Naissance d'une nation

L'identité palestinienne a émergé lentement, à partir de la fin du XIXe siècle. Mais ce peuple ne trouvera véritablement son ciment qu'après la création d'Israël en 1948, la guerre, l'exil. Dans les combats du mouvement national palestinien.

Comme la plupart des nationalismes, celui des Palestiniens s'appuie sur la revendication d'origines lointaines. Ses promoteurs, en compétition avec le mouvement sioniste, n'ont pas hésité à se référer aux Cananéens adversaires des Hébreux de l'Antiquité.

En fait, l'identité palestinienne se nourrit à la fois de données anciennes et d'oppositions politiques renouvelées. La conscience nationale palestinienne est d'abord le résultat des soubresauts de l'histoire.

1 - L'autre peuple de la Terre sainte

L'identité palestinienne s'est d'abord construite, pour les Arabes tant chrétiens que musulmans, sur la conscience d'être le peuple de la Terre sainte. Cela concerne en premier lieu les chrétiens arabes, chez qui la carte des diocèses orthodoxes a maintenu à travers les âges les noms et la distribution des trois provinces romaines de Palestine Palaestina I, II, III, qui datent de l'Antiquité tardive.

Une singularité de cette région est en effet la présence des Lieux saints du christianisme. Leur gestion provoquait entre Églises chrétiennes des violences périodiques. Au XIXe siècle, ces violences furent l'occasion de conflits majeurs entre les puissances européennes protectrices des Églises orientales : ainsi la France agit au nom des catholiques, la Russie au nom des orthodoxes. Il en découla, en 1853, la guerre de Crimée1.

Surtout, à la fin du XIXe siècle, la crise s'ouvrit entre d'une part le patriarcat orthodoxe de Jérusalem, dominé par des moines d'origine grecque, et d'autre part le bas clergé et les fidèles, massivement arabes. L'identité des Arabes chrétiens a donc émergé dans une opposition entre Arabes et Grecs.

Chez les musulmans, la conscience de vivre sur la Terre sainte n'est pas moins importante. Le terme de « Palestine » attesté dans l'usage administratif dans l'Antiquité et aux premiers siècles de l'islam disparaît au profit de celui de « terre sainte » ard al-muqaddasa , et celui de Jérusalem au profit de celui de « Ville sainte » Al-Quds . Ce furent d'ailleurs les musulmans qui fixèrent la topographie de ce qui correspond pour nous à l'Ancien Testament, notamment la localisation des tombeaux des patriarches et des prophètes de la Bible.

Les croisades renforcèrent cette conscience, dans la mesure où elles faisaient des Lieux saints l'enjeu des guerres avec la chrétienté occidentale. Dès le XIIIe siècle, la contre-croisade transforma les musulmans de Terre sainte en défenseurs de la région contre le retour des envahisseurs francs. Les cultes des prophètes de l'ancien temps, en premier lieu de Moïse Nabi Musa célébré tous les ans au moment du pèlerinage chrétien de Pâques, rassemblaient la population musulmane et la mobilisaient contre la menace des croisés.

2 - XIXe siècle : ottoman, arabe ou syrien ?

Au XIXe siècle, les rivalités des puissances européennes autour des Lieux saints conduisent le gouvernement ottoman, qui domine la région, à établir une circonscription administrative particulière, dépendant directement du pouvoir central et non d'une des grandes capitales régionales : c'est le sandjak de Jérusalem. Ainsi ses habitants sont amenés à traiter de leurs affaires judiciaires, fiscales et administratives à Jérusalem et non à Damas ou à Beyrouth sauf pour les deux arrondissements de Naplouse et d'Acre, au nord, qui restent quant à eux rattachés à la province de Beyrouth.

Si Jérusalem impose progressivement son autorité administrative, Jaffa devient la capitale économique du sandjak grâce au développement de la culture des agrumes, les oranges en particulier exportés en Europe. L'axe central de la province devient la route Jaffa-Jérusalem, bientôt doublée d'un chemin de fer financé par des capitaux français. En créant l'arrondissement de Bir Sheba, les Ottomans intègrent le Néguev à la région et renforcent le statut du sandjak.

