Antiquité : il y a des esclaves pour ça !

On a longtemps imaginé les Athéniens et les Romains occupés à exercer leur beau « métier » de citoyen tandis qu'une masse servile s'activait dans les mines, les champs ou les ateliers. La réalité est moins simple.

Pour les Grecs et les Romains, la vocation des esclaves était de travailler. Évoquant une époque lointaine durant laquelle les Grecs ne possédaient pas encore de main-d'oeuvre servile, un auteur comique du Ve siècle av. J.-C. écrivait : « En ce temps-là, les femmes devaient s'imposer tout le travail de la maison. » Dans L'Économique vers 380 av. J.-C., un traité consacré à l'exploitation des propriétés foncières, Xénophon écrit de son côté que le rôle des esclaves consistait à « transporter, soigner, garder les biens du maître », et à « planter, façonner la jachère, semer ou rentrer les récoltes ». C'est dire que tout le travail agricole, ou la plus grande partie de ce travail, leur revenait1. Au Ier siècle av. J.-C., le Romain Varron, dans son ouvrage sur l'agriculture et l'élevage, classe les diverses parties de l'équipement d'une villa en trois catégories : les instruments muets les outils, les semi-parlants les animaux et les parlants les esclaves. Ces derniers étaient donc chargés du travail agricole, au même titre que les animaux de trait et les outils.

Cette idée, selon laquelle, dans l'Antiquité, le travail était l'apanage des esclaves, tandis que les hommes libres vaquaient à d'autres occupations, et notamment à leur « métier » de citoyen, s'est largement répandue à l'époque moderne. Elle a exercé une influence sur les philologues, les archéologues et les historiens de l'Antiquité qui se sont toujours plus intéressés à la religion, à l'histoire des idées et à celle des arts qu'à la culture matérielle, considérée comme le propre des milieux les plus défavorisés et les moins cultivés.

Les esclaves des mondes grec et romain étaient là pour travailler, et souvent pour travailler dur. Je vais pourtant montrer que, dans le monde romain et la même chose pourrait être dite du monde grec, la plus grande partie du travail était effectuée par des hommes libres.

On considère le plus souvent que les trois quarts ou les quatre cinquièmes de la population de l'Empire romain souvent évaluée à 60 millions d'habitants entre le Ier et le IIe siècle ap. J.-C. travaillaient dans l'agriculture. Le nombre des « ruraux » et celui des paysans et bergers ne coïncidaient pas : un certain nombre de familles vivant de l'agriculture ou de l'élevage habitaient dans des agglomérations que les Anciens considéraient comme des villes. Il y avait donc sensiblement moins de ruraux que de paysans et de bergers.

Pour que les esclaves accomplissent plus de la moitié du travail requis par l'ensemble de la société, il faudrait que plus de 40 % de la population soit composée d'esclaves, et d'esclaves paysans ou d'esclaves bergers. Or, il paraît impossible que leur nombre, dans l'ensemble de l'Empire, ait atteint cette proportion. Les Romains ne nous ont transmis aucun chiffre à ce sujet. Mais les historiens proposent deux estimations du nombre d'esclaves entre le règne d'Auguste 27 av. J.-C.-14 ap. J.-C. et le IIe siècle. Pour les uns dont je fais partie, il y avait, au début de l'empire, entre 30 et 40 % d'esclaves en Italie péninsulaire et sans doute aussi en Sicile, et au total 15 à 20 % dans l'ensemble de l'empire soit entre 2 et 3 millions pour l'Italie. Pour les autres par exemple Walter Scheidel, leur nombre ne dépassait pas 15 à 20 % en Italie, et 10 % pour l'ensemble de l'empire soit pas plus de 1,5 million d'esclaves en Italie2.

Quelle que soit l'évaluation retenue, les esclaves étaient trop peu nombreux pour effectuer la majeure partie du travail requis par les divers secteurs économiques, et notamment par l'agriculture et l'élevage. Une fois qu'on a dit cela, il n'est pas inutile de prendre plusieurs exemples dans des régions et des époques différentes, pour essayer de comprendre comment les esclaves et les hommes et femmes libres se « partageaient » le travail.

