La fin de l'exception humaine

L'homme est-il un animal comme les autres ? Philosophes et scientifiques continuent de s'affronter.

Depuis les années 1960, deux mouvements concomitants conduisent à installer davantage l'homme dans son ancrage animal. Le premier est idéologique. Il tend, pour reprendre une expression de la philosophe française Elisabeth de Fontenay, à « élargir le cercle de la compassion » aux non-humains. Le second mouvement est scientifique. Il démontre de plus en plus l'absence d'une discontinuité radicale entre l'homme et les autres animaux, à commencer par les grands singes et en particulier ceux dont nous sommes les plus proches, les chimpanzés et les bonobos.

Que l'homme soit un animal est admis par la plupart des traditions, des Grecs aux bouddhistes, en passant par les Indiens d'Amazonie. Que l'animal humain soit doté de facultés exceptionnelles et occupe une place à part dans la nature est une conception tout aussi partagée. Ce qui varie, selon la tradition et l'époque, ce sont les représentations associées à cette exceptionnalité. La tradition juive, puis la tradition chrétienne, suivies par l'islam, sont de celles qui ont placé l'homme sur le plus haut piédestal. Un Dieu unique entretient une relation privilégiée avec l'animal élu. Celui-ci est le seul à être doté d'une âme communiquant directement avec le divin. Or cette tradition, qui aurait pu rester une curiosité historique, fut aussi celle qui inspira la fraction de l'humanité à laquelle nous devons l'essor du progrès scientifique et technique : l'Europe, puis les États-Unis. Elle a imposé sa marque à la planète, y compris sa conception du « propre de l'homme » cf. p. 95 . Mais, au cours du dernier demi-siècle, nos représentations de l'exceptionnalité humaine ont été fortement ébranlées.

Pour simplifier, l'ébranlement a suivi trois lignes de faille, correspondant à trois grands domaines de l'évolution historique : scientifique, technique et politique. Depuis Darwin, les découvertes faites dans diverses disciplines, allant de la paléontologie à la primatologie en passant bien sûr par la biologie, bientôt moléculaire, ont rendu sans cesse plus floue la frontière entre l'homme et ceux que Platon appelait « les autres animaux » . Ce faisant, le progrès des sciences a dangereusement rapproché l'âme du paquet de neurones que nous avons dans la tête.

Deuxième ligne de faille : la révolution industrielle et le progrès technique ont fait apparaître l'énorme pression exercée par l'espèce humaine sur son environnement et en particulier sur les autres espèces animales. L'idée d'un progrès linéaire dans la capacité de l'homme à se rendre « maître et possesseur de la nature » Descartes a peu à peu cédé la place à une représentation négative de l'exceptionnalité humaine.

Troisième ligne de faille : les horreurs des deux guerres mondiales et notamment du nazisme ont mis en évidence la fragilité d'une autre idée du progrès humain, celle d'un progrès moral, et illustré la faculté de l'homme à considérer certains de ses semblables comme des animaux bons pour l'abattoir.

Ces trois prises de conscience ont engendré de grandes inquiétudes, des révisions déchirantes et finalement de nouvelles manières d'appréhender le phénomène humain.

Ces idées ont cristallisé à peu près en même temps, dans les années 1960, en ordre dispersé. On peut faire remonter l'ébranlement à trois livres chacun écrit par une femme : Le Printemps silencieux de Rachel Carson 1962, Les Machines animales. La nouvelle industrie de l'élevage-usine de Ruth Harrison 1964, et Dans l'ombre de l'homme de Jane Goodall 1971. Le premier ouvrage est le point de départ du mouvement écologiste, le deuxième du mouvement de défense de ce qu'il est convenu d'appeler « la cause animale », le troisième des travaux scientifiques tendant à rapprocher le chimpanzé de l'homme.