Le nombre d'habitants, si l'on en croit les chiffres officiels ottomans ­controversés, s'élèverait en 1860-1861 à 325 000 musulmans et 31 000 chrétiens, soit un total de 356 000. La population arabe est composée de trois grands groupes en relation les uns avec les autres : villageois, citadins et nomades bédouins. Ceux-ci sont essentiellement présents dans le désert du Néguev, où ils pratiquent une agriculture sèche itinérante ; ailleurs, ils se sédentarisent et se rapprochent des autres ruraux. Villes traditionnelles de l'intérieur Naplouse, Hébron, Jérusalem et villes du littoral levantin Jaffa, Haïfa sont alors en pleine croissance.

C'est cet ensemble disparate qui se trouve progressivement désigné comme la « Palestine ». Un terme qui vient des Occidentaux. Eux-mêmes n'ont en effet jamais cessé d'utiliser les références héritées de l'époque romaine. Les circonscriptions des consulats occidentaux, si elles sont calquées sur les divisions administratives ottomanes, conservent ainsi les dénominations antiques : le consulat de Beyrouth a pour circonscription la « Syrie » et celui de Jérusalem la « Palestine ».

Ces appellations sont adoptées par les habitants du sandjak, dont les élites ont le français comme langue de référence moderne. Ainsi, la « Palestine » devient une circonscription administrative pour la poste, le télégraphe et finalement le tourisme ou le commerce. Dans les dernières décennies du XIXe siècle, « Palestine » et « Syrie » font partie du vocabulaire courant de l'arabe et du turc et finissent par apparaître dans les documents administratifs de l'empire. Au début du XXe, le principal journal publié à Jaffa a pour nom Al-Filastin , « la Palestine ».

Dans l'Empire ottoman s'est donc peu à peu constitué, au XIXe siècle, un territoire centré sur Jérusalem, indépendant du reste de la région, qui prend finalement le nom de Palestine. Mais il manque l'essentiel : le sentiment d'appartenir à un même peuple. On en est encore loin.

A l'époque ottomane classique avant le XIXe siècle, les consciences identitaires reposent essentiellement sur l'appartenance religieuse et sur l'origine locale comme le révèlent les patronymes, renvoyant à des villes et des villages. En Palestine, les familles les plus prestigieuses se targuent de généalogies illustres : les Husseini, descendants du Prophète par son petit-fils Hussein, ou les Khalidi, qui ont pour ancêtre le conquérant de la Palestine au VIIe siècle, Khalid ibn al-Walid.

L'arabisation de la région, commencée dès la conquête arabe au VIIe siècle, est achevée depuis longtemps. Tous les habitants se targuent d'avoir des racines dans la péninsule Arabique, y compris les chrétiens. Les choses se passent comme si la conquête constituait un point de départ absolu.

Avec les réformes du XIXe siècle, le gouvernement ottoman tente de susciter un sentiment d'appartenance à l'empire dans l'ensemble des populations qu'il administre. Les arabophones demeurés sous l'autorité du pouvoir central restent ainsi attachés à l'Empire ottoman. C'est seulement dans les provinces séparées, comme la Tunisie et l'Égypte, que se développent des consciences régionales fortes, voire, dans le cas de l'Égypte, un vrai nationalisme.

Il n'en reste pas moins qu'à partir des années 1860 on commence à faire référence à une identité syrienne ou arabe. On peut ainsi se dire à la fois ottoman, arabe et syrien, même si, juridiquement, seule la référence confessionnelle est inscrite à côté de la nationalité ottomane dans les documents d'identité et les recensements.

Après la révolution jeune-turque2 de juillet 1908, une vie politique intense se développe dans toutes les provinces arabes de l'empire. Le gouvernement ottoman se trouve obligé de composer avec les grands notables qui sont élus au Parlement et qui demandent la confirmation de leur autorité locale. Plus dangereuse encore, la jeunesse éduquée, issue en général des branches cadettes des familles les plus aisées et de la classe moyenne naissante, s'enrôle dans un mouvement autonomiste arabe qui revendique la décentralisation de leur province. Le sandjak de Jérusalem reste attaché à l'empire, mais l'arrondissement de Naplouse fournit un grand nombre de cadres à ce mouvement.

Un mouvement qui se constitue en grande partie en s'opposant au sionisme naissant. Si l'émigration juive moderne commence dans les années 1880, elle maintient longtemps un profil politique bas afin de ne pas attiser la méfiance des autorités de l'empire. En 1881-1882, les statistiques ottomanes dénombrent en Palestine 15 000 Juifs, soit un peu plus de 3 % de la population d'une province qui, au total, comptait alors 462 000 habitants.

