1511, Malacca devient portugaise
La prise de la ville malaise, il y a cinq siècles, a-t-elle signé l'emprise nouvelle des Portugais en Asie ?
En août 1511, Afonso de Albuquerque, commandant d'une armada portugaise d'une vingtaine de bâtiments et de 1 200 hommes, s'empare de la ville de Malacca, située sur la côte occidentale de la péninsule malaise. Capitale du sultanat du même nom, Malacca n'est alors pas inconnue des Européens, qui savent qu'elle est l'un des principaux lieux de négoce du poivre de Sumatra et de la noix muscade des Moluques. C'est précisément afin de faire passer sous son contrôle les routes d'approvisionnement en épices de l'Empire ottoman et de Venise que le roi portugais Manuel Ier a lancé Albuquerque à l'assaut des Indes orientales. L'un des grands chroniqueurs de l'expansion portugaise en Asie les Portugais ont déjà fondé des établissements à Goa et à Cochin en Inde, Tomé Pires, a résumé en une formule lapidaire ce grand dessein : « Qui règne sur Malacca tient dans ses mains la gorge de Venise. »
Depuis les années 1450, Malacca est en effet l'un des havres privilégiés des navires arabes, indiens et chinois qui sillonnent les mers d'Asie en quête d'aromates - aromates qui arrivent en Europe via la Méditerranée. Les lettres, le pouvoir et le grand négoce y font ordinairement bon ménage : l'élite du palais, qui s'exprime et écrit en malais, y côtoie le monde bigarré du port où les équipages, venus non seulement des Moluques et de Java, mais aussi de Chine, du Yémen et du Gujarat, patientent dans l'attente du renversement des vents de mousson. Un maître du port shahbandar veille sur les intérêts des étrangers, et ce quelle que soit leur religion. Compilées au mitan du XVe siècle, les Undang-Undang Melaka « Lois de Malacca » épellent un droit commercial sophistiqué, qui garantit la sécurité des transactions et l'équité des magistrats. Encore la ville n'est-elle pas vouée qu'à Mammon : les oulémas et les maîtres de mystique venus des Lieux saints, de la Perse et de l'Inde moghole en font un haut lieu de la théologie et de la littérature musulmanes.
Pour le souverain portugais et ses conseillers religieux, imprégnés de l'idéal d'une nouvelle croisade contre les Maures, l'enjeu du conflit n'est d'ailleurs pas que commercial, puisqu'il s'agit de ne plus combattre les Ottomans seulement en Méditerranée, mais aussi sur leur flanc oriental, dans l'océan Indien. La prise de Malacca est dès lors affaire de foi autant que de négoce. C'est en hurlant le nom du saint Jacques « Matamoros » que Albuquerque lance ses troupes à l'assaut des ruelles de la ville.
Ni la conquête de Malacca, ni sa transformation ultérieure en un port florissant n'auraient pu aboutir sans de précieux concours locaux. Tirant parti des divisions intestines entre le sultan Mahmud Syah et le prince héritier Ahmad, Albuquerque put compter, au moment opportun, sur le soutien de la puissante milice armée de l'Utimutaraja - le chef de la communauté javanaise du quartier d'Upeh. Loin d'être d'emblée les maîtres du jeu, les Portugais furent aussi une force d'appoint dans des rivalités de pouvoir qui préexistaient à leur venue.
Dans la Sejarah Melayu - l'« Histoire des Malais », composée en 1612 par un descendant d'un haut dignitaire de Malacca -, l'entrée en action des forces portugaises tient de la calamité naturelle. Les boulets tirés depuis les navires « s'abattent comme les pluies de mousson » sur la cité, tandis que les canons résonnent « comme le tonnerre dans le ciel ». Loin de reconnaître la supériorité des Portugais, l'Hikayat Hang Tuah - l'« Épopée de Hang Tuah », composée au XVIIIe siècle - fulmine contre leur fourberie. Car les Portugais s'en sont venus un jour quémander auprès du sultan l'autorisation de s'installer aux portes de la ville sur un terrain « de la taille de la peau d'un animal ». Grisé par les réaux d'argent des nouveaux arrivants, le souverain accède inconsidérément à leur requête. Or, de la peau séchée d'un buffle, les Portugais font une corde tressée qui leur permet d'enclore un terrain immense, sur lequel ils édifient une forteresse. