Chronique d'une guerre de 26 jours

Du 20 mars 2003 à la chute de Tikrit, vingt-six jours plus tard, l’intervention des États-Unis en Irak fut une guerre éclair. Et une belle réussite militaire. Comment en est-on arrivé là ?

L’Histoire : Les buts de la guerre que les États-Unis et leurs alliés déclenchent en 2003 semblent, aujourd’hui encore, relativement obscurs...

John Keegan : Je pense que les États-Unis voulaient d’abord et avant tout se débarrasser de Saddam Hussein, souhaitant ce qu’ils ont appelé " un changement de régime  ". Ils estimaient que ce dictateur était un homme dangereux, qu’il fallait s’en débarrasser et le remplacer par une personne ou un système avec lequel ils pourraient traiter.

Avec une certaine naïveté, George Bush et ses conseillers espéraient que la chute de Saddam Hussein provoquerait un effet de "  contagion démocratique  " dans la région, en Syrie, voire en Iran et qu’ainsi ils parviendraient à transformer le Moyen-Orient. Diffuser la démocratie dans le monde, c’est l’une des grandes causes de l’Amérique depuis 1940.

Le pétrole, souvent avancé comme but de guerre, n’est pas essentiel selon moi. Les Américains ne sont pas entrés en guerre pour s’approprier le pétrole irakien. Au reste, ils n’ont guère eu de succès pour remettre en marche les champs pétrolifères : la production de pétrole en Irak reste encore aujourd’hui bien inférieure à celle de 1999-2001.

L’H. : Avant la guerre, Washington et Londres ont mentionné la présence d’armes de destruction massive pour justifier leur intervention. Or, on sait qu’aucune arme de ce type n’a été retrouvée. S’agissait-il alors d’un prétexte, d’une menace véritable ou d’une erreur des renseignements ?

J. K. : Effectivement, dans son discours sur l’état de l’Union du 28 janvier 2003, le président Bush demandait au Conseil de sécurité de l’ONU d’examiner les informations améri­caines sur les armes nucléaires et biologiques irakiennes. Le 5 février, le secrétaire d’État, Colin Powell, présentait même à la tribune de l’ONU des preuves attestant l’existence d’armes de destruction massive. Rien, depuis, n’a prouvé la réalité de cette menace.

Je pense pourtant que les dirigeants américains et britanniques ont vraiment cru que Saddam Hussein disposait d’armes de destruction massive. Quand ils ont commencé à comprendre qu’il n’y en avait pas, il a fallu produire des "preuves". Mais ces documents, notamment ceux fournis par la CIA, n’étaient pas fiables. Ce qui a conduit à la démission du directeur de l’agence américaine de renseignements, George Tenet, le 3 juin 2004.

L’argument selon lequel Saddam Hussein était lié au terrorisme islamiste, et donc, d’une façon ou d’une autre, aux attentats du 11 septembre 2001, a lui aussi fait long feu. Le dictateur irakien a certainement commandité des actions terroristes au Moyen-Orient, mais rien ne permet de supposer qu’il ait entretenu des relations avec Al-Qaida. Saddam Hussein ne s’intéressait qu’à la pérennisation de son régime et voulait maintenir son pouvoir sur le Moyen-Orient. Là s’arrêtaient ses ambitions.

L’H. : Rappelez-nous l’enchaînement qui conduit à la guerre. Était-elle inéluctable ?

J. K. : Les Américains étaient décidés à aller jusqu’au bout. Certes, Bagdad avait accepté la résolution 687 avril 1991 prescrivant la destruction de ses armes de destruction massive. Une commission de l’ONU United Nations Special Commission on Disarmament, Unscom devait veiller à la régularité du processus. Mais Washington avait le sentiment que, malgré sa défaite après la guerre du Golfe, l’Irak ne s’acquittait pas de ses obligations et représentait par conséquent un danger.

