Thérèse Delpech : de l'ordre dans le chaos
Elle a fait son chemin dans un monde masculin. Spécialiste des affaires stratégiques, directeur au Commissariat à l'énergie atomique, elle est devenue une discrète éminence grise. Thérèse Delpech sonne l'alarme, dans son dernier livre, sur les menaces terroristes qui pèsent sur la paix.
Tout commence par un escalier. Ce majestueux escalier du XVIIe siècle, au coeur du Marais parisien, ressemble à une volute de pierre cambrée vers le ciel. Tout en haut, il y a deux portes. Derrière la première, habite une vieille dame, ancienne résistante, qui a amassé toutes ses poupées d'enfant en une invraisemblable pyramide. En face, il y a la porte de Thérèse Delpech. Rarement une personne aura été si semblable au lieu qu'elle habite. La dame est hiératique, belle, grande et pâle. Elle dit qu'elle a choisi cet appartement à cause de l'escalier qui y mène. On la croit.
Elle voulait aussi du calme, pour travailler. Divorcée, sans enfant, elle s'applique une discipline de fer. Un buste de Nelson veille près de son bureau. Au mur, des portraits de Molière, de Lavoisier, de Maurice de Saxe : « Lors de la bataille de Fontenoy, il était malade , explique Thérèse Delpech. Il a demandé qu'on le hisse sur son cheval, et il est parti à l'assaut. » Elle ajoute, en un murmure : « Ce courage qu'il a eu de s'opposer » , sans se rendre compte qu'elle a employé les mêmes mots pour parler de sa voisine.
Résumons : Thérèse Delpech est ancienne élève de l'École normale supérieure, agrégée de philosophie. Elle travaille au CEA Commissariat à l'énergie atomique. Elle est également chercheur au CERI Centre d'études et de recherches internationales, membre du conseil de l'IISS Institut international des études stratégiques. Mais, comme le dit son éditrice Perrine Simon-Nahum, « il s'agit d'une éminence grise » .
Elle est, aujourd'hui encore, commissaire à l'UNMOVIC United Nations Monitoring, Verification and Inspection Commission chargée depuis 1999 de mettre en oeuvre les résolutions du Conseil de sécurité sur l'élimination des programmes non conventionnels en Irak. Elle était favorable à l'intervention américaine en raison de la façon dont Saddam Hussein s'était moqué de l'ONU pendant plus de dix ans et surtout du massacre de sa propre population, à commencer par le gazage des Kurdes en 1987-1988 : elle a eu entre les mains des dossiers sur l'état des survivants qu'elle ne peut oublier. Elle n'a pas changé d'avis depuis.
C'est donc à la lumière de ses recherches, mais aussi de son expérience, qu'elle annonce, dans son dernier livre publié chez Grasset, L'Ensauvagement , le retour de la barbarie au XXIe siècle. Car cette femme secrète et calme, d'une volonté et d'un sang-froid impressionnants, travaille sur le désordre. Le mot « chaos » revient souvent : « J'ai choisi la philosophie pour mettre de l'ordre dans le chaos. »
L'Ensauvagement est une passionnante étude des relations internationales, depuis 1905 jusqu'à... 2025, construite autour de trois idées. La première : le seuil de nos émotions s'est élevé. Il faut désormais de grandes catastrophes pour réveiller l'humanité contemporaine, prise dans une spirale de violence. Thérèse Delpech cite Kafka : « Il faut briser en nous la mer gelée. »
La seconde : nous vivons dans l'immédiateté. Notre rapport au temps, privilégiant l'instant et la discontinuité, est proche de celui des populations primitives. L'histoire a quitté tout schéma intelligible. Encore une citation, de Paul Valéry cette fois : « L'imprévu lui-même est en voie de transformation et l'imprévu moderne est presque illimité. »
« Il faut briser en nous la mer gelée » Kafka
Troisième idée : l'humanité a perdu le sens du rôle de la liberté et de la responsabilité humaine dans l'histoire. Elle reprend les mots du poète allemand Gottfried Benn : « On sait bien que les hommes n'ont pas d'âme, si seulement ils avaient un peu de tenue. »
L'Ensauvagement passe en revue les zones à risques : l'Asie d'abord, qui considère l'arme nucléaire comme une arme d'avenir, avec une Corée toujours coupée en deux et surtout Taiwan. Ou le Moyen-Orient, candidat permanent à la catastrophe.