Sur la cause animale, l'oeuvre de loin la plus structurée est celle du philosophe Peter Singer, dont le livre fondateur, La Libération animale , est paru en 1975 la traduction française est parue en 1993 chez Grasset. Peter Singer est aussi un produit du système universitaire anglo-saxon, et, bien que résolument antichrétien, des avatars de l'éthique protestante qui imprègne ledit système. D'origine australienne, il a forgé ses convictions à Oxford avant de revenir enseigner en Australie puis finalement occuper une chaire à Princeton. Il est le héraut d'un puissant mouvement idéologique, que l'on peut appeler l'« antispécisme ». Le « spécisme* », mot emprunté par Peter Singer à l'un de ses précurseurs, consiste à considérer que nous appartenons à une espèce en latin species supérieure. C'est donc la chose du monde la mieux partagée. Pour Peter Singer et les antispécistes, là est le grand péché de l'homme. Nous sommes coupables d'entretenir avec les autres animaux le même type de relation que naguère les esclavagistes avec le bétail humain. Le spécisme serait une forme de racisme, mais plus grave, parce que plus profonde, plus enracinée, plus universelle. Il serait la manifestation la plus pernicieuse de l'anthropocentrisme.

Peter Singer se place dans la tradition utilitariste, dont la figure de proue fut l'Anglais Jeremy Bentham, contemporain de Kant et critique féroce de la tradition chrétienne. « En vertu du principe de l'égalité , écrit Peter Singer, la prise en compte des intérêts de l'individu doit être étendue à tous les êtres, noirs ou blancs, masculins ou féminins, humains ou non humains. » Tout être, qu'il soit humain ou non humain, requiert « une considération égale » , du point de vue de ses intérêts bien compris. Le critère, c'est la capacité de sentir, donc d'éprouver de la souffrance. Tous les animaux sont concernés, à condition d'être capables de souffrir.

Dans un ouvrage tout récent intitulé Éthique animale , préfacé par Peter Singer, le chercheur français Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, juriste et philosophe, consacre assez logiquement un paragraphe à la « souffrance des invertébrés ». Ainsi le ver de terre « produit des substances antidouleur enképhalines et endorphines, d'où l'on peut déduire, par analogie fonctionnelle, qu'il ressent la douleur » . Dans sa préface au livre, Peter Singer s'interroge sur les raisons pour lesquelles son propre livre, La Libération animale, n'a pas rencontré un grand succès en France : « Peut-être que l'un des obstacles [...] est l'idée largement répandue selon laquelle les problèmes concernant les humains sont toujours plus importants que ceux concernant les animaux. » Il y a là, selon lui, « un préjugé critiquable en faveur des humains [...] . La souffrance est une mauvaise chose, peu importe l'espèce de l'être qui souffre » .

La position de Peter Singer prend place aujourd'hui dans une galaxie de mouvements de pensée divers, dont certains se traduisent par l'organisation d'actions parfois spectaculaires pour faire valoir les mauvais traitements dont sont victimes les animaux en élevage intensif, les animaux de laboratoire, les animaux de cirque ou encore les pensionnaires des zoos. L'un des ouvrages récents les plus significatifs est celui de Charles Patterson, Éternel Treblinka, des abattoirs aux camps de la mort, publié en 2002 et traduit en français en 2008 Calmann-Lévy. Il cherche à montrer que les nazis se sont directement inspirés des techniques des grands abattoirs de Chicago pour mettre en oeuvre la « solution finale ». Les nazis se seraient aussi inspirés des méthodes américaines d'élevage pour mettre au point leur programme eugéniste.

En France, la personnalité la plus en vue à cet égard est la philosophe Elisabeth de Fontenay, auteur du Silence des bêtes 1998. Sa position est à la fois proche et éloignée de celle de Peter Singer. Dans son dernier ouvrage1, elle dénonce notre « anthropolâtrie » , récuse une fois de plus la notion d'un quelconque « propre de l'homme » et appelle de ses voeux « le début solennel d'une codification éthique internationale en faveur des vertébrés ou, plus étroitement, des mammifères » . Mais Elisabeth de Fontenay reste étroitement liée à la tradition philosophique française. L'utilitarisme de Peter Singer la hérisse. Elle récuse aussi la notion de spécisme et le parallèle fait par Peter Singer avec le racisme. Et elle est révoltée par certaines des positions paradoxales qu'il a été amené à prendre. Pour ne considérer qu'un exemple, Peter Singer se dit en effet favorable à l'euthanasie des enfants lourdement handicapés, au nom de la logique de la prise en compte des intérêts bien compris. De façon peut-être plus anecdotique, il estime que la zoophilie se défend sur le plan moral.

