Agendas d'un paysan normand
Pierre Lebugle, petit paysan de Normandie, a tenu de 1942 à 1971 un carnet où se mêlent comptes domestiques et propos intimes. L'histoire rurale prend grâce à lui un nouveau relief.
De 1942 à 1971, Pierre Lebugle, petit agriculteur de Camembert, dans l'Orne, a consigné ses occupations journalières dans des agendas ; 25 d'entre eux sont parvenus jusqu'à nous, confiés par l'auteur au terme d'une longue enquête sur le pays d'Auge. Ces « livres de raison » du XXe siècle nous font partager la vie d'un paysan « ordinaire » qui a traversé la Seconde Guerre mondiale et les premières décennies de la « révolution agricole ».
De la « révolution nationale » à la « révolution silencieuse » des années 1960 - pour reprendre le titre de Michel Debatisse -, les campagnes françaises connaissent une « accélération » de l'histoire : l'agriculture se mécanise, le monde rural se modernise tandis que « la fin des paysans » est programmée1 cf. p. 74 .
Depuis 1931, la population rurale n'est, pour la première fois, plus majoritaire. Dans les années d'après-guerre, la concurrence croissante avec les pays neufs accélère la concentration des structures, les spécialisations régionales, le recours au crédit agricole. Fragilisées, de nombreuses petites exploitations disparaissent dans un processus inexorable.
Au début de la Ve République, les lois d'orientation agricole de 1960 et 1962, qui accélèrent l'intégration de l'agriculture dans le système capitaliste en réduisant le nombre d'exploitations, imposent aux agriculteurs une modernisation accélérée. En une génération, les cultivateurs doivent s'adapter ou disparaître. Pour les petits « paysans », encore majoritaires dans les années 1950, le tournant est décisif. Avec la mise en place du Marché commun en 1962, l'exploitation familiale cède le pas à l'entreprise. Désormais le pouvoir des agriculteurs repose moins sur l'acquisition foncière que sur la mécanisation et la course au rendement.
Pourtant, tous n'intègrent pas le nouveau modèle productiviste. Beaucoup se contentent de changements partiels comme l'achat d'un tracteur, en restant fidèles aux structures traditionnelles. Ce ne sont pas les plus bavards ni ceux que valorise l'histoire. Pierre Lebugle est de ceux-là.
LIVRES DE RAISON
Les agendas qu'il a remplis chaque jour - ou plutôt chaque soir pendant presque trente ans - constituent une version moderne des « livres de raison » que les notables campagnards ou les bourgeois des villes ont tenus dans l'Ancien Régime. On connaît la diversité et la richesse pour l'historien de ces comptes familiaux qui assuraient la mémoire d'une foule d'événements locaux : les travaux et les jours, la pluie et le beau temps, la vie au quotidien et les faits qui sortent de l'ordinaire, les soucis domestiques et les relations sociales, les échos du monde extérieur, l'univers culturel...
Or ce type d'écrit, bien reconnu par les historiens de l'Ancien Régime et les modernistes, l'est beaucoup moins pour les périodes récentes au cours desquelles le vivier des rédacteurs se démocratise. Et pourtant, ces comptes domestiques ne deviennent pas moins intéressants parce que plus de gens savent écrire ou parce qu'ils sont rédigés sur des formules pré-imprimées, comme des agendas par exemple. Aborder l'histoire « du temps présent » avec ce type de documentation apporte un autre avantage : la possibilité de confronter les carnets avec le témoignage oral ; c'est ce que nous avons fait avec Pierre Lebugle2.
DE CAMEMBERT A BERLIN
Mais qui était ce paysan écrivain ? Ce n'était pas l'un de ces marchands « herbageurs » qui profitaient de l'engraissement des bovins ni même l'un de ces cultivateurs prospères grâce à une forte production laitière... Dans le Who's who des grandes familles agricoles du pays d'Auge, on ne rencontrait pas ce nom. C'est en revanche parmi les gros bataillons des petits exploitants - une dizaine à une vingtaine par commune - que prend place son itinéraire social.