Les inquiétudes des Arabes ne commencent qu'avec l'action publique de Theodor Herzl dont ils entendent parler par la presse. Il faut encore plusieurs années pour que l'Organisation sioniste qu'il a fondée en 1897 au congrès de Bâle s'implante en Palestine. Mais, à partir de 1907-1908, les émigrants juifs arrivent nombreux de Russie, notamment, avec un projet national cette fois bien affirmé, fortement teinté d'idées socialistes. En 1914-1915, les Juifs sont 38 000 sur un total de 722 000, soit 5,26 %. Si l'on ajoute les Juifs non enregistrés, on compterait entre 60 000 et 80 000 Juifs en Palestine en 1914 : entre 8 et 11 % de la population totale.

Les premiers incidents sérieux ont lieu à Jaffa en mars 1908. Toutefois, en dehors de la Palestine, les autonomistes arabes préfèrent ménager les sionistes, à qui l'on attribue une grande influence sur les gouvernements européens. Mais, dans la confrontation avec les Juifs, les Arabes de Palestine vont progressivement adopter une identité propre.

3 - 1920-1948 : Le temps du mandat

Depuis 1914, alors que l'Empire ottoman s'engage dans la Première Guerre mondiale aux côtés de l'Allemagne, les puissances européennes, française et britannique, sont entrés en lice. Depuis le début du XXe siècle, la France a l'ambition de créer une Grande Syrie, incluant la Palestine, tandis que les Britanniques, qui occupent l'Égypte depuis 1882, soutiennent plutôt un projet « arabiste », destiné à se développer sous leur tutelle. Ces projets sont formalisés lors des négociations secrètes entre sir Mark Sykes et Georges Picot en 1915-1916. Mais il est décidé que la Palestine se trouvera neutralisée en étant « internationalisée », c'est-à-dire en fait soumise à un condominium franco-britannique.

En 1917, les Britanniques, qui souhaitent mettre la main sur toute la région et notamment sur le pétrole d'Irak, remettent en cause ce partage. D'où le soutien qu'ils apportent brusquement au mouvement sioniste, qui aboutit à la déclaration Balfour : l'Angleterre, est-il annoncé, favorisera après la guerre l' « établissement en Palestine d'un foyer national juif » .

Mais le jeu des Anglais est ambigu. Car, en même temps, ils apportent leur soutien par le biais notamment de Lawrence « d'Arabie » aux nationalistes arabes de l'émir Faysal, qui ont lancé en 1916 au Hedjaz un mouvement de révolte contre la puissance ottomane. Quand ils arrivent à Damas à la fin de la guerre, Faysal et ses hommes proposent de constituer une « nation arabe syrienne » qui réunirait l'ensemble des populations arabophones de la région.

Faysal recrute ses partisans dans la jeunesse éduquée qui souhaite une Grande Syrie arabe : de nombreux Palestiniens affluent alors à Damas où ils militent avec les Syriens. De leur côté, les grands notables palestiniens tirent les conséquences de la désagrégation de l'Empire ottoman et, ne voulant pas se retrouver sous l'autorité des jeunes de Damas, se font les promoteurs d'une identité palestinienne locale. Le seul ciment est le refus du projet sioniste.

Dans le grand effondrement de l'Empire ottoman, ce sont finalement les Britanniques qui obtiennent la tutelle de la Palestine. Conquise en 1917-1918, la province comprend alors l'ancien sandjak et l'essentiel des districts de Naplouse et d'Acre, pour la première fois rattachés à Jérusalem. A la conférence de San Remo, en avril 1920, Français et Britanniques finissent par s'entendre : aux premiers il revient la Syrie et le Liban ; aux seconds la Palestine et l'Irak.

En juillet 1920, les Français occupent Damas et expulsent Faysal, mettant fin aux espoirs d'une Grande Syrie arabe indépendante. Les jeunes Palestiniens reviennent désillusionnés en Palestine et se montrent prêts à composer avec les notables. Une formule de compromis est trouvée au congrès de Haïfa au mois de décembre 1920 : des comités islamo-chrétiens déclarent représenter « le peuple arabe palestinien » , sans faire référence à l'identité syrienne. C'est la fin de la définition de la Palestine comme « Syrie du Sud » - même si l'on rencontre encore parfois l'expression sous la plume des gouvernements de Damas.

La période du mandat britannique 1920-1948 voit la maturation de l'identité et du nationalisme palestiniens. La menace du sionisme, perçu dès l'origine comme un projet d'expulsion des Arabes de Palestine, reste l'élément essentiel de l'affirmation identitaire. Mais d'autres facteurs entrent en ligne de compte.