La position d'Elisabeth de Fontenay est particulièrement intéressante parce qu'elle inscrit sa réflexion dans le cadre d'une extension des valeurs de l'humanisme au monde animal, mais récuse l'idée qu'il faille en finir avec la notion d'une exception humaine. Elle critique l'humanisme qui sanctifie l'humain, mais reste attachée à la tradition pour laquelle il ne saurait être question de parler d'un « animal humain ». Comme beaucoup d'intellectuels français, elle reste aussi profondément attachée à une tradition philosophique qui considère d'un oeil soupçonneux la position « naturaliste* ». Elle considère avec inquiétude les travaux des biologistes et des primatologues qui tendent à supprimer toute démarcation nette entre le monde humain et le monde non humain.

Que nous disent vraiment les travaux des scientifiques ? Une manière d'aborder le sujet est de poser la question de savoir si l'homme est le seul animal moral. Pour la philosophie traditionnelle occidentale, qui s'est développée pour l'essentiel dans le cadre de la tradition chrétienne ou juive, cela va sans dire, ou presque. Il n'en va pas de même pour la plupart des scientifiques contemporains qui se sont intéressés à la question, ni pour les philosophes qui tentent de s'approprier les travaux des primatologues, des généticiens et des spécialistes du développement cérébral. Pour le comprendre, il faut partir de Darwin. Pour Darwin, « tout animal doué d'instincts sociaux bien enracinés, y compris l'affection parentale et filiale, acquiert inévitablement un sens moral ou une conscience morale, pour autant que ses facultés intellectuelles sont bien développées ou presque autant développées que chez l'homme » .

Or ce qui était chez Darwin une pétition de principe est aujourd'hui solidement étayé. Depuis les observations de terrain menées par Jane Goodall sur les chimpanzés dans les années 1960, les primatologues ont considérablement affiné les techniques permettant d'analyser nos cousins germains. Des dizaines de milliers d'heures d'enregistrement vidéo et audio sont stockées et soumises au regard critique d'équipes différentes. Des expériences sophistiquées, répétables, ont permis de tester des hypothèses. Pour Frans de Waal, il ne fait aucun doute que les chimpanzés possèdent un sens moral. Frans de Waal est la figure de proue de cette communauté scientifique. Il a exposé ses conclusions dans plusieurs ouvrages. Le dernier en date, Primates et philosophes , vient d'être traduit Le Pommier, 2008. C'est un livre à plusieurs voix, dans lequel les conclusions du primatologue sont confrontées au point de vue de divers philosophes, dont Peter Singer.

Les travaux de Frans de Waal et d'autres montrent en particulier que les chimpanzés et bonobos sont capables de manifester de l'empathie, c'est-à-dire de se mettre à la place d'un autre individu et d'agir pour soulager sa peine. Après un combat entre deux chimpanzés, on voit couramment un animal non impliqué venir mettre son bras autour du vaincu, manifestement pour le consoler. On a vu un chimpanzé mâle adopter un enfant qui avait perdu sa mère les mâles ignorent quels sont leurs propres enfants. Plus étonnant encore est la faculté, identifiée chez une femelle bonobo, de venir en aide à un individu d'une tout autre espèce, en l'occurrence un oiseau meurtri menacé d'être achevé par les autres bonobos présents. Les chimpanzés, écrit Frans de Waal, possèdent « des facultés pour l'exercice de la réciprocité et de la vengeance, pour le respect de règles sociales, pour la résolution de conflits, pour manifester de la sympathie » .

