Le procès qui fait entrer la Shoah dans l'histoire
Il y eut un avant et un après : le procès Eichmann joua un rôle décisif dans la prise de conscience du génocide. Il créa une demande sociale de témoignage et installa la Shoah dans l'espace public. D'abord en Israël, aux États-Unis, en République fédérale d'Allemagne ; en France plus tardivement.
Le procès Eichmann constitua pour la première fois le génocide des Juifs en entité distincte de la criminalité nazie dans la Seconde Guerre mondiale, le faisant ainsi entrer dans l'histoire et dans la conscience collective. Il avait été qualifié par Ben Gourion, le Premier ministre israélien, comme un « Nuremberg du peuple juif » 1. Son impact dans le moment de sa tenue, mais aussi dans les décennies qui suivirent, dépassa ses espérances.
Que savait-on du génocide à la veille du procès ? La question est présente au procès de Nuremberg, qui s'ouvre le 20 novembre 1945. Elle y fait véritablement son entrée le 3 janvier 1946, quand l'accusation américaine appelle à la barre deux témoins capitaux, Otto Ohlendorf et Dieter Wisliceny. Il revient au premier d'expliquer au tribunal le sens des mots Einsatzgruppen et Einsatzkommando , ces « groupes mobiles de tuerie » Raul Hilberg qui perpétrèrent les premiers massacres de masse à l'Est, et de donner la description de leurs actions. Dieter Wisliceny qui, au côté d'Eichmann, fit toute sa carrière au SD, le service de sécurité de la SS, évoque pour la première fois le rôle de son chef à la tête de la section IVB du RSHA l'Office central de sécurité du Reich en charge des « questions juives ». Il aurait éclairé pour lui la signification de l'expression « Solution finale ». Le 15 avril 1946, Rudolf Höss, le commandant d'Auschwitz, est appelé à la barre par la défense d'Ernst Kaltenbrunner, l'homme qui parraina l'entrée d'Eichmann au parti nazi et à la SS. Il est là pour témoigner qu'il n'a jamais vu le chef du RSHA à Auschwitz, mais décrit de façon détaillée des opérations de gazage et de réduction des corps en cendres.
Le génocide des Juifs est à l'origine de la qualification de crime contre l'humanité qui est intégrée dans le droit international. Pourtant, s'il est évoqué à divers moments du procès, il y est traité de façon dispersée. Il est envisagé comme un aspect parmi d'autres de la criminalité nazie.
Nuremberg a mis au jour et rassemblé des documents facilement consultables qui ont permis l'écriture des premières histoires du génocide. Léon Poliakov, qui y assista avec Joseph Billig au nom du Centre de documentation juive contemporaine, publia en 1951 Bréviaire de la haine. Le IIIe Reich et les Juifs, préfacé par François Mauriac ; Raul Hilberg nourrit des archives présentées au procès sa thèse en sciences politiques 1955. Mais La Destruction des Juifs d'Europe ne trouva d'éditeur aux États-Unis qu'à la faveur du procès Eichmann 1961 et ne fut traduit en français qu'en 1988.
Le témoignage de Rudolf Höss à Nuremberg ainsi que les entretiens qu'il eut alors avec le psychologue américain Gustav Gilbert inspirèrent Robert Merle qui en fit, sous le nom de Rudolf Lang, le personnage principal de son best-seller La mort est mon métier 1952. Il est contemporain d'un autre best-seller, La Muraille , de John Hersey 1950 ; 1952 pour la traduction française, fondé sur d'autres archives, celles de l'organisation clandestine Oneg Shabbat, « allégresse du shabbat », mise sur pied dans le ghetto de Varsovie par l'historien juif polonais Emmanuel Ringelblum. En partie retrouvées et exhumées en 1946 et 1950, elles permirent l'écriture du roman, le personnage principal Noach Levinson étant inspiré par Ringelblum.
LE GRAND SILENCE
Les survivants aussi ont porté témoignage. Entre 1944 et 1948, date de sa dissolution, la Commission centrale d'histoire juive en Pologne avait réuni 7 300 témoignages. A la fin des années 1950, l'historien Philip Friedman considérait que les écrits des survivants étaient trop nombreux pour pouvoir même être répertoriés. Pourtant, à l'instar de la première édition de Si c'est un homme de Primo Levi 1947, ils ne sont guère lus.