Quand on passe à l'Europe, on sent chez l'auteur une intense frustration. Mais Thérèse Delpech ne s'emporte pas. Aucune emphase ; seuls ses yeux bleus brillent. « L'Europe avait un rôle à jouer dans le nouvel ordre mondial à mettre en place après la guerre froide , tranche-t-elle. Elle n'est plus un modèle. Ses moteurs la France et l'Allemagne sont bloqués. Elle n'a pas vécu l'élargissement comme une victoire. Elle a donné un coup d'arrêt avec le refus de la constitution. Elle risque maintenant d'être condamnée à l'immobilisme. »
L'Ensauvagement est ponctué de références à Thucydide, mais aussi aux romanciers, historiens, psychanalystes, philosophes... Déjà, La Guerre parfaite , publié en 1998, fourmillait d'évocations littéraires, à la manière du Raymond Aron de Paix et Guerre entre les nations , envers qui elle professe une grande admiration. Perrine Simon-Nahum, pour qualifier ce style, n'hésite pas à parler d' « anthropologie des relations internationales » . Thérèse Delpech complète : « Les grands auteurs sont comme des éponges. Ils ont une compréhension de leur époque. Paul Valéry, par exemple, a prédit la mondialisation, la concurrence, la lente érosion de l'importance de l'Europe et le chaos des relations internationales. »
Elle tend un livre du photo-reporter soviétique Dmitri Baltermants, images poignantes du peuple russe pendant la Seconde Guerre mondiale. « Je suis habitée par ces scènes. » Sa première expérience politique date de 1956. Elle avait huit ans, et se souvient de ses parents pleurant devant le poste de radio quand les chars soviétiques sont entrés dans Budapest.
En 1968, elle a vingt ans et prépare l'École normale supérieure. « J'étais très hostile au «mandarinat» » , se souvient-elle. Je supportais mal l'autorité qui ne reposait que sur elle-même. » Mais, aux Mao, elle préfère la lecture de Simon Leys. Elle est surtout frappée, au mois d'août, par l'entrée des chars à Prague, funeste écho de ses huit ans.
« Les récits des camps nazis et soviétiques, de la guerre froide, du stalinisme, mais aussi de la révolution culturelle chinoise et des zones d'internement nord-coréennes, je les ai toujours en tête. Je crois qu'il est facile de basculer dans la barbarie et la guerre. C'est peut-être pourquoi j'écris, sans cesse, sur le caractère superficiel de la paix. »
Et elle rappelle la fragilité spécifique du monde actuel. De même que l'arme nucléaire a structuré la période de la guerre froide, de même les armes biologiques pourraient connaître des développements et des usages impensables aujourd'hui.
Elle s'est constitué un important réseau d'informations, dans différents pays, avec une grande liberté intellectuelle. « Je m'ennuie vite , avoue-t-elle. Dans mon métier, j'ai la chance de rencontrer des gens passionnants, et d'avoir un champ d'investigation quasi illimité. Je travaille à la fois sur l'évolution des menaces terroristes, sur les questions de sécurité européenne, sur les problèmes régionaux en Asie ou sur les armes non conventionnelles. » Elle a toujours refusé de faire carrière : « Le plus important, pour moi, c'est l'indépendance. »
« Je voudrais qu'on retrouve le sens de la responsabilité »
Sans doute est-ce cette indépendance qui lui a permis de s'imposer dans un monde dominé par les hommes - elle est aujourd'hui « directeur » dans une institution qui n'a pas féminisé le nom des postes. « J'ai mis du temps pour faire mon trou , se souvient-elle. Mais je dois reconnaître que l'on ne conteste plus la qualité de mon travail. Comme je n'ai jamais demandé aucun poste, on m'a laissée en paix. »
De la même façon, elle a pu travailler avec des hommes politiques : Alain Savary, au ministère de l'Éducation nationale entre 1981 et 1984, où elle s'occupait de l'enseignement secondaire et des écoles normales supérieures ; et Alain Juppé, dix ans plus tard, quand il était Premier ministre, comme conseiller pour les affaires politico-militaires, de 1995 à 1997. Le premier est de gauche, le second, de droite... « Je n'ai aucune fidélité à un parti politique » , précise-t-elle. Pour elle, ces deux hommes ont un point commun : le courage. Comme Maurice de Saxe et la voisine d'en face... « Alain Savary a été un résistant de la première heure, et, au moment de l'affaire Ben Bella dont l'avion avait été arraisonné en 1956, il a démissionné de son poste de secrétaire d'État aux Affaires marocaines et tunisiennes » , explique-t-elle.
« Quant à Alain Juppé, je l'ai vu gérer, alors qu'il était ministre des Affaires étrangères en décembre 1994, la crise créée par cet avion qui revenait d'Alger, avec des terroristes à bord, et qui s'est posé à Marseille grâce à son intervention. C'est lui qui a pris tous les risques et qui a permis le succès de l'intervention du GIGN. C'est depuis lors que je lui suis fidèle. »
Cependant, Thérèse Delpech n'envisage pas de travailler à nouveau dans un cabinet ministériel quel qu'il soit. Elle préfère consacrer son temps à l'écriture. Elle est déjà dans son prochain livre. Avec un seul objectif : « Je ne cherche pas à rassurer, plutôt à ébranler l'indifférence à la souffrance humaine. Je voudrais que l'on retrouve le sens de la responsabilité individuelle. »