Toutefois, ce sont les attentats du 11 septembre 2001 qui ont joué un rôle décisif. En ce sens, on ne peut pas dire que ce conflit couvait depuis la guerre du Golfe - encore que l’état-major américain ait échafaudé quelques plans à partir de 1995 : sans le 11 septembre, les Américains ne se seraient sans doute pas lancés dans ces opérations.

Tout s’enchaîne à partir de janvier 2002. Dans son discours sur l’état de l’Union, le 29 janvier 2002, George Bush dénonce le caractère terroriste de trois pays : l’Irak, l’Iran et la Corée du Nord. Le 11 octobre 2002, le ­Congrès autorise, à une large majorité, le recours à la force armée contre l’Irak, mais dans le cadre d’une résolution des Nations unies.

L’H. : Les États-Unis, dans un premier temps, ont donc cherché le soutien de l’ONU ?

J. K. : Oui. Présentée le 8 novembre 2002 par Londres et Washington, la résolution 1441, adoptée à l’unanimité, donnait une dernière chance à Bagdad pour désarmer : l’Irak disposait de trente jours pour révéler tous ses programmes de mise au point d’armes chimiques, biologiques et nucléaires, faute de quoi le pays subirait de "  graves conséquences " - qui n’étaient pas précisées. L’Irak ayant accepté la résolution, les inspecteurs du désarmement, dirigés par Hans Blix pour l’ONU et par Mohamed el-Baradei, directeur de l’Agence internationale de l’énergie atomique AIEA, partent pour Bagdad.

Mais ce consensus international s’est assez vite fissuré face aux atermoiements de Saddam Hussein. Dès janvier et février 2003, Hans Blix et Mohamed el-Baradei demandent que soit accordé un délai à Saddam Hussein, position soutenue par la France, l’Allemagne et la Russie. Le 7 mars, ces pays refusent une deuxième résolution du Conseil de sécurité légitimant la guerre. Huit pays européens la Grande-Bretagne, l’Espagne, l’Italie, la Pologne, le Danemark, le Portugal, la Hongrie et la République tchèque appuient en revanche la démarche américaine dès janvier.

Fort de ce soutien, le président Bush se passe de l’assentiment de la communauté internationale : le 17 mars 2003, il adresse un ultimatum à Saddam Hussein, le sommant de quitter le pays sous les quarante-huit heures. Le 20 mars, la guerre éclate.

Les Américains, certes soutenus par quelques alliés, ont donc décidé d’aller à la bataille sans bénéficier d’un consensus international validé par l’ONU - une différence de taille par rapport à 1991.

L’H. : Qui, aux États-Unis, voulait la guerre ?

J. K. : Un petit groupe, les néo­conservateurs, a tout fait pour convain­cre le président Bush de s’engager. Ces hommes, à l’image de Richard Perle, ont souvent appartenu à la gauche, avant de passer dans le camp conservateur 1. Ils ont certainement contribué à influencer le président, encore que ce soit le 11 septembre qui ait levé ses derniers doutes. Le choc des attentats, je le répète, a été terrible, d’autant que les États-Unis n’avaient jusqu’alors jamais été frappés sur leur sol.

L’H. : La guerre était-elle le seul moyen de contraindre Saddam Hussein ?

J. K. : Je pense que oui. La position française et allemande consistant à demander l’approbation des Nations unies et la poursuite des inspections était, selon moi, vouée à l’échec. Il était assez candide de penser que l’ONU agirait et qu’un délai accordé à Saddam Hussein réglerait la question.

Le président irakien refusait d’admettre qu’il ne possédait pas d’armes de destruction massive ; il s’est donc enfermé dans une position absurde et contradictoire. S’il avait montré aux Américains qu’il n’en détenait pas, ils n’auraient jamais envahi son pays. Mais il ne l’a pas fait, trouvant sans doute trop humiliant de l’admettre. Son idée de puissance et la vision qu’il se proposait de lui-même eussent été écornées. Il n’a pu s’y résoudre et est, par conséquent, le propre responsable de sa chute.

L’H. : De fait, la stratégie de Saddam Hussein laisse pour le moins perplexe.

