« Les Enfants d'Athéna » de Nicole Loraux

Quand le mythe servait à justifier la marginalisation politique des femmes à Athènes.

La thèse

Les Enfants d'Athéna regroupe des études publiées séparément et réunies par des thématiques communes. Bien que ce ne soit ni un livre sur le mythe athénien de l'autochtonie, ni un livre sur les femmes, ces deux thèmes se combinent pour cerner, comme l'indique le sous-titre, les « idées athéniennes sur la citoyenneté et la division des sexes » .

Par une analyse serrée des récits athéniens des origines de la cité, Nicole Loraux montre comment le mythe éclaire l'exclusion politique des femmes. Le premier Athénien, Erichthonios-Eréchthée, né sans mère il émerge de la Terre engendré par le seul sperme d'Hephaïstos, le dieu forgeron, éduqué par Athéna la Vierge, elle-même née de Zeus seul, préfigure une lignée de citoyens dont la prétention à être sortis du sol même de l'Attique autochtones éclaire suffisamment la volonté d'évincer les femmes y compris de leurs fonctions biologiques.

La cité des Athéniens porte le nom d'une femme, mais c'est pour mieux écarter les femmes de la citoyenneté. Pourtant, la loi de Périclès, en 451 av. J.-C., réintroduit les femmes au coeur de la cité en obligeant le citoyen à une double filiation citoyenne, par le père et par la mère. Car, si les « Athéniennes » n'existent pas - il n'y a pas, en grec, de féminin à « Athénien » -, il y a bien un mot pour citoyenne. De façon paradoxale alors que la « race des femmes » apparaît dans la tragédie et dans la cité comme un « fléau » nécessaire, désormais la femme devient indispensable non seulement pour faire des enfants, mais aussi, à Athènes, pour engendrer des citoyens.

Le mythe fonctionne donc à la fois comme moyen de dire l'idéal - se passer des femmes - et comme justificatif de la marginalisation politique d'un sexe par l'autre.

La menace ou le besoin des femmes subsiste, comme le prouvent la comédie Lysistrata d'Aristophane ou la tragédie Ion d'Euripide. A y regarder de plus près, ce n'est cependant qu'un faux-semblant, par exemple lorsque la révolte burlesque des femmes tourne à la caricature d'une cité inversée où elles sombrent dans le ridicule.

Quant à la femme indispensable, celle qui légitime la naissance et la citoyenneté, comme Créüse, la mère athénienne de Ion, elle n'est tout au plus que le relais muet du droit à la parole politique dont elle-même ne peut jamais faire usage.

Qu'en reste-t-il ?

Dans la lignée de Jean-Pierre Vernant et de Pierre Vidal-Naquet, dont elle était proche, Nicole Loraux aura sans relâche manifesté son souci de mettre en oeuvre toutes les ressources des sciences humaines et sociales au service de la lecture de l'Antiquité. Analysant avec un soin scrupuleux le choix et le sens des mots, elle souligne comment les mythes grecs en rapport avec les femmes et les origines de la cité rendent compte, à leur façon, de l'imaginaire masculin athénien en ce qui concerne aussi bien le rôle que la répartition des sexes dans la société et dans la cité tout entière.

Nicole Loraux contribue ainsi à réintégrer les mythes dans le champ de l'historien, non comme l'image arrangée d'une réalité disparue, mais comme une construction poétique qui reflète des conceptions collectives et individuelles de l'organisation de la cité.

L'entreprise qu'elle propose de suivre est périlleuse, car l'historien travaille sur une matière déjà transformée par ses informateurs poètes, philosophes, auteurs tragiques ou comiques et il exploite comme une totalité des textes d'époques parfois très éloignées. Mais les risques calculés pris par Nicole Loraux ouvrent aussi à l'enquête de l'historien les domaines immenses de l'imaginaire.

Par Maurice Sartre