« Des deux côtés, on a soif de normalité »
Leïla Shahid, la voix de la cause palestinienne en France, nous dit ce que l’arrivée de Mahmoud Abbas a changé. La paix israélo-palestinienne est-elle possible ?
« Après la mort d’Arafat, on a tout imaginé. En Israël, on a prédit une guerre civile entre Palestiniens dans la lutte pour le pouvoir qui ne manquerait pas, disait-on, de se déclencher ; on parlait même d’un putsch militaire ! De tout cela il n’est rien arrivé, et les élections du 9 janvier 2005, auxquelles ont pris part neuf candidats et qui ont été supervisées par l’Union européenne et les États-Unis, se sont déroulées le plus normalement du monde, même si 200 000 Palestiniens de Jérusalem ont été empêchés de voter.
» Mahmoud Abbas a recueilli 62 % des voix, un chiffre qui donne toute sa légitimité à ce scrutin. Nous avons passé haut la main l’épreuve institutionnelle, et cela en dépit de l’occupation militaire et des 730 barrages qui interdisent une libre circulation à l’intérieur de notre pays.
» Pour les Palestiniens, Arafat était et demeure un père, un guide, celui qui les a fait passer aux yeux du monde du statut misérabiliste de réfugiés à la reconnaissance internationale en 1974, avec un poste d’observateur à l’ONU, et à la reconnaissance d’une nation dont plus personne ne doute. Sa disparition ne peut nous faire oublier qu’il a incarné pendant quarante ans la cause palestinienne, tant dans les Territoires que dans la diaspora.
» Mahmoud Abbas se situe dans la continuité d’Arafat. Comment pourrait-il en être autrement ? Il a été à ses côtés un des fondateurs du Fatah* et il a été le vice-président de l’OLP*. C’est lui qu’Arafat a choisi pour être le responsable palestinien aux négociations de Madrid en 1991, et qui engage plus tard avec les Israéliens les discussions qui aboutiront aux accords d’Oslo en 1993. Abbas était le candidat le plus naturel à la succession.
» Certes, les deux hommes sont à l’opposé l’un de l’autre sur le plan du tempérament. Bien sûr, Arafat était très charismatique, mais aussi très secret, fort peu porté à déléguer quelque pouvoir que ce soit, suffisamment souple pour naviguer entre les écueils qu’ont pu constituer sur quarante ans les changements politiques israéliens, arabes, européens ou américains. Arafat était malicieux, d’une sensibilité à fleur de peau, proche des gens de la rue, il pouvait en interpeller beaucoup par leurs prénoms !
» Mahmoud Abbas est très différent. Il déteste être exposé ; peu expansif, il vit sur la retenue, il n’a pas le charisme d’Arafat et ne possède pas non plus cette patience qui, dans la stratégie politique de son prédécesseur, était un atout maître. Lui, veut aller vite sur l’objectif. Il apparaît davantage comme un pragmatique qui, parfois, pêche par sa candeur quand Arafat faisait montre d’un grand scepticisme. Or, curieusement, la campagne électorale a modifié sensiblement le comportement auquel Abbas nous avait habitués. Il a compris l’importance du contact avec la foule et s’est transformé en tribun. Du coup, l’opinion palestinienne a eu l’impression de mieux le connaître. Cela étant, fort d’un gros soutien électoral, il est attendu par cette même opinion qui a beaucoup misé sur lui.
» Mahmoud Abbas a noué un dialogue avec l’opposition pour trouver un accord qui lui permettrait d’intégrer celle-ci dans les structures de l’OLP, dont ne sont membres ni le Hamas ni le Jihad, créés en 1987 et 1988. Abbas se refuse à affronter ces mouvements par les armes, il ne veut pas la guerre civile. Selon un principe hérité d’Arafat, l’unité du peuple prime sur tout, à ses yeux, dans cette phase de libération nationale. En juillet 2003, alors qu’il était Premier ministre, il avait déjà négocié, à la demande d’Arafat, avec le Hamas et le Jihad une trêve, interrompue après cinquante-quatre jours, par l’assassinat, à Hébron, d’un dirigeant du Hamas, à quoi cette formation avait répondu par une opération kamikaze.
» Les conditions de la renaissance du processus de paix sont simples et connues : il faut qu’il y ait, en échange de la trêve, une réciprocité des autorités israéliennes, c’est-à-dire l’arrêt des activités militaires, la libération des prisonniers politiques, y compris ceux du Hamas, la levée du bouclage des villes et le retrait de l’armée israélienne jusqu’aux frontières de septembre 2000, avant la Seconde Intifada* ; la condition la plus importante aujourd’hui étant le gel de la colonisation.
» Du côté palestinien comme du côté israélien, on a compris qu’une solution militaire est exclue. Israël, quatrième puissance militaire du monde, n’est pas parvenue à briser la résistance palestinienne. Celle-ci a utilisé tous les moyens, pacifiques, militaires et terroristes - j’entends les actions kamikazes contre les civils -, et la situation n’a pas évolué. Israéliens et Palestiniens ont soif de normalité.
» S’il y a quelque chose qui n’a pas changé pour les Palestiniens depuis la mort de Yasser Arafat, c’est leurs conditions d’existence. Lors des pourparlers de Charm el-Cheikh, le 8 février dernier, Ariel Sharon avait pris un certain nombre d’engagements sur des retraits de troupes et des libérations de prisonniers. Or qu’en est-il ? Sur les 11 000 détenus palestiniens dans les geôles israéliennes, seuls 500 ont été libérés, qui, de toute façon, approchaient du terme de leur peine. Quant aux retraits militaires, ils ont été quasi inexistants, n’affectant que Jéricho et le secteur autour de Tulkarem. Sur le terrain, la déception est à la mesure de ces promesses non tenues.
» Les Palestiniens craignent que le retrait de Gaza soit une façon de mieux rogner la Cisjordanie et, pour reprendre la formule d’un conseiller d’Ariel Sharon, de mettre «dans le formol le processus de paix» . Aussi se tournent-ils vers le quartet - Europe, États-Unis, Russie et Nations unies - pour faire respecter la feuille de route et les résolutions de l’ONU. La guerre ne réglera rien mais la paix dépend de la communauté internationale.»
Propos recueillis par Daniel Bermond.
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