J. K. : A mon avis, il n’en avait aucune, si ce n’est celle de l’espoir. Il espérait que tout se passerait bien, erreur qu’il avait déjà commise lors de la guerre précédente : en 1991, il était facile de voir qu’il serait vaincu et que son armée serait expulsée du Koweït. Mais lui ne l’a pas vu. Saddam Hussein a toujours été la proie de ses illusions, en 1991 comme en 2003. Il a été d’une totale imprudence, en se lançant dans une guerre contre les États-Unis.

L’H. : La guerre se déclenche le 20 mars 2003. Quelles sont les forces en présence ?

J. K. : Une grande différence oppose la guerre du Golfe au conflit de 2003. En 1991, une vaste coalition, forte de 750 000 hommes, s’oppose à une armée irakienne relativement puissante. En 2003, les effectifs alignés par les Américains et leurs alliés sont plus modestes : 250 000 hommes environ, les Américains fournissant la quasi-totalité des effectifs, à l’exception d’une division blindée britannique et de quelques éléments fournis par les alliés, l’Australie notamment.

Les forces irakiennes, elles, totalisent, sur le papier, sans doute de 300 000 à 400 000 hommes. Mais leur valeur est inégale. Corps d’élite, la garde nationale regroupe 60 000 hommes 6 divisions seulement. L’armée régulière, qui compte entre 150 000 et 200 000 hommes répartis en 17 divisions, est mal entraînée et équipée. S’ajoutent enfin des fedayins, volontaires irakiens membres du parti baasiste par exemple ou étrangers venus aider les Irakiens dans des proportions difficiles à préciser.

De plus, cette force militaire est affaiblie. Les désertions minent l’armée régulière. Le matériel fait défaut. Il est souvent ancien - les chars soviétiques T 55 sont des modèles vieux d’un demi-siècle ! Il est insuffisant. L’Irak aligne 2 000 chars en 2003 contre quelque 5 000 en 1991 ; 150 canons autopropulsés contre 500. Le pays est privé d’aviation alors qu’il détenait plusieurs centaines d’appareils en 1991 ; son système de défense antiaérienne, enfin, a été détruit par les frappes aériennes menées entre 1991 et 2003. Seuls quelques missiles sol-air peuvent jouer un rôle. Ajoutons que les pièces détachées manquent cruellement, rançon d’un embargo de douze années.

L’H. : Quelle stratégie les Anglo-Américains entendaient-ils appliquer ?

J. K. : La guerre en Irak posait quelques problèmes. La logistique n’était pas simple, puisque les Anglo-­Américains devaient projeter un corps expéditionnaire de plusieurs milliers d’hommes à des milliers de kilomètres de leurs bases. Surtout, ils ne disposaient que de trois points d’entrée : la côte du golfe Persique, la Turquie et le Koweït. Les Américains auraient souhaité intervenir au nord, mais Ankara a refusé, craignant des troubles avec la minorité kurde et l’hostilité d’une population qui venait de porter les islamistes au pouvoir. Les Occidentaux ont donc dû opérer à partir du sud, sur un front très étroit. Du coup, la géographie ne les avantageait guère. Ils auraient en effet à parcourir quelque 450 kilomètres avant d’atteindre Bagdad - une distance considérable.

Le terrain les desservait également. Plat, il permettait certes de progresser rapidement, mais il offrait de bonnes possibilités de tirs à longue portée pour la défense. Deux fleuves, enfin, faisaient obstacle : le Tigre et l’Euphrate.

L’H. : Comment les opérations se sont-elles déroulées ?

J. K. : une différence de taille oppose 1991 et 2003. En 1991, l’assaut terrestre, bref il n’a duré que quatre jours, avait été précédé, six semaines durant, par des opérations aériennes qui avaient détruit le gros du dispositif irakien.

L’état-major américain n’a pas souhaité rééditer ce scénario, bien que les aviateurs l’aient suggéré. Dispersées, les forces irakiennes offraient peu de cibles à l’aviation ; une telle campagne aurait donné du temps à Saddam Hussein : il aurait alors pu mobiliser l’opinion musulmane internationale, détruire les champs pétrolifères, voire, pensait-on, utiliser ses armes de destruction massive. La campagne aérienne a donc été brève, précédant de quelques heures l’assaut terrestre.