Les survivants ne sont pas davantage écoutés. Israël ne fait pas exception. Plus de 350 000 survivants y vivent en 1949, soit un Israélien sur trois et le tatouage sur le bras gauche de ceux qui ont survécu aux camps d'Auschwitz est un spectacle familier. « L'Holocauste était partout et nulle part dans le pays » 2, écrit le poète Haïm Gouri. Il avait été au coeur des débats d'une grande violence autour des réparations allemandes, objet d'un traité entre Israël, la RFA et les grandes organisations juives réunies dans la Claims Conference que présidait Nahum Goldmann 1952. L'affaire Rudolf Kastner, un des dirigeants d'un comité de sauvetage et de secours en Hongrie, accusé d'avoir collaboré avec les nazis, avait agité le pays lors du procès qu'il intenta à son calomniateur Malkiel Gruenwald, en 1954.
Il n'en reste pas moins qu'il n'existait pas de récits partagés, individuels ou collectifs, de ce que les Israéliens nommaient la Shoah. Comme l'écrit Tom Segev : « Moins on parlait du génocide, mieux on se portait. Ainsi prit place le grand silence 3 » . Les survivants d'Israël, comme ailleurs, avaient appris à se taire de crainte de ne pas être écoutés ou de ne pas être crus. Ainsi le commissaire de police Michael Goldman, survivant du ghetto de Przemysl et d'Auschwitz, enquêteur de l'unité 06, au côté du procureur Gideon Hausner pendant toute la durée du procès, puis témoin de la pendaison d'Eichmann dont il répandit les cendres au-delà des eaux territoriales israéliennes. Dans le ghetto, il avait reçu en punition 80 coups de fouet qui auraient dû lui être fatals. Sur le bateau qui le menait de Chypre en Israël il raconta son histoire. Il entendit ensuite l'homme à qui il s'était confié dire à sa femme : « Ne fais pas attention. Ces gens ont tellement souffert qu'ils racontent n'importe quoi. » Il se jura à lui-même de ne plus parler. Jusqu'au moment où le Dr Buzminsky, présent dans le ghetto lors de cette punition, est appelé à en témoigner lors du procès. Antek Zuckerman, grande figure de l'insurrection du ghetto de Varsovie, témoin lui aussi au procès, considéra que le fait de n'avoir pas été cru avait été pour Michael Goldman le « 81e coup ». C'est le titre choisi par le grand poète israélien Haïm Gouri - il réunit ses chroniques du procès sous le titre La Cage de verre 1964, pour la traduction française - pour le premier film de sa trilogie documentaire consacrée au génocide des Juifs 1974.
La fin des années 1950 atteste un intérêt nouveau pour le sort des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Il se manifeste de diverses façons. En France, après la publication remarquée aux Éditions de Minuit du récit autobiographique d'Elie Wiesel La Nuit 1958, Le Dernier des Justes d'André Schwarz-Bart obtient le prix Goncourt 1959 qu'accompagne un formidable succès public 1 million d'exemplaires vendus. En Allemagne est créé en 1958 à Ludwigsburg le Service central d'enquêtes sur les crimes nationaux-socialistes. Erwin Schüle, qui en fut le premier directeur, avait été chargé de l'enquête qui aboutit à Ulm au procès dit de l'Escadron, cet Einsatzkommando qui massacra des Juifs dans les pays baltes. C'est dans ce contexte allemand que se comprend l'arrestation d'Eichmann dont la présence en Argentine avait été signalée aux services secrets israéliens dès 1957 par le procureur général de l'État de Hesse Fritz Bauer. Juif, socialiste, exilé au Danemark puis en Suède dès 1933 après avoir été révoqué de son poste de juge et interné en camp de concentration, ami de Willy Brandt, il était revenu en Allemagne dès 1949 pour se consacrer principalement à la punition des criminels nazis. Il se rendit spécialement en Israël pour insister sur la nécessité pour les Israéliens de s'occuper eux-mêmes d'Eichmann et leur transmettre l'identité sous laquelle il se cachait et son adresse à Buenos Aires décembre 1959.
