Ibn Khaldûn. L'homme et le théoricien de la civilisation / Ibn Khaldûn. Un islam des "Lumières " ? / Ibn Khaldûn au prisme de l'Occident
"Sache que l’examen d’un tel objet est une entreprise entièrement neuve" : en 1378, au moment où il achève de rédiger la Muqqadima, cette introduction théorique à sa grande histoire universelle, Ibn Khaldûn 1322-1406 a conscience qu’elle ne connaît pas d’équivalent, ni en islam ni dans l’Occident chrétien. Six cents ans après sa mort, l’?uvre du grand penseur arabe fascine toujours et suscite une abondante production historiographique.
Après le beau livre ce printemps de Gabriel Martinez-Gros Sindbad-Actes Sud, cf. L’Histoire n° 312, l’historien marocain Abdesselam Cheddadi, traducteur scrupuleux d’Ibn Khaldûn dans la "Bibliothèque de la Pléiade" le premier tome du Livre des exemples est paru en 2002, nous offre une biographie intellectuelle exhaustive et une analyse minutieuse de la théorie khaldunienne. Il s’agit là d’un livre de référence, qui se clôt sur une interrogation : l’?uvre d’Ibn Khaldûn semble à Abdesselam Cheddadi un météore, qui ne fut en tout cas "ni intégrée ni prolongée dans le savoir et la culture du monde musulman".
Il est alors tentant de faire dialoguer le texte d’Ibn Khaldûn avec les nombreuses lectures qu’il a suscitées. Telle est la démarche de Claude Horrut, dont le livre constitue une introduction aisée à cette ?uvre complexe : cédant parfois à une forme de naïveté rationaliste qu’exprime bien l’anachronisme volontaire de son titre, l’auteur s’avance en politologue plus qu’en historien lorsqu’il évoque "un intellectuel de tous les temps" pour qualifier ce penseur qui semblait étranger au sien.
Mais n’est-ce pas là une illusion ? Spécialiste des régimes d’historicité dans la longue durée de l’histoire européenne, Krzysztof Pomian prend le risque d’une embardée hors de son strict domaine de spécialité pour camper Ibn Khaldûn dans une contemporanéité élargie, et surtout libérée des faux clivages culturalistes. Le temps d’Ibn Khaldûn est aussi celui de Froissart et de Coluccio Salutati, du Grand Schisme et des commotions sociales en Europe. C’est à cette histoire universelle qu’il prétend, même si, en bon musulman, il ne doute pas de la supériorité de l’islam et règle sa focale en conséquence.
Dans ce petit livre vif et stimulant, Krzysztof Pomian dévoile l’origine commune que la philosophie de l’histoire d’Ibn Khaldûn entretient avec celle de ses contemporains latins en 1378 : elle a pour nom Aristote, même s’il ne s’agit pas tout à fait du même les auteurs chrétiens s’appuyant sur l’ Éthique à Nicomaque et la Politique tandis que les lecteurs arabes travaillent l’?uvre logique du philosophe grec.
"Que s’est-il passé ?" s’interrogeait Bernard Lewis à propos de l’incapacité supposée de l’islam à embrasser la modernité. Rien au xive siècle, répond Krzysztof Pomian : les deux rives de la Méditerranée vivent alors au même rythme, "un seul temps". Ce temps n’était pas scindé, mais allait bientôt se désynchroniser : tandis qu’Ibn Khaldûn sentait vieillir son monde, ses contemporains latins "étaient convaincus de vivre dans une phase ascendante de l’histoire des lettres et des arts".
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Ibn Khaldûn. L’homme et le théoricien de la civilisation par Abdesselam Cheddadi, Gallimard, "Bibliothèque des histoires ", 2006, 542 p., 30 euros.
Ibn Khaldûn. Un islam des "Lumières " ? par Claude Horrut, Bruxelles, Complexe, 2006, 228 p., 19 euros.
Ibn Khaldûn au prisme de l’Occident par Krzysztof Pomian, Gallimard, "Bibliothèque des histoires ", 2006, 240 p., 13,50 euros.
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