Les Britanniques ont débarqué dans la péninsule de Fao pour sécuriser les champs pétrolifères de Rumaila et prendre Bassora, la deuxième ville d’Irak. L’armée américaine, pour sa part, s’est portée sur Bagdad, en suivant deux axes de pénétration : la 3e division d’infanterie a suivi la vallée de l’Euphrate, pour atteindre la capitale via Karbala ; les marines s’y sont dirigés via Jalibal et Nassiriya. L’idée était d’avancer le plus rapidement possible, en contournant les îlots de résistance, en ne s’arrêtant que pour se ravitailler. L’objectif était bien de prendre Bagdad au plus vite.

L’H. : Les Anglo-Américains ont-ils subi des échecs ?

J. K. : Dans l’ensemble, les forces anglo-américaines ont rencontré peu d’obstacles. Certes, les Américains se sont heurtés à une résistance inattendue à Nassiriya : Saddam Hussein voulait montrer que la campagne ne se déroulait pas seulement en fonction du tempo décidé par l’US Army et qu’il était en mesure de retarder son avance. Il a donc envoyé dans cette ville des fedayins, souvent venus d’autres pays musulmans. De violents combats y ont lieu les 22 et 23 mars. La ville ne tombera qu’à la fin du mois de mars. De même, les forces occidentales ont dû mener des combats parfois acharnés pour s’emparer de Hilla 2-10 avril.

En revanche, le long délai requis pour la prise de Bassora résulte d’un choix délibéré : les Britanniques ont préféré assiéger la cité et interroger des prisonniers ou des fugitifs afin d’affiner leur dispositif 23-31 mars avant de lancer l’offensive, le 6 avril ; la ville est contrôlée le 8 avril.

Par ailleurs, deux éléments ont freiné l’avance des troupes : la logistique qui a obligé à une pause et le mauvais temps. Une tempête de sable, le shamal , s’est levée début avril, provoquant le blocage de certains matériels ainsi que des fièvres passagères chez les soldats.

Mais on ne peut pas pour autant parler d’échec. La guerre de 2003 paraît au contraire exemplaire. Les forces ont avancé très rapidement, plus vite qu’en 1944 après la percée d’Avranches. Elles se sont emparées sans réels problèmes d’objectifs primordiaux. L’état-major craignait que les dirigeants irakiens ne fassent sauter les barrages sur l’Euphrate ; or ils ont été préservés. De plus, l’aéroport international de Bagdad a été rapidement pris, le 4 avril, la contre-offensive menée par les vieux blindés irakiens T 55 et T 72 ayant vite été balayée par les blindés américains.

L’H. : La guerre a donc été, militairement, une réussite ?

J. K. : Oui, cette guerre a été, sur le plan militaire, une réussite pour les Anglo-Américains. Elle a été courte : 21 jours jusqu’à la chute de Bagdad le 9 avril 2003 ; 26 jours jusqu’à la prise de Tikrit, le bastion de Saddam Hussein et dernière grande ville à passer sous le contrôle de la coalition, le 14 avril. George Bush peut annoncer officiellement la fin des opérations militaires en Irak le 1er mai 2003.

Et les pertes ont été faibles : 122 morts côté américain, 33 côté britannique. Le bilan, pour les Irakiens, reste difficile à établir mais se monte sans doute à plusieurs milliers de morts. L’Irak s’est effondré militairement : la puissance américaine était tout simplement trop grande par rapport à celle de l’Irak.

L’H. : Vous affirmez que la prise de Bagdad constitue presque un modèle. En quoi ?

J. K. : La chute de Bagdad a été rapide. Les opérations ont été lancées sur la ville le 5 avril. Le 7, malgré la résistance de fedayins, le centre était atteint. La statue de Saddam Hussein, sur la place Ferdaous "Paradis", tombe le 9. En outre, le coût en pertes humaines est resté limité dans les deux camps.