DANS LES VILLAS

Prenons le cas de la « villa ». Ce mot, qui signifie plus largement « domaine rural », est employé pour désigner un modèle spécifique d'exploitation agricole. Ce modèle paraît s'être largement répandu en Italie centrale et méridionale, et notamment en Étrurie, dans le Latium et en Campanie, surtout au IIe et au Ier siècle av. J.-C. Les auteurs latins qui ont écrit des traités sur la gestion des terres et qu'on appelle les « agronomes », Caton l'Ancien IIe siècle av. J.-C., Varron au siècle suivant et Columelle Ier siècle ap. J.-C. exposent leur fonctionnement et donnent à ce sujet des conseils à leurs lecteurs, c'est-à-dire aux propriétaires fonciers.

Dans la villa, diverses cultures étaient pratiquées car les paysans, libres ou non, vivaient en partie de ces productions. Mais, quand le domaine ne se trouvait pas très loin des côtes, il était souvent voué aux cultures arbustives, vigne et olivier, car le vin et l'huile faisaient l'objet d'un important commerce. La villa n'était pas nécessairement très étendue : parfois une dizaine, une vingtaine ou une cinquantaine d'hectares, parfois plus, mais sans atteindre des dimensions gigantesques. Caton, dans son traité De agricultura, décrit une villa dans la région de Casinum et de Venafrum, qui comportait 25 hectares de vignobles et 60 hectares d'oliveraies.

Dans tous les traités des agronomes, la main-d'oeuvre permanente des villas se composait d'esclaves. C'est pourquoi certains historiens les qualifient de villas « esclavagistes ». Les esclaves y étaient commandés par un régisseur, lui-même asservi, le vilicus. Personnage important, le régisseur appartenait à l'élite des esclaves. Des douze livres que comprend son traité, Columelle en a consacré un entier au régisseur et un autre à sa femme, la vilica. Il écrit que le régisseur tenait la place du maître et le compare à un officier commandant des troupes dans une bataille. Le vilicus faisait en effet exécuter les ordres du maître. Il devait aussi diriger et surveiller les travaux, acheter ou emprunter le matériel nécessaire à l'exploitation, les vêtements des esclaves et la nourriture non produite sur le domaine. En outre, il avait un rôle de maintien de l'ordre. En contrepartie, le maître devait le surveiller de très près.

Dans De agricultura, Caton préconise l'emploi de 29 esclaves : 13 pour l'oliveraie, y compris le régisseur et sa femme, et 16 pour le vignoble, dont l'exploitation est également dirigée par un régisseur. Cinq esclaves, sans qualification particulière, devaient s'occuper de récolter les olives, 10 des vendanges. Les autres entretenaient le bétail qui assurait les labours et les transports, actionnait la meule, et dont la viande était consommée. Il y avait donc des bouviers, des porchers, des âniers et un berger. L'élevage proprement dit était pratiqué dans des domaines à part.

La grande originalité du système, c'est que les esclaves y travaillaient collectivement. S'ils étaient nombreux, ils étaient regroupés en équipes qu'on appelait parfois les décuries, sous les ordres d'autres esclaves, les chefs d'équipe monitores. On peut donc parler d'« esclavage par équipes ». Dans la villa, la présence d'une main-d'oeuvre servile avait donc conduit à élaborer une organisation spécifique du travail.

Selon le traité de Caton, il n'y avait qu'une seule femme parmi les esclaves de la villa : celle du régisseur. Un siècle plus tard, Varron conseillait, à l'inverse, de donner des compagnes aux meilleurs esclaves et aux bergers esclaves elles aussi : en couple avec des enfants, les bergers s'attachaient davantage à leurs troupeaux, et leurs progénitures venaient grossir le cheptel d'esclaves appelé familia par les Latins. Qu'en était-il dans la plupart des domaines ? L'absence de femmes paraît très peu probable, car la reproduction de l'ensemble de la population des esclaves ne pouvait être obtenue uniquement par les prises de guerre et la traite, surtout sous le Haut-Empire, une fois que les principales conquêtes ont été terminées. Une reproduction interne au domaine était donc indispensable. Parmi les esclaves dont parle Caton, seuls les régisseurs et leurs femmes pouvaient raisonnablement espérer être un jour affranchis. A l'époque républicaine, la grande majorité des esclaves n'avaient aucun espoir de devenir libres, et une bonne partie d'entre eux devaient s'en rendre compte. Mais leur condition variait d'une catégorie à l'autre ; avec les esclaves mineurs, les esclaves paysans et bergers étaient sûrement les plus malheureux matériellement.

