Festin de sang
Quoi de neuf sur la guerre ? Un roman qui s'avance sous un titre de traité de polémologie, le premier d'Alexis Jenni, appelé à connaître un vaste public : L'Art français de la guerre Gallimard. Pourquoi l'armée est-elle comme exclue du corps social depuis la fin de la guerre d'Algérie ? Alexis Jenni, né un an après les accords d'Évian au sein d'une famille de gauche antimilitariste, a écrit un roman d'aventures très françaises pour creuser la nature de la culpabilité que la nation a fait porter sur les épaules de ses militaires. A travers le récit de son héros, artiste parmi les parachutistes, qui a tout vécu de l'Occupation à la guerre d'Algérie en passant par l'Indochine, il se livre à une réflexion sur la transmission de la mémoire. Il s'est documenté, du moins on s'en doute car il ne donne pas ses sources. Cette éblouissante méditation à travers nos guerres coloniales s'ouvre sur le départ des spahis de Valence pour la guerre du Golfe en 1991. « L'armée revenait dans le corps social », écrit-il. C'est donc qu'elle s'en était longtemps absentée.
Le spectre de la Seconde Guerre est bien présent, l'« Indo » également, mais c'est le morceau sur l'Algérie qui l'emporte. Au fur et à mesure que l'on s'enfonce dans les Aurès, le sentiment poisseux de la barbarie nous gagne jusqu'à ce que nous nous trouvions enveloppés dans l'intime folie de la guerre. Un civil est distingué parmi ces hoplites en casquette Bigeard. Le seul auquel l'auteur élève une statue : Paul Teitgen, adjoint civil du général des parachutistes. On ne lui demande rien mais lui demande un peu. Juste la signature du para au bas d'une assignation à résidence chaque fois qu'il arrête un homme. Pour qu'il reste une trace confirmée par chacun des pilotes de cette machine de guerre sans état d'âme. Il se fait comptable des morts pendant la bataille d'Alger, les recense, les nomme pour ne pas qu'un jour ils soient moins qu'un chiffre. Le fresquiste en Alexis Jenni est sous l'influence de Tolstoï, mais le chroniqueur de la geste des officiers revenus de tout a été marqué par les films de Pierre Schoendoerffer. L'Iliade et l'Odyssée n'en sont pas moins les livres de chevet de son attachant personnage de peintre-para : « Homère parle de nous, bien plus que les actualités filmées. » La guerre selon Jenni doit son éternité à sa capacité de résoudre les problèmes en simplifiant le réel par le biais de la fraternité. Voilà pourquoi certains ont tant de mal à en sortir. Cet art de la guerre repose sur cette prise de conscience aiguë : « Dans cette cavalcade horrifique qui dura vingt ans [...], la fonction de chaque guerre était d'éponger la précédente. Pour faire table rase à l'issue du festin de sang, il fallait passer l'éponge, que la table soit nette, que l'on puisse à nouveau servir et manger ensemble. » Au passage, l'auteur exécute La Bataille d'Alger au motif que, pour édifier cette « légende de gauche », le cinéaste Gillo Pontecorvo a oublié qu'entre les paras et le FLN il y avait dans l'Alger de 1956 des Européens par dizaines de milliers dans les rues.
La réussite du livre tient à sa puissance d'évocation avec une certaine économie de moyens malgré les 730 pages : cet écrivain nous parle d'un monde dont on n'a plus idée. La torture, activité consistant à « chasser l'information dans le corps où elle est cachée », s'y trouve, bien entendu, mais elle n'est pas le problème. Où est le problème alors ? « Nous avons manqué à l'humanité. Nous l'avons séparée alors qu'elle n'a aucune raison de l'être. » Les pieds-noirs ne sont pas non plus épargnés pour avoir traité en invisibles ou en inférieurs les 8 millions d'Algériens. Un pied-noir l'a révélé mieux que d'autres, Albert Camus : l'Arabe est toujours là dans le décor, mais il ne dit rien. A la toute fin du livre, l'actualité allume ses feux : l'émeute qui vient, aux portes de Paris.
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