Fils, petit-fils et arrière-petit-fils de modestes cultivateurs dont l'univers se cantonne à un hameau de Camembert, La Bucaille, Pierre Lebugle y est né le 9 janvier 1922. La Normandie, et en particulier le coeur du pays d'Auge, est depuis le XVIIIe siècle une région vouée à l'herbe, au lait et au fromage, mais dont la prospérité laisse à l'écart une majorité de petits cultivateurs besogneux qui travaillent en famille sur quelques hectares de prés, comme le font les Lebugle depuis plusieurs générations.
Comme pour tous les enfants du village, c'est à l'école de Camembert que Pierre Lebugle se fait ses premiers amis. Il obtient son certificat d'études en 1935. Mais là s'arrêtent les études. Fréquentant la Jeunesse agricole chrétienne la JAC, il travaille dès lors comme aide familial chez ses parents André Lebugle et Yvonne Boutigny qui sont à la tête d'une exploitation de 15 hectares possédant 5 ou 6 vaches. En 1942, à 19 ans, tandis que la France vit à l'heure allemande, il ouvre son premier agenda.
Il consacre cette année-là une énergie considérable à une activité lucrative : la chasse aux taupes. De janvier aux premiers jours de juin, l'auteur raconte les pièges tendus et relevés, le nombre de prises, le nom du propriétaire des parcelles. En aval de cette traque sans merci, l'agenda renseigne sur la vente des peaux qu'il négocie le lundi au marché de Vimoutiers : le nombre, le prix et la somme perçue.
Le lundi 26 janvier, l'auteur en vend 80, prises sans doute l'année précédente, à 4,50 francs l'unité, et reçoit 360 francs. Mars, avec la fin des gelées, signe le retour du trappeur avec un total de 147 prises en 14 jours sur ses propres terres.
Mais Pierre Lebugle ne s'arrête pas au domaine familial ; il chasse chez les exploitants de la commune : « chez Suzanne », le jeudi 5 mars ; « chez le père Jonquet et Mme Marais », le lundi 16 ; « chez Louvet », etc. Au-delà, notre taupier exerce son talent dans un rayon d'une dizaine de kilomètres de part et d'autre de Camembert. Du Sap à l'est aux Champeaux à l'ouest, et de Lisores au nord à Coudehard au midi, sa réputation dépasse les frontières communales de tous côtés.
Du dépeçage des animaux et du séchage des peaux, nulle mention. Seules apparaissent les ventes à des grossistes qui alimentent les ateliers des pelletiers. Pendant les six premiers mois de l'année 1942, Pierre Lebugle se rend onze fois au marché de Vimoutiers pour écouler 850 peaux, une partie des ventes de la saison le lundi 8 juin 1942 : « Vendu la fin de mes peaux de taupes. Soit 1206 p. en tout ». A raison d'un prix de vente unitaire qui oscille entre 3 et 5 francs en fonction de la grandeur et de la qualité du produit, le jeune aide de culture perçoit la coquette somme de 3 361 francs.
Mais, en 1943, la guerre le rattrape : il atteint l'âge requis 21 ans pour partir au Service du travail obligatoire, le STO. Non sans tergiversations, et pour éviter toute forme de représailles sur sa famille, il part avec quatre camarades dans une grande exploitation du village de Guhden, au nord-est de Berlin cf. p. 72 . Libéré par l'armée soviétique le 17 février 1945, il est ensuite entraîné dans un périple qui le conduit successivement de Lodz Pologne au camp de Bronitchi près de Moscou 20 avril-2 juillet puis dans Berlin en ruines 11 au 17 juillet 1945. L'exil loin de la Normandie donne aux agendas de 1943-1945 l'allure d'un journal de bord particulièrement original3.