Tout d'abord l'émergence du nationalisme arabe, qui trouve ses premiers théoriciens dans cette période. Au fur et à mesure que son champ géographique s'étend, du golfe Persique à l'océan Atlantique, il doit prendre en compte une pluralité de composantes. Face au cadre territorial morcelé hérité de l'Empire ottoman et de l'impérialisme européen, le nationalisme répond par une définition identitaire à deux termes : « Arabes syriens », « Arabes palestiniens », « Arabes égyptiens », etc.

Ce nationalisme arabe doit par ailleurs compter avec des projets idéologiques concurrents se réclamant de mythologies historiques bien antérieures à l'arrivée des Arabes et de l'islam : origine phénicienne des Libanais, pharaonique des Égyptiens, araméenne des Syriens, etc. Projets auxquels les nationalistes arabes opposent l'idée que tous les peuples sémites sont en fait des Arabes, que l'arabité est antérieure de plusieurs millénaires à l'islam et qu'elle renvoie à une pratique commune de la langue et de la littérature arabes.

En Palestine, on peut donc s'affirmer à la fois comme arabe et comme descendant des Cananéens ennemis des Hébreux, voire à la rigueur comme descendant des Hébreux de l'Antiquité - les Juifs modernes n'étant pas considérés, au moins pour ceux venant d'Europe, comme de véritables sémites mais comme des convertis européens et turcs au judaïsme durant le Moyen Age.

Le mandat britannique introduit quant à lui un élément fondamental pour le développement d'une identité palestinienne : la Palestine est désormais définie comme un territoire aux contours géographiques précis. Son coeur en est Jérusalem. Les autres grandes villes, comme Naplouse, Hébron, Jaffa et Haïfa, sont subordonnées à la Ville sainte. Les arrondissements du Nord rattachés en 1918 Acre et Naplouse sont maintenant coupés par une frontière de Beyrouth et Damas, placés, eux, sous mandat français.

Conséquence de cette situation, la classe dirigeante arabe de Jérusalem impose son autorité à l'ensemble de ses concurrents provinciaux. C'est ainsi que la famille Husseini, clan des notables de Jérusalem, prend la direction du mouvement national, malgré la coalition des opposants, regroupés autour des Nashashibi.

Dans les années 1930, les progrès de l'éducation augmentent l'audience des partis politiques, tandis que le conflit avec le sionisme s'exacerbe, d'autant que la population juive ne cesse de croître : 83 800 lors du recensement de 1922 soit 11 % de la population totale, 174 600 en 1931 17 %, 608 200 selon une estimation de 1946 33 %. La grève générale de 1936 paralyse la Palestine. En 1937, une révolte éclate en Galilée, région du Nord rattachée en 1918, et s'étend à l'ensemble du pays. Il s'agit de refuser un plan de partage prévu par les Britanniques qui, outre l'octroi d'une partie du pays aux sionistes, fait de Jérusalem une ville internationalisée, le reste de la Palestine devant former un État de « Syrie du Sud » qui se rattacherait probablement à une Syrie indépendante. Même si la solidarité est proclamée avec les autres Arabes, le soulèvement de 1937 est par essence palestinien. Il manifeste la crainte du sionisme, mais aussi le refus de voir une partie de la Palestine intégrée à la Syrie ou à la Transjordanie actuelle Jordanie, région alors sous domination britannique.

Les violences durent trois ans. Elles s'accompagnent d'une guerre civile entre partisans des Husseini et des Nashashibi et se soldent par la destruction de la classe politique palestinienne. Dès lors, la cause palestinienne ne peut plus être soutenue que par les gouvernements arabes. Mais si les notables de Jérusalem sont exclus du champ politique, la centralité de la Ville sainte s'enracine dans l'imaginaire palestinien.

La Seconde Guerre mondiale, l'extermination des Juifs changent la donne. Le projet sioniste bénéficie désormais d'un soutien international. Les Britanniques, dont le mandat doit prendre fin en mai 1948, portent la question de la Palestine devant l'ONU, qui propose un plan de partage en 1947 : deux États, l'un arabe, l'autre juif, sont délimités.