Ce n'est pas si étonnant, si l'on considère certaines de leurs autres capacités intellectuelles. Les chimpanzés font appel au langage gestuel pour communiquer. Ils utilisent une pierre pour casser une noix, écorcent une tige pour fouiller dans une termitière, recueillent certaines plantes pour se soigner, organisent des raids savamment conçus pour attaquer des individus d'une troupe concurrente. Il est maintenant bien établi que, dans la nature, les troupes de chimpanzés sont capables de développer une véritable culture, différente de celle d'autres troupes. Au Sénégal, les chimpanzés utilisent des bâtons effilés pour chasser des petits singes et les manger. On peut obtenir d'un jeune chimpanzé qu'il résolve une tâche en touchant du doigt des signes sur un écran.

Ce n'est pas non plus si étonnant, quand on se réfère aux résultats de l'analyse génétique, qui montre la très grande proximité des génomes du chimpanzé et de l'homme. Ou quand on se réfère aux travaux des spécialistes du cerveau, qui illustrent la proximité de structure entre notre organe préféré et celui de nos cousins.

L'un des livres les plus intéressants produits ces dernières années est celui d'un psychologue de Harvard, Marc D. Hauser, La Morale en tête : comment la nature a produit notre sens universel du bien et du mal 2. Spécialiste du comportement social et de l'altruisme chez des singes moins proches de l'homme que le chimpanzé, Marc Hauser en est venu à considérer l'existence chez l'homme d'une grammaire morale inconsciente et innée, comparable à certains égards à la grammaire innée des fondamentaux du langage décrite par Noam Chomsky dans les années 1950. Selon lui, cette grammaire morale plonge ses racines profondément dans l'histoire des primates. La morale relève d'un ensemble de sentiments sélectionnés par l'évolution pour de bonnes raisons.

Marc Hauser s'appuie aussi sur les découvertes récentes de la neurobiologie. Antonio Damasio a ainsi montré qu'une lésion grave des lobes frontaux, qui orchestrent nos facultés intellectuelles, ne supprimait pas pour autant le sens moral. Pour le neurobiologiste, celui-ci est engendré par les formations plus anciennes qui constituent ce qu'il appelle « le cerveau des sentiments ».

Certains généticiens, mais aussi des philosophes et des intellectuels tirent aujourd'hui argument de ces constatations pour proposer que l'on intègre les grands singes dans le genre Homo et même qu'on leur étende certains des « droits de l'homme ». Dans un livre publié en 2000, le juriste Steven Wise propose d'accorder la personnalité juridique aux chimpanzés et bonobos. Les médias français se sont fait l'écho d'une autre entreprise, animée par Peter Singer et sa collaboratrice Paola Cavalieri, destinée à accorder aux « grands singes non humains » trois « droits de l'homme » : le droit à la vie, la protection de la liberté individuelle et l'interdiction de la torture. Sur ce dernier sujet, signalons la fin d'une idée reçue : l'homme n'est pas le seul animal à être capable de torturer. Nous partageons ce privilège avec le chimpanzé, décidément très proche de nous. Finalement, s'il existe une discontinuité entre nous et eux, comme l'expose Marc Hauser, c'est en raison de notre faculté à développer un langage articulé et l'arsenal symbolique qu'il a rendu possible.

Il y a gros à parier que le « naturalisme » dénoncé par Elisabeth de Fontenay gagnera du terrain. Pour le philosophe Jean-Marie Schaeffer3, les travaux des scientifiques démontrent au-delà de tout doute possible « la dépendance radicale du social et du culturel par rapport au biologique » . Refuser d'admettre cette dépendance, ce serait se voiler la face et faire preuve d'un véritable archaïsme.

La continuité entre le monde animal et le monde humain est appelée à se renforcer. Mais, contrairement à ce qu'avance Elisabeth de Fontenay, ce naturalisme n'est pas exclusif d'un humanisme de bon aloi. L'idée que « les problèmes concernant les humains sont toujours plus importants que ceux concernant les animaux », qui agace tant Peter Singer, peut rester une ligne de conduite.

Par Olivier Postel-Vinay