros troyen. Il existe aussi une véritable émulation parmi les princes de la maison royale. Elle se perçoit très clairement dans les cadeaux qu'échangent pour les étrennes le duc de Bourgogne et Jean de Berry. C'est toujours Jean, en effet, son frère préféré, qui reçoit les présents les plus magnifiques. Cependant, le duc d'Anjou, l'aîné de Philippe, n'est pas en reste. En 1396, il est gratifié par son cadet d'un gobelet d'or en forme de gerbe de blé. Ces étrennes coûtent en moyenne chaque année au trésor ducal la somme colossale de 25 000 F, soit les revenus de plusieurs seigneuries moyennes.

Cette politique somptuaire, Philippe le Hardi l'applique également à ses demeures. Prince de sang, duc de Bourgogne et comte de Flandre, il partage son temps entre trois contrées : la région parisienne où l'appellent les affaires du royaume - il réside alors volontiers dans son château de Conflans ou à l'hôtel d'Artois à Paris même ; en Bourgogne - il loge le plus souvent dans les anciens châteaux hérités des ducs capétiens, Rouvres, Talant, Montbard, l'hôtel ducal de Dijon et sa résidence de chasse d'Argilly ; et dans les comtés d'Artois et de Flandre - il séjourne alors à Arras, Hesdin, Lille, Gand et Bruges. Lorsqu'il ne réside pas dans son duché de Bourgogne, le prince y envoie la duchesse Marguerite, qui l'y représente, tandis que son fils Jean séjourne en Flandre. La famille ducale se partage ainsi de façon habile la tâche de représentation, destinée à s'assurer la fidélité de ses sujets dispersés.

Le duc dispose de trois sortes de châteaux : des centres de châtellenie, où il se rend exceptionnellement, à la faveur d'une chasse ou d'un voyage ; des résidences princières, beaucoup plus fréquentées ; des centres du pouvoir, dans les principales villes.

Dès son accession au duché, Philippe le Hardi se lance dans un vaste programme de restauration des châteaux qu'il a reçus en héritage. En Bourgogne, les châteaux du duc sont Rouvres, Argilly et Germolles. Le premier, proche de Dijon, est très fréquenté par la famille ducale. Marguerite de Flandre y réside volontiers pendant les mois d'hiver, seule ou en compagnie de son mari. Le deuxième constitue la résidence de chasse du duc. Le château de Germolles, acquis en 1381 par Marguerite de Flandre pour en faire sa résidence de campagne, est le seul à subsister. Les chambres ornées des initiales ducales P et M et de marguerites témoignent encore de l'ambiance colorée des demeures princières.

C'est Dijon qui constitue, pour le nouveau duc, le coeur de la principauté qu'il souhaite édifier, le centre de son pouvoir. La restauration du palais ducal, qui date en grande partie du XIIe siècle, et des nombreuses églises doivent donner à la ville, encore modeste elle ne compte que sept paroisses et deux monastères son rang de capitale princière4.

Dans son palais, Philippe le Hardi fait édifier la Tour neuve, appelée par la suite « tour de Bar ». Il fait construire une basse-cour dotée d'écuries, d'étuves et une maison pour les enfants ducaux, l'ensemble communiquant par une galerie au-dessus de la rue avec le grand logis où réside le couple princier aujourd'hui musée des Beaux-Arts de Dijon. A proximité immédiate du palais, la sainte-chapelle, fondée au XIIe siècle par le duc Hugues III, rivalise avec la Sainte-Chapelle de Paris et celles de Bourges et de Riom, édifiées par le duc de Berry.

Dans ses demeures, Philippe le Hardi mène une vie princière digne des plus grands mécènes italiens du siècle suivant. Il est l'un des principaux clients des négociants en produits de luxe installés à Paris, parmi lesquels les frères Rapondi, originaires de Lucques. Il a également ses fournisseurs auprès des orfèvres et des marchands de Flandre et de Bourgogne.

Il acquiert des tissus de soie et de velours ornés de fils d'or, semés des armoiries ducales ou des initiales P et M, de bouquets de marguerites ou de sa devise « Y me tarde ». Les vêtements brodés de ramages de chêne d'or, de feuilles de lierre, de ra­meaux de vigne témoignent d'un goût pour la mode et l'ostentation que le duc conservera jusqu'à la fin de son existence. Ces costumes se complètent de bijoux ornés de pierres précieuses, avec une prédilection pour le rubis5.

Les murs se parent de tentures, de longues séries de tapisseries, aujourd'hui disparues mais connues grâce à l'inventaire établi après le décès du prince, qui en dresse une liste impressionnante. Elles suivent le duc au cours de ses déplacements et enrichissent le décor des demeures. Ces produits de grand prix nous renseignent avec précision sur les goûts du prince. Les thèmes religieux sont certes fréquents, avec des scènes de la vie du Christ et de la Vierge, l'Apocalypse, des figures de saints ; mais les sujets profanes, chevaleresques, courtois ou encore mythologiques et antiques sont plus nombreux : Jason et la Toison d'or est ainsi une tenture achetée en 1393 - trente-six ans avant l'institution de l'ordre de la Toison d'or6 par son petit-fils Philippe le Bon.

Les tapisseries de la duchesse, connues par l'inventaire après décès de 1405, évoquent elles aussi parfois des thèmes courtois, comme Tristan, Les Preuses défendant un château, Le Jugement de Pâris . Mais surtout se couvrent de fleurs, de bergeries ou de pastorales.