Les Arabes palestiniens sont unanimes dans le rejet de ce projet, plus défavorable pour le pays que celui de 1937. En effet, la partie réservée à l'État juif est plus importante que dix ans auparavant, en particulier dans les régions littorales. Les trois plus grandes villes arabes du pays sont disqualifiées comme capitales : Jaffa et Haïfa sont vouées à devenir des enclaves en zone juive, tandis que Jérusalem doit être internationalisée.

Le plan de partage de l'ONU est ressenti comme une injustice. A la dépossession d'une partie d'un territoire qu'ils considèrent comme le leur s'ajoute la division des Arabes de Palestine entre trois groupes : les Arabes de l'État juif, citoyens de seconde zone alors qu'ils constituent, au moins en 1947, une population numériquement équivalente à celle de la population juive3 et dont les terres risquent d'être expropriées pour des motifs d'intérêt public ; les Arabes de Jérusalem, ville internationalisée alors qu'elle constitue la référence centrale de l'identité palestinienne ; enfin les Arabes de l'État palestinien tronçonné, en partie enclavé et sans centre capable d'exercer une véritable autorité. La perte de territoire s'accompagne, pour les Palestiniens, d'une perte d'identité.

4 - 1948-1967 : l'éclatement

Si, dès le début, les Palestiniens sont décidés à prendre les armes pour s'opposer au partage prévu par l'ONU en 1947, ils ne sont pas prêts au combat. Durant les mois cruciaux allant de décembre 1947 à mai 1948, ils subissent une situation sur laquelle ils n'ont aucune prise. Dès le lendemain de la proclamation de l'État d'Israël, le 14 mai 1948, l'Égypte, la Transjordanie, l'Irak, la Syrie et le Liban entrent en guerre contre le nouvel État d'Israël. Les exodes et les expulsions de Palestiniens commencent au printemps 1948 alors que les structures d'encadrement de la société s'effondrent. C'est la « catastrophe » nakba *.

En 1949, lorsque la paix est revenue, la Palestine arabe semble avoir disparu. L'État d'Israël s'est considérablement agrandi par rapport au plan de partage il a conquis une partie de Jérusalem, l'ouest de la Galilée et le Néguev. La bande de Gaza, où ont afflué des milliers de réfugiés, passe sous administration égyptienne. La Cisjordanie a été annexée par la Jordanie dans un simulacre de consultation où toute opposition a été interdite. L'ONU a cessé de traiter avec des représentants du peuple palestinien.

La population arabe palestinienne ­connaît un sort juridique multiple. Les habitants de Gaza, réfugiés ou non, les réfugiés au Liban et en Syrie sont des apatrides avec pour seuls documents d'identité ceux que l'Office de secours aux réfugiés palestiniens UNRWA, dépendant de l'ONU leur fournit. La Jordanie accorde la nationalité à tous les Palestiniens du royaume, mais les réfugiés conservent leur inscription à l'­UNRWA. Les Arabes d'Israël, qui possèdent la nationalité israélienne, sont privés de tout contact avec le reste des Palestiniens et placés sous administration militaire israélienne - et ce jusqu'au milieu des années 1960.

Commence alors le temps de la diaspora. On compte en 1950, selon les données de l'UNRWA, 506 200 réfugiés en Jordanie Cisjordanie comprise, près de 200 000 dans la bande de Gaza, 127 600 au Liban et 82 200 en Syrie. Une petite fraction de la bourgeoisie émigre vers la Grande-Bretagne et les États-Unis. Plus nombreux sont les travailleurs et les cadres qui s'installent dans les pays du Golfe, où ils vont jouer un rôle majeur dans la constitution des économies pétrolières.

Pourtant, cet éclatement de la population ne met pas fin à l'identité palestinienne. Les réfugiés refusent massivement et viscéralement toute proposition de « recasement » faite par l'UNRWA et les grandes puissances occidentales. Au début des années 1950, des groupes de fedayins* combattants mènent des « infiltrations » parfois violentes et sanglantes en territoire israélien à partir de la bande de Gaza et de la Cisjordanie, ce qui provoque d'implacables « représailles » israéliennes. Sur le plan politique, la Palestine conserve un représentant permanent à la Ligue des États arabes, qui considère que la Jordanie n'a la Cisjordanie qu'en « dépôt ».

La renaissance palestinienne se fait jour dans les milieux étudiants en Égypte et au Liban dans les années 1950. Elle concerne certes des enfants de réfugiés, mais de milieux assez aisés pour financer des études supérieures. Dans une époque de surpolitisation, les fédérations d'étudiants palestiniens vont se distinguer. En Égypte émerge rapidement un leader, le jeune Yasser Arafat, probablement un compagnon de route des Frères musulmans4, très engagés en faveur de la Palestine. Ayant terminé ses études, le jeune homme, en butte à la méfiance du régime de Nasser, émigre avec ses compagnons au Koweït.