Ces observations sur la villa ne doivent pas nous faire croire que tous les paysans du monde romain étaient des esclaves. D'abord, les villas avaient besoin d'une main-d'oeuvre saisonnière pour la récolte des olives, les vendanges ou les moissons. Or l'utilisation d'esclaves durant quelques mois n'était pas rentable. Les propriétaires font donc appel à des salariés libres : des petits paysans des alentours ou des bandes de travailleurs libres embauchés dans des régions plus distantes.

Les paysans des environs étaient soit de petits propriétaires qui complétaient leurs ressources par ce type de salaires, soit des fermiers ou des métayers, qui, le plus souvent, ne possédaient pas eux-mêmes de terres. En effet, certains propriétaires, pour des raisons diverses, choisissaient de diviser leur exploitation en lots plus ou moins grands qu'ils donnaient à ferme.

Même en Italie centrale et méridionale, la main-d'oeuvre agricole ou travaillant dans l'élevage n'était donc pas uniquement composée d'esclaves. Il y a d'ailleurs eu, et il y a encore, des débats sur la diffusion du modèle de la villa esclavagiste. Certes, la place que les agronomes accordent à ce type d'exploitation dans leurs traités montre son importance sociale et économique. Mais cela ne signifie pas qu'on l'ait pratiqué partout dans le monde romain.

En Gaule Belgique, en Gaule Lyonnaise, en Bretagne antique, en Égypte, la place de la villa esclavagiste et le rôle économique des esclaves dans l'agriculture étaient certainement moins importants qu'en Italie, et surtout qu'en Italie centro-méridionale. En Égypte notamment, la place du travail servile était très réduite, notamment en agriculture, comme le montre le dossier papyrologique dit d'Héroninos, qui concerne un immense domaine du IIIe siècle ap. J.-C. appartenant à un chevalier nommé Appianus.

Dominic Rathbone3 a montré qu'il y avait dans ce domaine trois catégories de paysans, dont une seule, celle des paidaria des employés subalternes qui, sur ce domaine, travaillaient surtout dans l'administration, était probablement constituée d'esclaves ; et il s'agissait d'une catégorie peu nombreuse par rapport aux deux autres. En Égypte, le nombre total des esclaves ne dépassait pas 10 % de la population.

ARTISANS, POTIERS ET CHEFS D'ÉQUIPE

Dans le secteur de la fabrication, c'est-à-dire de l'artisanat et de la manufacture, la sophistication technique et managériale différait beaucoup d'un secteur à un autre ou d'une région à une autre. La documentation les concernant varie aussi énormément. Parmi les productions qui ont subsisté, certaines portent des marques, des inscriptions peintes ou des graffitis. Ces marques, également appelées « estampilles » ou « timbres », étaient imprimées dans l'objet avant sa cuisson.

Le produit fabriqué romain que l'on connaît le mieux est la céramique. Elle se divise en plusieurs espèces. D'une part, la céramique fine, qui est utilisée comme vaisselle de table. Elle est le plus souvent recouverte d'un revêtement argileux, vitrifié ou non, qu'on appelle vernis ou engobe ; mais ce n'est pas vraiment un objet de luxe. A partir du Ier siècle av. J.-C., elle était de couleur rouge ou orangée. On a pris l'habitude, à l'époque moderne, d'appeler « sigillée » cette céramique. D'autre part, la céramique commune, qui, dans la plupart des cas, ne comporte aucun revêtement. Une partie des vases de céramique commune sert aussi de vaisselle de table, mais leur qualité est évidemment plus modeste. Une autre partie de ces vases sert à faire la cuisine ou à stocker les aliments.

Grâce aux marques présentes sur les céramiques, on peut connaître l'identité des potiers et l'organisation de la production. Il ne faut toutefois pas nous dissimuler les limites de nos connaissances : la plupart des vases n'en portaient pas.