Les Américains ont mené rondement l’offensive. Ils disposaient de renseignements précis et avaient, grâce aux photographies aériennes, une vision très claire de l’intérieur de la capitale irakienne, ce qui leur a permis de bien localiser leurs cibles. Certes, la résistance a été modeste. Mais l’opération n’en restait pas moins délicate. Bagdad est une grande ville, inconnue des Américains. Il fallait qu’ils y trouvent leur chemin ; et mener une guerre à partir de plans est toujours compliqué. Ils y sont parfaitement parvenus.

L’H. : Quel rôle ont joué les Britanniques ?

J. K. : La Grande-Bretagne n’a joué qu’un rôle secondaire. Les Britanniques sont resté confinés au sud, alors que Saddam Hussein et les bases de son régime se trouvaient au nord. La victoire ne pouvant avoir lieu qu’au nord, le sud constituait une opération annexe.

Pour certaines opérations, la prise de Bassora par exemple, les forces britanniques ont toutefois fait preuve d’un savoir-faire supérieur aux troupes américaines. Ancien empire colonial, la Grande-Bretagne a développé des techniques de conquête que les Américains n’ont jamais appliquées, voire qu’ils ont désapprouvées : chercher les notables locaux, les chefs de tribu pour s’appuyer sur eux et les utiliser comme relais ou comme médiateurs...

Ils sont donc venus à bout de la résistance en utilisant certes des moyens militaires mais en usant également de moyens psychologiques.

L’Irlande du Nord a offert également un excellent terrain d’entraînement pour combattre des insurgés ne disposant que de forces de second ordre. Les États-Unis n’ont pas l’expérience de ce type de guerre.

L’H. : Américains et Britanniques ont adopté des modes de commandement différents, très hiérarchisés pour les Britanniques, plus horizontaux pour les Américains.

J. K. : Cette différence provient des différences de technologies employées. Les troupes américaines utilisent un système de communication entre elles extrêmement coûteux et élaboré où chacun travaille en réseau. Chaque blindé américain est équipé d’un écran qui diffuse la même information à toutes les unités impliquées. Tout le monde connaît donc les capacités des forces ennemies, leur localisation, etc. Ceux qui sont sur le terrain sont ainsi directement informés, ce qui implique que les officiers subalternes bénéficient d’une plus grande autonomie d’action.

Les Britanniques souhaiteraient opérer de la même façon, mais l’armée, pour l’instant, n’en a pas les moyens. L’information reste donc centralisée au QG, qui doit ensuite la relayer auprès des soldats sur le terrain.

L’H. : Les Irakiens ne semblent guère avoir exploité les rares atouts dont ils disposaient...

J. K. : De fait, l’armée irakienne n’a pas utilisé la barrière naturelle que formaient le Tigre et l’Euphrate. Il faut chercher la raison dans l’incompétence de Saddam Hussein : s’il avait laissé ses généraux diriger les opérations, ces derniers auraient certainement utilisé les fleuves, notamment dans le sud, où ils auraient fait sauter les ponts ou les barrages, pour ralentir les forces ennemies. Mais Saddam Hussein a voulu mener cette guerre seul, parce qu’il ne faisait confiance à personne, ce qui a provoqué le désastre.

L’H. : La population irakienne a-t-elle résisté ?

J. K. : Comparée à la guerre contre l’Iran, en 1980-1988, celle contre les États-Unis n’a pas provoqué le même engagement de la population. Durant le conflit Iran-Irak, l’Irak aurait perdu près de 100 000 hommes. Les Irakiens ont résisté contre les Iraniens par nationalisme. Dans une certaine mesure, ils se sont appropriés cette lutte, mais se sont sentis moins concernés par la guerre contre les États-Unis. Au début tout du moins. Car aujourd’hui, cette guerre est devenue leur guerre, celle des sunnites en tout cas.

L’H. : Dans cette guerre, les civils irakiens ont, semble-t-il, été épargnés.