A cette date, le moment est venu en Israël de se pencher sur le passé : après l'intervention de Suez 1956, le pays connaît une période de paix et de développement économique. La Knesset avait adopté en 1953 la loi créant Yad Vashem, organisation en charge de la mémoire de la Shoah. Une autre loi de 1959 organise la commémoration. Il s'agit, le Yom Hashoah, le jour de la Shoah, d'arrêter toute activité dans le pays quand à midi retentissent les sirènes et de respecter deux minutes de silence là où l'on se trouve en souvenir du « désastre causé au peuple juif par les nazis et leurs collaborateurs » et des « actes d'héroïsme et de révolte qui se sont produits pendant cette période » .
UN CATALYSEUR
Le climat est donc favorable pour que s'opère à la faveur du procès Eichmann, qui en est le catalyseur, une véritable cristallisation de la mémoire de la Shoah. Au-delà d'Israël, c'est aussi le cas aux États-Unis, où vit la communauté juive la plus nombreuse, et en République fédérale d'Allemagne, puisque d'emblée le procès est pensé par ses architectes comme devant être un événement médiatique mondial. Si Ben Gourion ne veut pas d'un « procès spectacle », au sens donné à cette expression par les procès truqués de Moscou et des démocraties populaires, il souhaite néanmoins un événement médiatique dont les usages sont, du point de vue des dirigeants israéliens, de politique intérieure comme de politique internationale.
En même temps qu'on prépare le procès, on met en place les éléments de sa médiatisation : le directeur de cabinet de Ben Gourion, Teddy Kollek, joue là un rôle capital. Un comité interministériel, présidé par David Landor, le directeur du bureau de presse du gouvernement, est chargé de ce que nous appellerions aujourd'hui la communication. Un second comité, où l'on retrouve David Landor et Teddy Kollek, a la charge de répartir les places. Un petit nombre d'entre elles sont réservées aux diplomates 45, au balcon, aux représentants du ministère de la Justice, aux survivants jouissant d'une certaine notoriété comme Simon Wiesenthal, aux représentants d'associations ou de centres de recherche comme la Wiener Library à Londres ou le Centre de documentation juive contemporaine à Paris, aux personnalités comme Vera Weizmann, la veuve du premier président de l'État, la femme du procureur Gideon Hausner, la ministre des Affaires étrangères Golda Meir...
Celles qui sont situées à l'orchestre sont réservées dans leur immense majorité 450 aux journalistes, israéliens ou étrangers, les Allemands étant de loin les plus nombreux, auxquels sont attribuées encore 25 places au balcon. Car, comme celui de Nuremberg, ce procès est un « must », auquel la fine fleur du journalisme ainsi que quelques intellectuels souhaitent assister. Il y a ceux, comme Joseph Kessel, qui avaient déjà « couvert » Nuremberg ou qui y avaient joué un rôle comme le procureur américain Telford Taylor. Ceux qui avaient raté Nuremberg, comme Hannah Arendt. « Vous comprenez, je pense, écrit-elle, pourquoi je dois couvrir ce procès ; je n'ai pu assister au procès de Nuremberg, je n'ai jamais vu ces gens-là en chair et en os et c'est probablement ma dernière chance de le faire 4 . »
Pour les très nombreux journalistes de profession ou d'occasion Frédéric Pottecher pour la RTDF, Jean-Marc Théolleyre pour Le Monde , Roger Vailland pour France Observateur , Elie Wiesel pour la presse juive, l'historien britannique Hugh Trevor-Roper, Lord Russell... venus du monde entier, a été aménagée au sous-sol une salle de presse avec téléscripteurs, téléphones, circuit intérieur de télévision. Tous les jours leur sont distribuées les minutes du procès polygraphiées en quatre langues hébreu, allemand, anglais, français ainsi qu'un résumé de dix-douze pages en yiddish. La radio nationale, la Voix d'Israël, bénéficie de la possibilité d'enregistrer la totalité de la procédure.
Le procès s'ouvrit le 11 avril 1961 cf. Hanna Yablonka, p. 54 . Son impact immédiat fut inégal. Il fut très important aux États-Unis et en République fédérale d'Allemagne, grâce notamment à sa couverture télévisuelle. En France, si la couverture de presse écrite et radio fut importante, la télévision fut pratiquement absente. Il est vrai que les Français étaient alors surtout préoccupés par les affaires algériennes, et qu'à l'annonce du putsch des généraux, moins de deux semaines après l'ouverture du procès, la plupart des journalistes regagnèrent la France, laissant les correspondants permanents, ceux de l'AFP ou du Monde André Scemama assurer la couverture de l'événement5. Les journalistes étrangers furent peu à peu remplacés par les Israéliens. Plus de 83 000 citoyens israéliens assistent à un moment ou à un autre au procès dans la salle du tribunal ou dans une autre salle, le hall de Ratisbonne, où il était retransmis grâce à un circuit de télévision en direct. Il s'opéra alors en Israël une véritable catharsis.
