Il était une fois la mine

Il y a vingt ans fermait le dernier puits de charbon dans le Nord-Pas-de-Calais.

Le 21 décembre 1990, dans le Pas-de-Calais, une berline remontait les dernières « gaillettes » de charbon de la fosse d’Oignies - la dernière à fermer. Beaucoup de mineurs étaient là, venus de toute la région, émus aux larmes. L’événement marquait la fin de plus de deux siècles d’exploitation du charbon dans le Nord-Pas-de-Calais. La fin du « fond », la fin d’un métier, la fin d’un monde dont témoignent aujourd’hui avec coeur les guides du Centre historique minier de Lewarde, près de Douai. Parmi eux, une dizaine d’anciens mineurs, justement, qui partagent leur temps entre l’accompagnement des visiteurs « au fond », dans les chantiers d’extraction reconstitués, et le passage de témoin aux générations futures : celles des guides qui n’ont pas connu la mine. « Car un jour on ne sera plus là, et nous sommes les derniers » , explique Jacques Fediaczko, qui a « fait » vingt ans de fond.

Lewarde, c’est d’abord un ancien puits de charbon : la fosse Delloye. Ouverte en 1931, particulièrement active dans l’entre-deux-guerres, la mine employait un millier de personnes qui produisaient en moyenne mille tonnes par jour. A la fin des années 1960, ses ressources s’épuisent. La mine est fermée en 1971, et la direction des Houillères du Nord-Pas-de-Calais, convaincue que l’activité minière en France touche à sa fin, songe déjà à sauvegarder sa mémoire.

Si Lewarde est choisi, en 1973, pour abriter ce qui est devenu le plus grand musée de la mine en France, c’est notamment parce que ses installations sont restées intactes - le site est candidat au patrimoine mondial de l’Unesco ; réponse l’été prochain. Comme ses élégants chevalements métalliques, par où l’on descendait et remontait hommes et charbon. Mais encore le carreau de la fosse, coeur du puits, et ses longs bâtiments de brique qui abritent les collections permanentes du musée.

Les vélos suspendus dans le couloir qui mène à la salle de douche, dite « des pendus » en raison des vêtements de chacun hissés à un crochet, la lampisterie - où les mineurs passaient prendre leur lampe avant de rejoindre le fond -, le bureau du comptable - où l’on passait récupérer sa « quinzaine » -, tout ici donne l’impression que la mine fonctionne encore. A Lewarde on a aussi regroupé les archives des Houillères de France et des compagnies privées : documents officiels, plans, photographies, films... Sans compter les objets donnés par les familles, telle cette valise rapportée par un ancien mineur, avec laquelle ses grands-parents sont arrivés de Pologne en 1920.

Pour célébrer les 20 ans de la fin de l’activité minière dans le nord de la France, le Centre présente une exposition1 qui retrace l’épopée du mineur depuis l’apparition des premières exploitations de charbon - et du métier de mineur - dans la région, en 1757, date de création de la compagnie des mines d’Anzin celles dont la grande grève de 1884 inspira Germinal à Zola. Une histoire ambivalente qui reflète celle de ces hommes, à la fois « héros » et « martyrs », comme le titre l’exposition.

Car le mineur des premiers temps n’est pas l’homme brisé de Germinal : il gagne le double d’un paysan journalier et travaille avec ses supérieurs dans une relation de proximité et de respect mutuel. Les choses se gâtent au début du XIXe siècle, avec la mainmise de financiers parisiens sur les compagnies minières. Ces hommes-là, très éloignés du monde de la mine, ne pensent que productivité et profit. Dans les galeries, on remplace les traîneaux avec lesquels on transportait le charbon par des wagonnets qui circulent sur des rails, plus rapides et plus gros. En contrepartie, de nombreux emplois disparaissent. Les ouvriers à la veine voient le prix de leur journée baisser de 12 %, soit de 4 sous. C’est ainsi que pour la première fois, en 1833, les charbonniers font massivement « rebelle » : la grève, justement dite « des 4 sous » ; la première à marquer l’opinion et à graver dans les mémoires l’image de compagnies inhumaines.

Dans les années 1850, la faim de charbon est immense. De nouvelles compagnies exploitent le gisement du Pas-de-Calais. En une dizaine d’années, le nombre de mineurs passe de 10 000 à 60 000. Pour loger les nouveaux habitants, on construit autant de cités que de fosses. Les corons se multiplient, et avec eux des mondes à part, puisque chacun possède son église, son école, sa coopérative, ses estaminets, ses jardins, son cabinet médical... La multiplication de ces nouveaux corons entraîne la création de circonscriptions électorales qui élisent les premiers députés mineurs : Émile Basly en 1885 et Arthur Lamendin en 1891. Tous deux sont à l’origine d’une profusion de lois dont bénéficiera l’ensemble de la classe ouvrière : la création, en 1890, d’un poste de délégué à la sécurité des ouvriers mineurs élu par ses pairs ; l’interdiction, en 1892, du travail au fond des femmes et des enfants ; la loi qui assure, en 1894, des caisses de secours et de retraite...

Figure de cartes postales dès les années 1900, le mineur est choisi comme effigie du billet de 10 francs en 1941. Il est, aussi, un symbole de résistance : les mineurs du Nord organisent la première grève massive contre l’occupant allemand en 1941, 270 d’entre eux sont déportés. Après guerre, le mineur est envié pour son statut : lors de la nationalisation des mines en 1946, il a obtenu la gratuité du logement et du chauffage, des soins médicaux et des études pour ses enfants... Un statut dont les mineurs venus après guerre du Maroc restent cependant privés jusqu’en 1981.

Acteur vital de la reconstruction et de la « bataille du charbon » de 1947, le mineur est promu « premier ouvrier de France ». Des listes de récompenses rappellent les concours de productivité organisés entre les puits pour stimuler les ouvriers : une bicyclette, une paire de chaussures, un pantalon, « 250 grammes de café pur »... Mais ce héros ouvrier, c’est aussi le travailleur victime de silicose, cette nécrose des poumons due à la poussière de charbon, reconnue pathologie professionnelle à partir de 1945, et dont beaucoup meurent encore aujourd’hui ; c’est encore la victime d’accidents terrifiants, comme l’ont rappelé récemment les catastrophes minières du Chili ou de Chine : les date et nombre de tués lors des catastrophes de Courrières 1906, 1 099 morts2 et de Lens 1974, 42 morts sont régulièrement martelés par les guides-mineurs, ces derniers témoins d’une communauté où la vie de chacun dépendait de chaque autre, où l’équipe comptait avant les individus et où tous, quelles que soient leurs origines géographiques et culturelles, se sentaient égaux. Des témoins dont les regards et les silences disent parfois plus sur cette vie, cette histoire et ce monde que les mots.

Par Juliette Rigondet Journaliste