J. K. : Les alliés n’avaient rien contre la population. Ils voulaient juste se débarrasser de Saddam Hussein.

Les répercussions de la guerre dans l’opinion publique et dans les médias sont aussi, bien évidemment, entrées en ligne de compte - comme dans toutes les guerres modernes. En 1991, les Américains n’ont pas voulu s’engager dans des combats au sol sur le territoire irakien. Ils craignaient que le nombre de victimes ne soit élevé et que l’image de leur pays en souffre. En 2003, les Anglo-Américains ont voulu montrer qu’ils étaient capables de mener une guerre "propre", en épargnant les populations.

L’H. : Peut-on dire aujourd’hui que l’Irak est toujours en guerre ?

J. K. : Dans une certaine mesure. Je pense d’ailleurs que cette guerre donne un avant-goût du type de conflit auquel nous pourrions être confrontés à l’avenir. L’un des plus grands généraux britanniques de notre époque, le général Rupert Smith, vient de publier un livre 2 dans lequel il explique que les armées vont devoir s’habituer à un nouveau genre de guerre, qui va entraîner le déplacement des combats au sein même des populations. Les armées devront non plus combattre des troupes ennemies, mais ­contrôler des territoires occupés par des civils, et des civils qui savent se battre. La guerre d’Irak, dans cette analyse, est un cas d’école : guerre classique à l’origine, elle est devenue un conflit au sein de la population.

Face à cela, les moyens de réponse doivent être adaptés. On le voit bien : le rôle de la technologie, important au départ, décline. Les armées ont avant tout besoin d’agents de renseignements sur le terrain - des hommes devenus rares car ces missions sont extrêmement dangereuses en Irak. Mais c’est la première des nécessités, car on ignore même qui est l’ennemi, qui sont les insurgés et leurs chefs, et où leurs quartiers généraux sont situés. C’est vraiment se battre contre une hydre.

L’H. : Qui s’oppose aujourd’hui aux Anglo-Américains ?

J. K. : Essentiellement les sunnites, qui craignent de perdre le pouvoir - alors qu’ils détenaient les rênes du pouvoir depuis les Ottomans. Les Américains ont, il est vrai, commis une grossière erreur de calcul. Ils ont pensé qu’il serait facile de remplacer l’ancien régime. Or c’est précisément ce changement qui s’est révélé complexe. Il a provoqué la réduction des privilèges dont bénéficiaient les sunnites sous Saddam Hussein. D’ailleurs, les chiites ont obtenu la majorité absolue aux élections législatives organisées en janvier 2005 et ont remporté les élections de décembre 2005.

Se développe également une résistance islamique. De fait, les Américains n’ont pas fait preuve de beaucoup de tact, inquiétant profondément les musulmans, qui les considèrent comme une menace pour les fondements mêmes de l’islam.

L’H. : Les Américains sont donc responsables de cet enlisement ?

J. K. : Sans doute. D’autant qu’ils ont commis une erreur supplémentaire : dissoudre l’armée irakienne. Les Américains auraient pu en conserver la base et préserver, dans la mesure du possible, certaines structures pour les réutiliser, continuer à payer les troupes, à les garder en uniforme, pour pouvoir s’appuyer sur elles une fois la guerre achevée.

Mais la situation a mal été évaluée à Washington, en raison, sans doute, de l’expérience vietnamienne. A l’époque, les Américains n’avaient pas réussi à utiliser l’armée vietnamienne. Ils ont donc certainement pensé que les soldats irakiens refuseraient également de se battre et qu’il était inutile de perdre du temps et de l’argent. Il leur semblait plus efficace de s’en débarrasser pour repartir à zéro. On voit leur difficulté présente pour mettre sur pied une armée et une police qui puissent les remplacer.

L’H. : Cette guerre ne finit-elle pas par entamer l’image de l’armée aux États-Unis ?