Tous les observateurs constatent en termes pratiquement analogues l'importance du procès dans la prise de conscience de ce que fut la destruction des Juifs : « A Jérusalem les victimes parlent et l'Holocauste est au coeur du procès. Son énormité est d'une certaine manière plus aisément saisissable avec cette distance rétrospective qu'elle l'était dans l'immédiate après-guerre », écrit Telford Taylor. Hugh Trevor-Roper y voit « un complément nécessaire à Nuremberg car les Juifs ne furent pas représentés à Nuremberg » . Le procès « établit de manière définitive, et plaça en pleine lumière, la terrible histoire de l'antisémitisme nazi et de la Solution finale » 6.
Les postérités du procès sont nombreuses. Elles dessinent les modalités de la présence de la Shoah dans l'espace public et les thèmes des débats pour les cinquante années qui le suivirent. Dans sa foulée s'ouvre la discussion sur la prescription de vingt ans des crimes contre l'humanité. A l'approche de la date fatidique de 1965 vingt ans après Nuremberg, on s'émeut à l'idée que des hommes comme Mengele ou même Hitler et Bormann, s'ils étaient encore vivants, pourraient réapparaître sans être l'objet d'aucun jugement. A des dates variables 1964 pour la France par décision unanime du Parlement, le crime contre l'humanité devient imprescriptible.
Les procédures juridiques se multiplient en Allemagne, même si la plupart d'entre elles avaient été engagées avant la capture d'Eichmann. C'est le cas de celles qui concernent ses plus proches collaborateurs Franz Novak qui travailla au côté d'Eichmann, notamment pour l'organisation des convois de déportation - arrêté en 1961, condamné, libéré -, Hermann Krumey qui avait accompagné Eichmann à Budapest en 1944 dont le témoignage avait été recueilli pour la défense en Allemagne par Dieter Wechtenbruch, l'assistant de l'avocat d'Eichmann, Robert Servatius. Le procès de Francfort 1963-1965, dont Fritz Bauer fut le procureur, jugea des nazis affectés aux camps d'Auschwitz.
Le temps des procès a commencé. A la fin des années 1970 s'engagent en France des procédures qui aboutiront à trois procès pour crime contre l'humanité ou complicité dans ce crime : Barbie 1987, Touvier 1994, Papon 1998. Un second procès eut lieu en Israël, celui de John Demjanjuk, extradé des États-Unis 1986, accusé alors d'être « Ivan le Terrible », l'homme qui dirigea le gazage à Treblinka. Condamné à mort 1988, il vit son arrêt cassé en 1993 du fait du doute sur son identité. Demjanjuk, qui, s'il n'avait pas été l'homme de Treblinka, n'en avait pas moins été gardien à Sobibor, retourna aux États-Unis d'où il fut extradé vers l'Allemagne 2009. En décembre 2010, il attendait à Munich son procès qui devrait être le dernier pour crime contre l'humanité commis pendant la période nazie.
LES VICTIMES PARLENT
Le procès Eichmann marque aussi l'avènement du témoin. Pour « toucher le coeur des hommes » , le procureur israélien avait décidé de faire reposer l'acte d'accusation sur « deux piliers et non sur un seul ; les pièces à conviction et les dépositions des témoins » . Ces derniers ont en charge de dire l'histoire et de donner ainsi « au fantôme du passé une dimension de plus, celle du réel » 7.
L'essence du procès Eichmann est la litanie des témoins : « procession interminable qui se perd sous nos yeux, qui sombre et réapparaît dans le rougeoiement du feu et du sang. Cent onze émissaires venus l'un après l'autre à la barre des témoins pour nous guider à travers le royaume de la désolation » 8. Après le procès, la publication des souvenirs de survivants se multiplie. « C'est lors du procès Eichmann, écrit Geoffrey Hartman, que je découvris pour la première fois la puissance du témoignage personnel 9 . » En 1979, ce professeur de littérature comparée fut parmi les initiateurs, et bientôt le responsable, de la première collecte de témoignages de survivants enregistrés en vidéo. Ceux de Fortunoff Video Archive for Holocaust Testimonies de l'université Yale10 où il enseignait furent suivis de bien d'autres collectes, la plus importante et la plus célèbre étant celle que lança Spielberg après la réalisation de La Liste de Schindler.