De retour en France le 1er août 1945, Pierre prépare son mariage avec Madeleine Morin, d'une famille de petits exploitants voisins. Il s'installe à 5 kilomètres de La Bucaille, à La Bruyère-Fresnay, commune de Survie, sur des biens venus de sa femme. C'est là que nous le retrouvons tout au long de sa vie active, dans un univers happé par l'irruption de la modernité : la voiture dès le début des années 1950, la motorisation du barattage* en 1954, le tracteur en 1965 qui remplace le cheval, le confort lié à l'électricité et à l'aménagement de la résidence.
DES TRAVAUX ET DES JOURS
La vie de l'exploitation du couple Lebugle est rythmée par le calendrier agricole. En avril, il faut couper du bois, planter ou greffer les pommiers ; en septembre et octobre, abattre des pommes et des poires ; pendant les grands froids de janvier et février, soigner le bétail à l'étable ; charroyer et « étendre » du fumier entre janvier et mars ; préparer les parcelles pour accueillir les bovins à l'herbe « reclore » et « déclore », faucher, faner, monter et botteler les meulons à l'arrivée de l'été une saison bien courte qui dure de la fin juin à la mi-août ; entretenir sans cesse les haies du bocage de septembre à février ; herser au printemps mars-mai, curer et nettoyer mares, jardins et bâtiments... Les travaux et les jours se répètent au rythme d'un calendrier antique.
Dans cet univers contraint, les échanges commerciaux élargissent les horizons sociaux et spatiaux. De la ferme du village Caillou, bien des produits partent à la vente. Les porcs gras et quelques rares veaux et boeufs sont négociés chez le charcutier du village tandis que les vaches de réforme celles qui sont trop vieilles pour donner du lait sont cédées à des marchands de bestiaux ; les veaux mâles de 10 jours et les oeufs écoulés sur les étals du marché de Vimoutiers. Le surplus de pommes et de poires est conduit à l'entreprise cidricole Anée. Du bois de chauffage et des fagots sont acheminés chez des habitants des environs. Surtout, chaque semaine, le beurre est vendu au marché.
LA CÉRÉMONIE DU BEURRE
A côté du fromage et de la viande, le beurre est la grande affaire du pays d'Auge. La fabrication du beurre se fait en plusieurs étapes. La traite des vaches, à la main, a lieu chaque jour le matin entre 8 et 9 heures et le soir entre 18 et 19 heures. Une partie du lait est prélevée pour la consommation de la famille ou des petits veaux d'élevage. Le reste est écrémé il faut 10 litres de lait pour réaliser environ 1 litre de crème : 1 litre en hiver et 1 litre et demi en été. Conservée au frais pendant l'été et réchauffée en hiver, la crème est barattée pour être transformée en beurre une fois par semaine le lundi matin, le jour même du marché. D'abord manuelle, la corvée est effectuée à quatre mains avec une baratte à manivelle. En 1954, l'opération est motorisée.
Les agendas consignent soigneusement la quantité vendue, le prix au kilo et le gain réalisé. En 1956 par exemple, 985,5 kg de beurre ont rapporté 604 597 francs. En 1964, la production vendue dépasse la tonne 1 120,5 kg exactement et rapporte 930 780 francs. Entre-temps, le prix du kilo de beurre a augmenté de 200 « anciens » francs, valeur ancienne à laquelle l'auteur reste attaché dans ses agendas. De 21 kg en 1956, la moyenne hebdomadaire passe à près de 23 en 1964. Le beurre, plus abondant l'été 116 kg en juillet 1956 ; 151 kg en août 1964, est aussi vendu moins cher 565 francs le kilo en juillet 1956 et 821 francs en août 1964. Au contraire, le prix de vente atteint des sommets en hiver lorsque le lait se fait plus rare : autour de 680 francs en janvier et décembre 1956 ; 900 francs en novembre et décembre 1964.