Au Liban, le noyau des activistes palestiniens se trouve à la prestigieuse Université américaine de Beyrouth. Le dirigeant le plus connu est Georges Habache. Très engagé dans le nationalisme arabe unitaire, le groupe se rallie au nassérisme tout en marxisant progressivement sa doctrine. Sous le nom de Mouvement des nationalistes arabes MNA, il étend ses activités jusqu'à la péninsule Arabique, y compris au Yémen.

A cette date, les nationalistes palestiniens sont encore attachés au mouvement panarabe, puissant dans les années 1950 et 1960. Dans cette perspective, la libération de la Palestine de l'« entité sioniste » n'a pas pour objectif l'édification d'un État palestinien : le but ultime est de construire un grand État arabe unitaire. Il s'agit simplement de libérer une portion de la « patrie arabe ». Telle est alors la doctrine du MNA.

Tout change au début des années 1960. Des organisations nées dans la diaspora du Golfe, comme le Fatah* de Yasser Arafat, revendiquent la constitution d'une Palestine indépendante, prônant, pour cela, la lutte armée contre Israël. Elles recrutent essentiellement dans la bourgeoisie moyenne de cadres et de fonctionnaires éduqués et politisés de la diaspora. Ce ne sont encore que des groupuscules, sans grande audience.

Les États arabes s'inquiètent néanmoins du danger représenté par cette radicalisation qu'ils ne contrôlent pas et qui risque de déstabiliser la région. Pour encadrer la renaissance palestinienne, ils favorisent en 1964 la création de l'Organisation de libération de la Palestine OLP*, composée de représentants de la génération intermédiaire entre les hommes du mandat et la jeunesse radicale.

L'ambiguïté demeure sur la constitution d'une entité palestinienne. Le programme de 1964 demande la libération des territoires détenus par Israël mais ne parle ni de la Cisjordanie, jordanienne, ni de la bande de Gaza, sous administration égyptienne. La nouvelle institution qui affirme parler au nom de l'ensemble des Palestiniens adopte un ton virulent. Mais elle reste subordonnée aux États arabes, et en premier lieu à l'Égypte nassérienne.

L'OLP est par ailleurs loin de faire l'unanimité au sein des Palestiniens. La jeunesse radicale qui refuse de la rallier adopte le mot d'ordre du Fatah : la libération de la Palestine par la lutte armée. Le Fatah, le premier, engage le combat dans la nuit de la Saint-Sylvestre 1964-1965 il attaque une station israélienne de pompage d'eau ; le MNA lui emboîte le pas en 1967. Ces organisations jouent la carte de la tension et veulent entraîner les États arabes réticents dans la guerre contre Israël. Elles ont ainsi une forte responsabilité dans le déclenchement du conflit de 1967.

5 - 1967-1987 : combat solitaire des fedayins

La guerre des Six-Jours, qui oppose l'Égypte, la Syrie et la Jordanie à Israël, est certes une nouvelle catastrophe pour les Palestiniens puisque l'État hébreu, victorieux, occupe désormais l'ensemble de la Palestine mandataire. Mais, en même temps, elle replace les Palestiniens au coeur du conflit avec Israël.

En 1968, grâce à quelques succès militaires, les organisations de résistance apparaissent au premier plan de la scène. Par milliers, les réfugiés des camps affluent pour s'inscrire dans ces mouvements. Cette rencontre entre les cadres venus de la bourgeoisie ou des milieux intellectuels et la masse des réfugiés signe une véritable révolution palestinienne : la cause nationale possède désormais des troupes.

Cette même année 1968, les organisations de combattants prennent le contrôle de l'OLP, dont Arafat devient le président en 1969. Le programme territorial reste le même qu'en 1964 : la création d'un État n'est pas revendiquée et il n'est fait mention ni de la bande de Gaza ni de la Cisjordanie. Certes, le Fatah, principale organisation de l'OLP, évoque une « Palestine démocratique et laïque » où coexisteraient Juifs et Arabes. Mais nulle part il n'est question de l'État d'Israël.

