Vrais et faux complots de la CIA
Créée en 1947, la CIA fête ses 60 ans ce mois-ci. Un anniversaire qui risque de rester discret, tant l'agence de renseignements américaine est critiquée, accusée de tous les complots... Procès à charge - et à décharge.
Lorsque Henry Kissinger rend visite, en 1971, au Premier ministre chinois Zhou Enlai, ce dernier lui demande si la CIA est impliquée dans des actions subversives à Taïwan. Kissinger lui affirme qu'il « surestime largement les compétences de la CIA » . Zhou insiste : « Ils [les officiers de la CIA] sont devenus le sujet de discussion dont on parle à travers le monde. Quels que soient les événements, on pense qu'ils ont toujours quelque chose à y voir. » « C'est exact, répond Kissinger. Cela les flatte, mais ils ne le méritent pas. »
Ce constat reste d'actualité. On voit la main de l'Agence centrale de renseignements Central Intelligence Agency dans tous les coups, surtout les plus tordus. Elle cumule les superlatifs, mais aussi les paradoxes. Car si on l'imagine toute-puissante et omnisciente, aucune agence n'est autant critiquée. Et ses activités sont scrutées comme celle d'aucune autre dans le monde confidentiel des services secrets.
Contrairement à une idée reçue, l'« Agence » n'a pas été établie pour contrer l'URSS, mais pour éviter un nouveau Pearl Harbor. Telle est la préoccupation majeure du Congrès qui, en septembre 1947, crée la CIA.
Mais, très vite, la peur panique du communisme la façonne. Au point que son deuxième directeur, Walter Bedel Smith, la qualifie de « ministère de la guerre froide » . Les opérations paramilitaires, de propagande et autres ingérences clandestines prolifèrent dans les années 1950. C'est durant cette période que se forge le mythe de l'invincibilité de l'agence. Y trouvant une source de prestige et des avantages sur le terrain, ses officiers font tout pour le cultiver. D'autant que le Congrès et la presse américaine sont alors peu regardants à leur égard.
Cette période de confiance prend fin pendant la détente, dans les années 1960 et au début des années 1970, lorsque Moscou et Washington se rapprochent. C'est le moment où les activités d'espionnage « domestique » menées par la CIA sont révélées : l'espionnage et l'infiltration des mouvements de protestation contre la guerre du Vietnam ainsi que d'organisations étudiantes. La presse et le Congrès se constituent dès lors en chiens de garde de l'Agence. Deux comités de supervision sont créés - ils ne cesseront de gagner en influence.
Mais le grand déballage qui commence alors va aussi charrier avec lui de nombreux fantasmes. Alors que la CIA fête son soixantième anniversaire, rappelons quatre des sombres affaires auxquelles elle est, à tort ou à raison, associée.
Le recrutement d'anciens nazis
A l'issue de la Seconde Guerre mondiale, la CIA met en place un service d'espionnage formé d'anciens nazis - en contravention du programme allié de dénazification : l'Organisation Gehlen, ancêtre du service de renseignements extérieur ouest-allemand, le BND. Au début des années 1950, elle compte près de 4 000 membres, dont la plupart ont fait partie de l'armée allemande, de la SS ou de la Gestapo.
Pendant la guerre, Reinhard Gehlen espionnait l'URSS pour le compte du régime nazi. Peu avant la défaite de Hitler, il a négocié un accord secret avec les Américains. Son organisation serait maintenue en échange de ses bons services : Gehlen et ses hommes identifieraient des criminels de guerre et continueraient d'espionner l'Union soviétique, mais cette fois-ci pour le compte des Alliés - et bientôt pour celui de la CIA. Plusieurs centaines d'anciens nazis ont été libérés des prisons allemandes pour pouvoir rejoindre l'Organisation Gehlen.
Les archives concernant les liens entre l'Organisation et la CIA ont été déclassifiées entre 2002 et 2005. Elles montrent que cinq des plus proches collaborateurs d'Adolf Eichmann ont travaillé pour la CIA. L'Agence détenait aussi des informations sur Eichmann, fournies en 1958 par le BND. Elles indiquent que le grand ordonnateur de la Solution finale se cachait en Argentine sous le nom de « Clemens ».
Mais la CIA n'a pas transmis ces informations aux Israéliens, qui le traquaient depuis des années. Elle craignait que le procès d'Eichmann révèle le passé trouble de Hans Globke. Cet ancien nazi, qui avait participé à la rédaction des lois raciales de Nuremberg, était devenu l'un des principaux conseillers du chancelier Adenauer et servait d'intermédiaire entre la CIA et le gouvernement ouest-allemand.
Les assassinats politiques
John Ford est l'auteur de l'une des plus grandes gaffes présidentielles dans l'histoire des États-Unis. En 1975, lors d'un déjeuner avec les dirigeants du New York Times , il leur confie qu'il ne souhaite pas que les parlementaires découvrent certaines activités de la CIA. « Quoi par exemple ? » questionne l'un des journalistes. « Comme les assassinats ! » répond le président dans une ambiance très détendue. Trop, manifestement. Comprenant la gaffe qu'il vient de commettre, Ford ajoute : « Évidemment, je vous dis cela en off. » Et de préciser qu'il ne souhaite pas que l'Amérique se trouve salie par la « fosse septique » du renseignement... Le New York Times consent à garder le secret. Mais celui-ci finit par tomber dans les oreilles d'un correspondant de la chaîne télévisée CBS, qui révèle l'affaire.
