« L'Amérique et les Amériques » de Pierre Chaunu

La première vraie synthèse sur l’histoire de l’Amérique date de 1964.

L’auteur

«L a vie est d’autant plus belle que je la sais menacée. » Né, disait-il, « à la lisière du champ de bataille de Verdun » à Belleville, dans la Meuse le 17 août 1923, très vite orphelin de mère, Pierre Chaunu devient professeur au lycée de Bar-le-Duc après l’agrégation d’histoire. Dès 1948, il séjourne à Madrid et Séville pour préparer sa thèse, « Séville et l’Atlantique », qu’il soutient en 1954. Après trois ans au CNRS, il entre en 1959 à l’université de Caen où il devient professeur en 1962. Il y fonde le Centre de recherches d’histoire quantitative en 1966, avant de rejoindre la Sorbonne-Paris-IV en 1971. De ses nombreux ouvrages publiés ensuite, on a surtout retenu ceux qui ont trait, sous forme d’un cri d’alarme qui l’amène à des positions très conservatrices, au déclin démographique de l’Occident, alors qu’il continue d’écrire sur l’époque moderne et la civilisation européenne. Prédicateur protestant, membre de l’Institut en 1982, membre du Haut Conseil de l’intégration en 1994, Pierre Chaunu est mort à Caen le 23 octobre 2009.

La thèse

L’ Amérique et les Amériques paraît en 1964 dans la collection « Destins du monde », fondée par Lucien Febvre et dirigée par Fernand Braudel, à qui Pierre Chaunu rend un vibrant hommage à la fin de l’ouvrage : « mon maître »... Le propos ? Faire une synthèse de l’histoire de l’Amérique, soit « tenter une histoire du monde en Amérique » . En quelques dizaines de pages introductives, Pierre Chaunu expose les grands éléments qui structurent l’histoire du continent. Tout d’abord, l’espace américain qui « commande », avec trois sous-continents, séparés avant la conquête, puis connectés entre eux. Ensuite le temps : un temps qui s’accélère avec l’arrivée des Européens, qui bouleverse l’évolution des sociétés et des économies. Enfin, les hommes : du monde « plein » des civilisations précolombiennes à l’effondrement démographique provoqué par la Conquête quelque 90 % des Indiens disparaissent.

Par ailleurs, Pierre Chaunu périodise l’histoire de l’Amérique entre une croissance pendant un long XVIe siècle, une dépression jusqu’au XVIIIe, puis la reprise à partir des années 1760. « Conquista » et « frontière » cohabitent ensuite pour rendre compte du peuplement et de l’organisation des Amériques, puis de la présence d’une « Amérique dominante » au nord et d’une « Amérique dominée » latine.

Qu’en reste-t-il ?

L’ouvrage a vieilli, dans la mesure où l’historiographie a beaucoup avancé. Certaines analyses très brèves, lapidaires, de Pierre Chaunu ont été fortement contestées. Ainsi quand il affirme que les sociétés amérindiennes étaient condamnées à l’échec. Également lorsqu’il fait de l’augmentation du nombre des créoles, de plus en plus riches, l’unique raison de l’indépendance de l’Amérique latine. Sa remise en cause des visions convenues sur la fin de l’Amérique espagnole « aussi passionnément, aussi inutilement étudiée », privilégiant soit la révolte d’Ancien Régime, soit la filiation avec les Révolutions atlantiques, fut salutaire. Pierre Chaunu démontre fort bien que la rupture a été imposée du dehors et qu’elle fut en partie catastrophique pour cela. On peut cependant lui reprocher de ne pas avoir saisi l’émergence au sein de la population, bien au-delà des créoles, d’une conscience américaine qui a abouti à l’existence d’États-nations.

Reste que l’appréhension de l’espace, du temps des temps, de la démographie, et la tentative d’écrire, à partir de cela, une histoire totale fondée sur une « pesée globale », pour une première vraie synthèse de l’histoire d’Amérique, sont des héritages ô combien précieux !

Par Yves Saint-Geours