Dans l'immédiat, la résistance palestinienne doit faire face en ordre dispersé aux conséquences de l'acceptation par l'Égypte et la Jordanie de la résolution 242 de l'ONU adoptée en novembre 1967. Cette résolution exige le retrait d'Israël de ou des territoires occupés, mais elle ne mentionne pas nommément les Palestiniens elle évoque seulement les réfugiés et les personnes déplacées. Nasser a beau dire qu'accepter la résolution n'implique pas le renoncement à la libération de la Palestine, les Palestiniens ne le suivent pas sur ce terrain. La solidarité arabe se disloque.

Lorsque, durant l'été 1970, l'Égypte puis la Jordanie acceptent d'entrer dans un plan américain de règlement du conflit israélo-arabe, la crise avec les Palestiniens éclate. En Jordanie, où l'OLP constitue une force indépendante considérable, c'est l'escalade entre Palestiniens et Jordaniens, jusqu'à l'inévitable affrontement : le 17 septembre 1970, l'armée jordanienne lance une offensive générale contre les fedayins à Amman et les autres villes du Nord. Cette opération, qui fera des milliers de morts, restée connue sous le nom de Septembre noir, met fin à la présence armée dans le royaume. Les organisations palestiniennes doivent fuir et transfèrent leurs quartiers généraux au Liban - qui se trouve exposé à son tour aux actions de représailles israéliennes.

Dès lors il devient clair que tout processus de paix doit intégrer les Palestiniens, mais que ceux-ci doivent abandonner leur programme de libération sur l'ensemble de la Palestine. Quand les négociations entre Israël et ses voisins reprennent au lendemain de la guerre d'octobre 19735, on se heurte à cet obstacle essentiel : la participation des Palestiniens aux négociations. Au sommet de Rabat, en 1974, les États arabes reconnaissent l'OLP comme seule et unique représentant du peuple palestinien. De son côté, l'OLP commence à réviser son programme en préconisant la création immédiate d'un État sur tout territoire palestinien libéré. Autrement dit, la « libération » de l'ensemble de la Palestine n'est plus un préalable.

Mais les Palestiniens radicaux refusent d'abandonner le projet de libération totale et la lutte armée. Le mouvement palestinien est déchiré par des conflits internes entre extrémistes et modérés. Ceux-ci se répercutent dans la guerre civile qui éclate au Liban en 1975 : les Palestiniens, en y implantant leurs organisations, y ont constitué un véritable État dans l'État et leur présence devient l'enjeu premier de la guerre. Même si la direction de l'OLP s'installe à Tunis en 1982 à la suite de l'invasion israélienne dont le point d'orgue est le tragique massacre des camps palestiniens de Sabra et Chatila perpétré par les milices chrétiennes libanaises, sous les yeux des troupes israéliennes, les combattants palestiniens resteront partie prenante jusqu'à la fin du conflit en 1990.

Entre-temps, en 1978, l'Égypte de Sadate a signé une paix séparée avec Israël. Les Palestiniens sont de plus en plus isolés. Néanmoins, Yasser Arafat maintient le cap général tout en opérant des replis tactiques en fonction des circonstances.

6 - 1987-2005 : le face-a-face avec Israël

Lors du XIXe congrès national de l'OLP à Alger du 12 au 15 novembre 1988, pour la première fois, l'OLP accepte le principe d'un État palestinien sur les seuls territoires occupés Cisjordanie et Gaza avec la partie arabe de Jérusalem comme capitale, coexistant et coopérant avec l'État hébreu revenu à ses limites d'avant juin 1967. On assiste donc à un renversement total par rapport aux chartes palestiniennes de 1964 et 1968.

Comment en est-on arrivé là ? Il faut voir que l'OLP a changé. Auparavant mouvement des Palestiniens de la diaspora, elle est devenue celui des Palestiniens de l'« intérieur ». L'intifada*, qui a éclaté en 1987, témoigne de ce recentrage sur la Cisjordanie et la bande de Gaza. Ces Palestiniens de l'intérieur, dont la situation est devenue très précaire, sont les plus disposés à reconnaître l'existence d'Israël dans ses limites de 1967. Tandis que l'État hébreu doit admettre son incapacité à endiguer l'intifada. Les conditions de négociations entre Palestiniens et Israéliens sont réunies.