Les produits dérivés de l'écrémage et du barattage ne sont pas perdus. Le « babeurre* » ou « lait de beurre », qui reste dans la baratte, engraisse des porcs dont la vente au charcutier de La Bruyère-Fresnay rapporte 416 545 francs en 1956 pour 16 gorets de 104 à 150 kg.
Dans le carnet de 1971, écrémage et barattage disparaissent du travail quotidien : depuis la saison 1967-1968, la halle au beurre a perdu ses principaux acteurs. Les marchands ont quitté Vimoutiers. Le beurre ne se fait plus à la ferme. Désormais le ramassage en bidons par la laiterie Buquet de Chambois change les pratiques du couple. La vente du lait donne lieu au versement d'un chèque de l'entreprise industrielle. Pour chaque mois, Pierre Lebugle note alors la somme nette perçue sur son compte bancaire : « touché le chèque de lait : 1 482 l. * 65 F 15 = 79 800 F net » dimanche 10 janvier 1971.
LA CHASSE : UN RITUEL ATTENDU
Le premier dimanche du mois de septembre - ou le second - est un jour particulier : l'ouverture de la chasse. Ce loisir masculin se prépare de longue date avec la fabrication des cartouches, la validation du permis 20 juillet 1956 et la demande de cartes d'invitation 10 septembre 1956.
Ce jour tant attendu élargit un peu l'horizon. Le 1er septembre 1946 par exemple, accompagné de son chien - Mirza, Belle, Diane et Bibi restent ancrés dans sa mémoire -, notre Nemrod quitte le bocage pour sillonner les étendues découvertes de la plaine d'Argentan, à Neauphe-sur-Dives près de Trun, puis ratisser le finage de Fel, à une dizaine de kilomètres au sud-est de sa ferme chez Gaston Duval, un ami de son beau-frère, puis chez son fils Louis. Pierre Lebugle consigne toutes ses prises et il rentre rarement bredouille.
Le 16 septembre 1956, il tue un lièvre et deux cailles ; une caille et une perdrix le 6 septembre 1964 et on retrouve encore le même tableau de chasse... le 19 septembre 1971. La partie se prolonge parfois le lundi comme en 1956, ce qui permet au chasseur de tuer le lièvre tant convoité le jour de l'ouverture. Les dimanches qui suivent l'incitent à traquer le gibier sur l'exploitation de La Bruyère-Fresnay sans oublier les terres du berceau familial à Camembert. Grâce à la voiture, il se rend un dimanche à 90 kilomètres du village pour une partie de chasse à Aunay-sous-Crécy, aux portes de Dreux, sur les terres du frère de son voisin, monsieur Lefèvre.
Cette passion trouve rarement à s'exercer en dehors du dimanche sauf quand l'auteur garnit sa gibecière : c'est le cas en 1964 lorsqu'il prélève un lapin le mardi 8 septembre ; un pigeon le samedi 12 et un lièvre le samedi 24 octobre. Le début de saison est d'ailleurs faste : le tableau de chasse affiche une bécasse, un pigeon, six lièvres et cinq lapins notamment grâce à l'utilisation du furet dans la garenne*. Les exploits cynégétiques assoient la réputation de l'auteur. Mais la meilleure récompense du chasseur se mesure à la dégustation du civet de lièvre autour d'une table, en famille ou entre amis.
Jusqu'à la mort de sa femme en 1981, les rythmes n'ont guère bougé. Les agendas reproduisent une trame sans accrocs, silencieuse sur bien des souffrances personnelles. A aucune de ses trois filles, Pierre Lebugle ne voulut assurer une transmission. Peu à peu, la ferme se replia sur elle-même, figée dans le temps et dans l'espace. Finalement, seules les terres furent louées à des voisins. Si l'hôte du village Caillou conserva longtemps un dévouement actif à l'égard de sa commune, chez lui rien ne vint perturber le décor de toute une vie jusqu'à sa disparition, survenue en janvier 2009.
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