Au procès Eichmann avait aussi comparu un représentant de la « bonne Allemagne » : le témoignage du pasteur Grüber, qui aida des Juifs et passa des années en camp de concentration, émut le public. La loi de 1953 avait créé la dignité de Juste parmi les nations pour ceux qui avaient, au péril de leur vie et sans compensation financière, sauvé des Juifs. Mais c'est dans la foulée du procès Eichmann, en 1963, que Yad Vashem commença à identifier les Justes et à les honorer comme s'il fallait alors compenser les accusations portées contre un monde indifférent ou complice par la gratitude envers ceux qui avaient aidé.
Car le procès créait des ondes de choc. Pour la première fois on y avait présenté des documents inédits provenant des archives de l'Agence juive et des archives Weizmann à Herovot. Ils sont accablants pour les Britanniques. Parmi ces documents, la déposition que Haïm Weizmann alors à la tête de l'Organisation sioniste mondiale avait préparée pour le tribunal de Nuremberg, mais qu'il ne fit pas. A cette époque, il ne semblait pas souhaitable que les Juifs attirent eux-mêmes l'attention sur les souffrances qui furent les leurs. Elle fait état de ses discussions avec le Foreign Office en juin et juillet 1944, alors que les Juifs hongrois sont déportés par centaines de milliers, de son refus de tout plan destiné à les sauver, du refus de bombarder les camps : « Comme il l'a promis, M. Eden a immédiatement soumis la proposition au secrétaire d'État à l'Air. Cette affaire a été soigneusement examinée par l'état-major de l'Air, mais je suis au regret de vous dire qu'en raison des difficultés très grandes rencontrées sur le plan technique, nous n'avons d'autre choix que de renoncer à ce projet dans les circonstances présentes 11 . » Les Juifs ont donc été abandonnés du monde. Ce thème alimenta, dans les années qui suivirent le procès, des publications remarquées, celle de l'Américain Arthur Morse, Pendant que six millions mouraient , chronique de l'apathie américaine 1967, 1968 pour la traduction française, Le Terrifiant Secret de l'historien britannique Walter Laqueur 1981 pour l'édition française.
Il fut peu question de l'Église catholique lors du procès. Mais deux ans après, en février 1963, Erwin Piscator montait à Berlin-Est la pièce de Rolf Hochhuth Le Vicaire, présentée à l'Athénée à Paris la même année dans une adaptation de Jorge Semprun. Le Vicaire le souverain pontife, Pie XII y était dépeint sous les traits d'un homme sourd aux efforts du SS Kurt Gerstein lui demandant d'intervenir pour avertir le monde du génocide. C'est la naissance de la polémique sur les silences de Pie XII. L'année suivante, Saul Friedländer publiait Pie XII et les Juifs.
LA BANALITÉ DU MAL
Pourtant, ni le procès lui-même ni la personne d'Eichmann ne suscitèrent la curiosité des chercheurs jusqu'à ces dernières années. Pendant près de quarante ans, l'idée qu'on se faisait d'Eichmann, devenue lieu commun, était celle qui avait été imposée par l'ouvrage de Hannah Arendt Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal , dont le succès ne s'est pas démenti depuis sa parution. Le statut du livre pourtant est ambigu. Le terme qui figure dans le sous-titre américain, report , a le double sens de « rapport » et de « reportage ». L'éditeur français a opté justement pour le premier sens : l'ouvrage n'a rien d'un reportage. Certes la présence de Hannah Arendt au procès pour le compte d'une revue lui donne un statut de journaliste. Mais Raul Hilberg observa le premier que Hannah Arendt n'y fut présente que les premières semaines12. De fait, arrivée à Jérusalem le 10 avril, à la veille de l'ouverture du procès, elle quitte Israël pour rejoindre Karl Jaspers à Bâle le 7 mai. Elle y est de nouveau de passage quelques jours en juin, sans que l'on sache si elle profita de ce court séjour pour assister à quelque audience. Elle n'était donc pas présente lorsque la parole fut donnée à Eichmann à partir du 20 juin, lors de son interrogatoire et de son contre-interrogatoire. Elle ne vit pas l'âpreté, la pugnacité et la vivacité avec lesquelles il se défendit.