Deux commissions parlementaires enquêtent dès 1975 sur le sujet. Elles montrent que la CIA, au début des années 1960, a tenté d'assassiner Castro à au moins huit reprises avec la complicité du crime organisé. A la même période, l'Agence a également cherché à supprimer Patrice Lumumba, au Congo, et Rafael Trujillo, en République dominicaine.
En dépit de leur acharnement, les commissions parlementaires sont en revanche incapables de prouver la responsabilité directe de la Maison-Blanche - pour les assassinats politiques comme pour la plupart des actions clandestines de la CIA. Les présidents sont protégés par la doctrine dite du « déni plausible ». Énoncée dès 1948 par Harry Truman, celle-ci prévoit que les actions clandestines doivent être « planifiées et exécutées de façon à ce que [...] si elles étaient découvertes, le gouvernement puisse, de manière plausible, nier toute responsabilité ».
Le « déni plausible » implique l'existence d'un ordre de mission très particulier : flou, tortueux, et qui ne conserve aucune trace écrite des consignes du président. Protégé par ce cocon, il laisse la CIA servir de fusible en cas de pépin.
Le meurtre de Kennedy
En 1964, les Américains accueillent plutôt favorablement les conclusions sur l'assassinat du président Kennedy, un an plus tôt, livrées par la commission Warren : le meurtrier est Lee Harvey Oswald, un tueur isolé, « sociopathe », passé à l'acte sans motifs apparents... Il est pourtant connu qu'Oswald était un fervent admirateur de Castro. Et, en 1961, en s'appuyant sur la CIA, Kennedy a tenté de renverser le dirigeant cubain lors de l'opération manquée de la baie des Cochons.
Robert Kennedy, alors ministre de la Justice, veut à tout prix éviter que ne soient mises au jour les autres opérations menées par la CIA contre le leader cubain - les tentatives d'assassinat en particulier. C'est pourquoi il place l'ancien directeur de la CIA Allen Dulles au sein de la commission, avec pour consigne de détourner l'attention des liens entre Oswald et Cuba.
C'est ce que le procureur Jim Garrison finit par découvrir en 1967 lors d'une de ses enquêtes. Mais il va beaucoup plus loin, accusant la CIA et les exilés cubains d'être derrière le meurtre de JFK. Garrison pense avoir déniché la preuve de ce qu'il avance en la personne de Clay Shaw, obscur homme d'affaires américain lié à Oswald, les exilés cubains et la CIA. Le procureur reprend en fait la thèse d'un article du journal italien Paese Sera , publié en 1967. Or la source de ce « scoop » n'est autre que l'agence secrète soviétique, le KGB, qui cherche à utiliser les fantasmes sur la mort de Kennedy pour déstabiliser les institutions américaines.
Shaw, poursuivi par Garrison, est relaxé par le tribunal après seulement quarante-cinq minutes de délibérations. Le procureur se trouve ridiculisé...
Mais cet échec ne fait que conforter Garrison dans l'idée d'une conspiration à l'échelle nationale. Il décrit dès lors l'Agence comme un gouvernement dans le gouvernement tirant toutes les ficelles... Le livre qu'il publie en 1988 Sur la piste des assassins est adapté pour le grand écran, trois ans plus tard, par Oliver Stone : son JFK a un impact retentissant.
A un point tel que, en 1992, le Congrès rouvre le dossier. Une commission consulte les archives de la CIA et du FBI, et déclassifie nombre d'entre elles - 4 millions de pages de documents. Avec force, elle réaffirme la thèse du tueur isolé, en précisant que l'article de Paese Sera est pure désinformation. Mais le Congrès critique aussi l'attitude du gouvernement dans « son penchant pour le secret » . C'est en partie de sa faute si les théories du complot sur l'assassinat de Kennedy conservent une vitalité si remarquable.
Les attentats du 11 Septembre
Les théories du complot ont resurgi avec force après les attentats de septembre 2001, postulant soit que la CIA avait tout manigancé, soit que l'Agence avait connaissance des préparatifs et avait laissé faire. Elles se sont propagées aux États-Unis, et ont trouvé une forte audience dans de nombreux pays du monde arabo-musulman. En France, rappelons le succès du livre de Thierry Meyssan, L'Effroyable Imposture , publié en 2002. Sa thèse : l'attaque serait une mise en scène, et Oussama ben Laden une créature de la CIA qui n'aurait jamais cessé de travailler pour elle. Son livre a été traduit dans 27 langues. Thierry Meyssan est officiellement soutenu par la Ligue arabe ainsi que par plusieurs chefs d'État, parmi lesquels l'Iranien Mahmoud Ahmadinejad et le Vénézuélien Hugo Chavez.
En réalité, les attentats du 11 Septembre ne sont que l'un des nombreux événements que les analystes de la CIA n'ont pas su prévoir, comme l'explosion de la première bombe atomique soviétique en 1949, la guerre du Kippour lancée contre Israël en 1973 ou l'invasion de l'Afghanistan par l'Armée rouge en 1979.
Il n'empêche que c'est la vision d'une CIA omnipotente et machiavélique qui domine. Le succès de ces théories du complot montre d'ailleurs combien l'image de l'Agence reste mauvaise en dépit d'une politique de « transparence » engagée depuis la deuxième moitié des années 1970.
La CIA possède un Bureau des relations publiques, ses directeurs font la tournée des plateaux de télévision et des millions de pages de documents d'archives ont été déclassifiées. Une publicité qui ne fournit en fait que de nouveaux éléments pour étoffer l'imaginaire « conspirationniste » d'un certain auditoire...
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