La plus ancienne des sigillées, l'italique, est une céramique à vernis rouge fabriquée entre le milieu du Ier siècle av. J.-C. et la fin du Ier siècle ap. J.-C., d'abord à Arezzo d'où son nom d'« arétine », puis à Pise, à Pouzzoles, en Italie du Nord et à Lyon. On a trouvé beaucoup de ces vases dans les camps romains des bords du Rhin. Une partie des chefs d'équipe dont les noms figurent sur certains de ces vases étaient des artisans indépendants. D'autres étaient probablement des salariés libres. Certains étaient propriétaires d'un four. Ceux qui n'en possédaient pas devaient verser des redevances au fournier qui cuisait leurs vases. Sur 2 600 chefs d'équipe dont nous connaissons le nom, 500 à peu près 20 % étaient des esclaves. Parfois plusieurs esclaves du même propriétaire étaient potiers. Le nommé Rasinius en possédait même une soixantaine, travaillant tous dans la fabrication de l'arétine ! Parmi eux, Certus, esclave de Rasinius ; Chrestus, esclave de Rasinius ; Draco, esclave de Rasinius, etc. Ces chefs d'équipes avaient, sous leurs ordres, des ouvriers qui étaient, eux aussi, des esclaves. En effet, sauf exception rarissime, un homme libre ne travaillait pas sous les ordres d'un esclave. Au contraire, il était évidemment habituel que des esclaves travaillent sous les ordres d'un homme libre. Les ouvriers dépendant des potiers libres pouvaient donc être des esclaves.

Dans la fabrication de la céramique italique, la place de la main-d'oeuvre servile était donc très importante. Mais dans la fabrication de céramique sigillée à vernis rouge de Gaule du Sud, dont la fabrication a débuté au cours des années 20 ap. J.-C., les esclaves paraissent au contraire avoir été très peu nombreux, au moins au niveau des potiers chefs d'équipe. Notons d'autre part que cette présence massive d'esclaves dans la fabrication de certaines céramiques n'a pas donné naissance à une organisation originale du travail. Rien n'indique que la fabrication de l'arétine ait été organisée différemment de celle des sigillées gallo-romaines.

Beaucoup d'historiens pensent que le nombre des esclaves a fortement diminué au IIIe et au IVe siècle ap. J.-C., derniers siècles de l'empire d'Occident. C'est probablement vrai pour l'Italie, où ils étaient particulièrement nombreux au début de notre ère. Quant au nombre d'esclaves dans les autres régions, à vrai dire, on n'en sait pas grand-chose. Mais, dans les îles de la mer Égée, à Chios, Lesbos et Théra, on a trouvé des inscriptions cadastrales qui témoignent de l'existence d'un nombre important d'esclaves paysans. Et récemment dans l'île de Théra, deux blocs de pierre ont été découverts datant de la fin du IIIe siècle ou du début du IVe : ils portent une liste de 152 esclaves paysans ou bergers appartenant à un même propriétaire foncier. Il n'y avait plus de villas esclavagistes proprement dites à cette époque, mais la tradition gréco-romaine d'une paysannerie servile se maintenait, au moins dans certaines régions.

L'esclavage gréco-romain ne peut pas être considéré indépendamment de l'affranchissement, qui accroît encore le nombre des travailleurs libres. Nous avons dit que, dans le cas de la villa esclavagiste, le nombre des paysans ou bergers affranchis était peu nombreux. C'est vrai. Mais dans la fabrication, le commerce, la vie financière et les services, un plus grand nombre d'esclaves étaient libérés. Dans presque tous les cas, une fois affranchis, ils continuaient à travailler dans le même secteur. Les inscriptions funéraires des gens des villes, à commencer par celles de Rome, la plus grande ville de l'empire, le montrent assez clairement.

On voit que les esclaves ne constituaient, dans l'Empire romain, qu'une minorité selon moi, quelque chose comme 20 % de la population globale au début de l'empire, ce qui ne les a pas empêchés d'exercer une grande influence sur l'ensemble des institutions et sur la société. Mais ils n'accomplissaient pas la majeure partie du travail requis, loin de là, même si les Anciens considéraient qu'ils étaient là pour travailler.

Leur nombre et leur importance économique variaient selon les secteurs, les époques et les régions. Néanmoins, leurs activités étaient extrêmement variées, il n'y avait guère de secteurs économiques où l'on n'en rencontrait pas. Et, dans la plupart des secteurs, ils étaient mêlés, dans le travail, aux hommes et femmes libres, mais évidemment le plus souvent à des niveaux plus bas de la hiérarchie. Pour comprendre la place de l'esclavage dans le monde romain antique, il faut considérer ensemble ces diverses caractéristiques, qui peuvent paraître contradictoires, mais constituèrent pourtant, toutes ensemble, un système cohérent, qui a fonctionné au moins cinq ou six siècles.

Par Jean Andreau