Elle écrivit ses articles pour la revue le New Yorker cinq gros articles publiés en février et mars 1963, devenus peu après un ouvrage deux années après le procès, après la rédaction de son Essai sur la révolution et un grave accident de voiture qui l'immobilisa pendant des mois. Elle ne se fonda pas sur des notes personnelles qu'elle aurait prises lors du procès, mais, comme elle l'explique elle-même, sur la maigre bibliographie existante alors Adler, Poliakov, Reitlinger, Hilberg, sur les minutes du procès, sur la revue de presse rassemblée pour elle aux États-Unis par son mari, Heinrich Blücher, en Israël par son ami Kurt Blumenfeld, en Europe par Karl Jaspers.
La polémique fut immédiate aux États-Unis, puis en France quand l'ouvrage fut publié dans la collection « Témoins » Gallimard en 1966. Elle se focalisa sur trois questions, celle de la coopération des Juifs à leur propre destruction par le biais des conseils juifs Judenräte ; celle de la question de la responsabilité collective allemande ; enfin, celle de la personnalité d'Eichmann.
C'est la première question qui fit l'objet des débats les plus violents. Il est reproché à Hannah Arendt, outre son absence d'empathie pour les victimes juives et l'arrogance de son ton, de minorer la responsabilité d'Eichmann pour la faire peser sur les Juifs eux-mêmes. Le Nouvel Observateur , qui avait publié en bonnes feuilles des extraits de l'ouvrage dont ceux portant sur les conseils juifs, publie trois lettres de lecteurs, dont une réponse collective d'historiens et d'intellectuels coiffées d'un titre provocant : « Hannah Arendt est-elle nazie ? »
Aujourd'hui, ce débat sur les conseils juifs s'est estompé. En revanche, le portrait d'Eichmann en bureaucrate insignifiant, incapable de penser, obéissant aux ordres, exprimant la banalité du mal est devenu un lieu commun. Il faut dire qu'il bénéficie de l'immense impact des expériences de psychologie menées aux États-Unis par Stanley Milgram qui visaient à montrer que des individus étaient capables d'aller jusqu'au crime pourvu qu'ils soient placés en situation d'être de simples exécutants soumis à une autorité. Dans le premier article qu'il publia en 1963, Milgram établissait ainsi le lien : « L'extermination des Juifs européens par les nazis est le cas le plus extrême d'actes immoraux et abjects accomplis par des milliers de gens au nom de l'obéissance 13 . » Or si tous, de ses ravisseurs en passant par ceux qui furent en contact avec lui durant sa détention en Israël et ceux qui l'observèrent à travers le verre du box où il resta assis des mois durant, furent frappés par son insignifiance, son aspect d'homme ordinaire, cela ne dit rien de ce qu'il était alors qu'il était au pouvoir. Les nombreux travaux biographiques ou prosopographiques montrent que ceux qui participèrent à des échelons élevés à la machine de destruction des Juifs ne furent ni des monstres assoiffés de sang, comme on l'écrivit dans les années qui suivirent la capitulation du Reich, ni de simples rouages insignifiants.
Le procès Eichmann avait montré l'ampleur de la destruction et la solitude des Juifs, rendant sensibles leur faiblesse et leur fragilité. Cette situation passée est intériorisée par les Israéliens qui vivent les jours qui précèdent la guerre des Six-Jours de 1967 dans l'angoisse d'un génocide. Cette angoisse de voir disparaître l'État d'Israël Raymond Aron parlera d'« Étatcide » est partagée par les Juifs de la Diaspora, toutes tendances politiques confondues. Israël s'était imposé, avec la loi créant Yad Vashem et le procès Eichmann comme le centre de la mémoire du génocide. La guerre des Six-Jours rend cette mémoire présente. Elle est alors très largement une mémoire juive.
Les choses changent lentement à la fin des années 1970. Le centre de la mémoire se déplace insensiblement d'Israël vers les États-Unis en s'américanisant et en s'universalisant. Les États-Unis sont désormais un pays où les chaires d' « Holocaust studies » et les mémoriaux parmi eux celui, fédéral, de Washington se comptent par centaines, qui centralisent toutes les sortes d'archives, un pays qui produit, avec l'Allemagne, les recherches historique les plus importantes, un pays aussi dans lequel l'« Holocauste » a été intégré à la culture et à l'ethos national.
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