Ces goûts se retrouvent dans les manuscrits superbement enluminés conservés dans la bibliothèque ducale. Philippe le Hardi partage en effet avec ses frères Charles V et Jean de Berry une véritable passion bibliophile. Sa collection comporte bien sûr des ouvrages réservés à l'usage de la chapelle : des missels, bréviaires, psautiers, livres d'heures, des bibles glosées et historiées. Cependant, les livres profanes sont les plus nombreux : on trouve, dans la bibliothèque du duc, Aristote, des chroniques médiévales, des chansons de geste, des romans, des bestiaires et des mappemondes, des fabliaux et des ouvrages plus récents, comme le Roman de Renart ou le Roman de la Rose , ou encore les poèmes d'Eustache Deschamps et de Christine de Pizan7.

Mais, par-dessus tout, le duc mécène s'est attaché à une oeuvre pieuse d'une grande ampleur, l'édification d'un monument destiné à abriter les tombes de la nouvelle dynastie. En accord avec la sensibilité religieuse de son temps, le duc, qui éprouve une grande admiration pour l'ordre des Chartreux, fonde une chartreuse dans les faubourgs de Dijon. Des terrains sont achetés autour du manoir de Champmol entre 1379 et 1383 et la première pierre est posée en 1383 ; l'église est consacrée en 1388. Dans son testament de 1386, Philippe demande à être enterré dans l'église du couvent en habit de chartreux.

C'est son maître des oeuvres, Drouet de Dammartin, qui est chargé du projet architectural. Il a déjà travaillé au chantier du Louvre sous Charles V, puis à Bourges sous les ordres du duc de Berry. L'imagier ducal Jean de Marville, un des principaux sculpteurs de son temps, doit quant à lui réaliser le programme sculpté du portail.

Le duc dépense à tour de bras, ne lésinant sur rien pour s'attirer les meilleurs architectes, les sculpteurs et les peintres les plus habiles : Claus Sluter, originaire de Harlem, le maître de la sculpture bourguignonne, les peintres Jean de Beaumetz ou Jean Malouel, travaillant à la nécropole de la nouvelle dynastie.

Si l'architecture de l'église est simple et respectueuse de l'austérité exigée par la règle des Chartreux, son portail a vocation à célébrer la gloire de son donateur. Au centre, sur le trumeau, une grande statue de la Vierge à l'Enfant est entourée d'un côté par le fondateur agenouillé en prière et présenté par saint Jean-Baptiste, de l'autre par la duchesse Marguerite, accompagnée de sainte Catherine. Jean de Marville travaille au portail de Champmol jusqu'à sa mort, en juillet 1389, puis il est remplacé par Claus Sluter, installé à Dijon depuis 1385. Le portail est achevé vers 1400 - c'est l'une des parties les mieux conservées de la chartreuse.

Deux retables sculptés par Jacques de Baerze de Termonde, aux volets peints par Melchior Broederlam d'Ypres, témoignent de la richesse du décor de la chartreuse. Les peintures du retable de la Passion sont aujourd'hui perdues, celles du retable Tous les saints ont été, elles, conservées : elles figurent l'Annonciation et la Visitation sur le volet gauche, la Présentation au Temple et la Fuite en Égypte sur le volet droit. Pour la première fois, un artiste flamand intègre des personnages dans des intérieurs ou des paysages, ouvrant ainsi un nouveau chapitre de la peinture du Nord.

Après la mort de Jean de Beaumetz, en 1396, le nouveau peintre ducal Jean Malouel poursuit le décor de l'église avec une Grande Pieta aujourd'hui au Louvre. Il s'agit de l'une des plus anciennes représentations du Christ de Pitié : elle figure le Christ mort porté par Dieu le Père8.

Au centre du cloître des chartreux, le grand calvaire ou Puits de Moïse , terminé en 1399 - sa restauration a été achevée en juin 2003 - révolutionne, lui, la sculpture de la fin du Moyen Age en Europe du Nord. Sur le pied du calvaire, les figures de six prophètes, David, Moïse, Jérémie, Zacharie, Daniel et Isaïe, témoignent d'une monumentalité toute nouvelle. Les volumes et la vie intérieure que sait insuffler Claus Sluter à ses personnages se retrouvent d'ailleurs dans la sculpture du tombeau de Philippe le Hardi, à laquelle il se consacre jusqu'à la fin de sa vie - et qu'achèvera son neveu Claus de Werve en 1410, à la demande de Jean sans Peur.

Venus de toute l'Europe du Nord, les plus grands artistes ont ainsi servi les ambitions ducales sur le chantier de la chartreuse de Champmol. Le mécénat de Philippe le Hardi n'avait d'égal que celui des rois et de son frère Jean de Berry.

A cette fastueuse politique de prestige et de grandeur, la richesse de ses États ne pouvait suffire, et Philippe le Hardi a dilapidé sa fortune. A sa mort, il laisse un trésor vide et son fils Jean sans Peur doit mettre en gage sa vaisselle d'or et d'argent pour pouvoir ramener le corps de son père à Dijon et l'y faire enterrer. Le mécénat de Philippe le Hardi a marqué les esprits. Son fils et surtout son petit-fils, Philippe le Bon, poursuivront la tradition de faste de la cour bourguignonne. Quelques décennies plus tard, Charles Quint se souviendra de cet aïeul fastueux ; il demandera dans son premier testament à être enterré à Champmol auprès des grands ducs de Bourgogne, ses glorieux ancêtres.

Par Sophie Cassagnes-Brouquet