J. K. : Ce problème est récent et je ne pense pas que les États-Unis soient confrontés à une crise. Il est vrai que l’armée est moins populaire qu’elle ne l’a été, en grande partie à cause de la tournure que la guerre a prise en Irak. Le nombre de morts américains a atteint le seuil symbolique des 2 000 morts le 25 octobre 2005. Des décès qui sont causés le plus fréquemment par des bombes artisanales explosant auprès des convois ou des patrouilles. Les blessés sont aussi très nombreux. L’opinion publique s’émeut de ces hommes et femmes amputés, handicapés à vie, de retour au pays.

Cela remet-il profondément en cause la conception de l’armée américaine ? Je ne le crois pas. Depuis que le président Truman a fait voter la déségrégation raciale de l’armée, en 1948, cette dernière est devenue un creuset d’intégration formidable pour les minorités vivant aux États-Unis - Noirs, Latino-Américains - ou les étrangers. Elle a très bien fonctionné à la fois comme institution sociale et comme institution militaire. Elle continue de recruter hommes et femmes car elle leur garantit la gratuité de leur éducation à l’université si ils s’enrôlent pour un certain nombre d’années. C’est le grand secret de sa réussite.

Bien sûr, à l’heure actuelle, les jeunes doivent peser le pour et le contre entre la possibilité d’une éducation gratuite à l’université et le nombre effrayant de pertes humaines en Irak. Pour l’instant, les atrocités pèsent le plus lourd. Mais l’équilibre se rétablira.

L’H. : La guerre de 2003 est-elle finalement un échec ?

J. K. : On ne peut pas encore le dire. Du point de vue strictement militaire, la guerre en Irak a été une véritable réussite, je l’ai expliqué. Des citoyens irakiens ne se sont soulevés contre les Américains que dans un second temps, les considérant comme des occupants et non comme des libérateurs.

Toutefois, n’oublions pas que la paix règne dans les neuf dixièmes de l’Irak. Il n’y a pas de problèmes dans les petites villes et les villages, où les Américains restent populaires.Beaucoup d’Irakiens se sont réjouis de la chute de Saddam Hussein, qui était souvent exécré. Les difficultés persistent uniquement dans le triangle sunnite, à Bagdad, dans quelques villes alentour et dans une certaine mesure à Bassora. Les Américains n’ont donc pas encore perdu, bien que leurs pertes croissent depuis la chute de Bagdad.

Viendront-ils à bout de cette insurrection ? Si la situation est difficile, elle n’est pas encore totalement désastreuse pour eux. Ils sont malgré tout obligés de maintenir des effectifs importants : environ de 140 000 hommes aujourd’hui contre 8 000 pour la Grande-Bretagne - qu’ils espèrent cependant réduire dans un proche avenir.

L’H. : Diriez-vous que le monde est plus sûr aujourd’hui qu’avant le déclenchement de la guerre ?

J. K. : Non. Puisque Saddam Hussein n’avait pas d’armes de destruction massive : nous n’étions donc pas en danger. En revanche, désormais, et c’est en partie une conséquence de la guerre, nous nous retrouvons effectivement confrontés à des pays comme l’Iran qui ne cachent pas leur volonté de fabriquer de telles armes. Et le danger est devenu réel. Nous vivons aujourd’hui une époque très dangereuse.

L’H. : Fallait-il alors faire la guerre ?

J. K. : Tout dépend de l’attitude que l’on a vis-à-vis de la guerre. Pour ma part, je ­continue de soutenir le principe de la guerre. J’estime que la chute de Saddam Hussein était une bonne chose, mais le prix à payer s’est révélé élevé. Il est facile de dire qu’il n’aurait pas fallu entrer en guerre. Mais sans elle, ce dictateur serait encore en place, continuerait de poser des problèmes au Moyen-Orient et poursuivrait l’oppression de son peuple... Ceux qui affirment que nous n’aurions jamais dû entrer en guerre devraient également dire qu’ils étaient prêts à accepter que Saddam Hussein reste au pouvoir. Une perspective de toute évidence peu souhaitable.

Propos recueillis par Olivier Wieviorka, traduits de l’anglais par Catherine Guillet.

Par John Keegan