Le 13 septembre 1993, c'est donc, à la suite de pourparlers secrets à Oslo, la reconnaissance mutuelle israélo-­palestinienne entérinée par la poignée de main d'Yitzhak Rabin et de Yasser Arafat à Washington. Les accords prévoient l'autonomie progressive de territoires en Cisjordanie et dans la bande de Gaza dont l'administration doit être confiée aux Palestiniens - la future Autorité palestinienne mise en place en juillet 1994, avec, à sa tête, Yasser Arafat, qui fait ainsi son retour en Palestine.

Au fur et à mesure que le processus d'Oslo se concrétise, l'Autorité palestinienne tend à supplanter l'OLP comme représentant du peuple palestinien. De plus, l'OLP perd progressivement son autorité et son influence sur la diaspora qui craint de ne plus voir défendu le droit au retour des réfugiés en Israël - sa revendication essentielle, voire existentielle.

Le droit au retour est fondé en droit sur la résolution 194 de l'ONU du 11 décembre 1948. Pour les réfugiés et leurs descendants, il s'agit d'abord d'un droit moral qui comprend la reconnaissance des torts qui leur ont été infligés en 1948. On considère en général que si un vrai droit du retour s'exerçait, il n'y aurait qu'une fraction des réfugiés, de l'ordre de 10 à 20 %, qui demanderait la réinstallation sur le territoire israélien, l'essentiel devant être de nature matérielle réparation et symbolique reconnaissance. Dans la mesure où la dispersion de la population palestinienne s'accroît, en particulier en Europe du Nord et en Amérique du Nord, le droit au retour joue le rôle de trait identitaire entre des membres de la diaspora de plus en plus différents.

Mais, pour les Israéliens, accorder ce droit au retour absolu serait une négation de la reconnaissance de leur État. Avec la question de Jérusalem, c'est la cause principale de l'échec des négociations de Camp David menées en 2000 par le Premier ministre travailliste Ehoud Barak et Yasser Arafat, sous l'égide de Bill Clinton.

La perte de légitimité de l'OLP et de l'Autorité palestinienne vient aussi de la concurrence, dans les territoires occupés, des mouvements islamistes comme le Hamas.

Celui-ci est issu du courant des Frères musulmans égyptiens et se trouve originellement implanté dans la bande de Gaza. Les autorités israéliennes d'occupation en ont favorisé le développement pour affaiblir les nationalistes de l'OLP. A partir de la Première Intifada, le Hamas s'est doté d'une branche armée qui a commencé dans les années 1990 des opérations-suicides contre la population civile israélienne.

La force de ces mouvements islamistes s'est alimentée de la référence à l'islam politique, mais aussi des faiblesses gestionnaires du gouvernement personnel d'Arafat. Face à un État d'Israël qui a accéléré le processus de colonisation dans les territoires occupés, ils proposent des programmes largement inspirés des chartes de 1964 et de 1968. Les islamistes revendiquent ainsi la création d'un État islamique sur toute la Palestine libérée. En cela ils sont autant voire plus nationalistes que religieux.

Toutefois, leur évolution récente montre que, lorsqu'ils passent à l'action politique, ils sont soumis aux mêmes contraintes que l'OLP de jadis. Déjà, tout en refusant de reconnaître l'État juif, ils admettent la possibilité d'une trêve de plus ou moins longue durée avec lui s'il évacue les territoires occupés. Ils retrouvent ainsi les positions de l'OLP de la seconde moitié des années 1970...

Rarement dans l'histoire contemporaine un peuple s'est vu dénier si longtemps son existence. Les vicissitudes du XXe siècle ont projeté les Palestiniens sur plusieurs continents. Si les écarts sociaux et culturels sont immenses entre un réfugié appauvri de Gaza ou du Liban et un bourgeois prospère d'Amérique du Nord ou du Sud ou du Golfe, la force des solidarités familiales élargies et la conscience d'avoir vécu une même tragédie historique maintiennent voire renforcent la cohésion identitaire. Comme pour d'autres peuples en diaspora, la position de victime et la demande de réparation deviennent le ciment de l'unité du groupe.

Comme l'avait dit Ben Gourion dans les années 1930, la force du sionisme est d'avoir transformé le « problème juif » en « question arabe » . La principale réussite du mouvement palestinien depuis les années 1960 est d'avoir fait renaître le peuple palestinien et donc d'avoir réintroduit le « problème palestinien » comme enjeu international majeur.

L'engrenage infernal est de faire de la condition d'existence de l'un la négation de l'autre. Seule une solution politique mesurée et juste permettrait d'échapper à ce dilemme impossible. Mais là, l'histoire doit céder la place à la prospective.

Par Henry Laurens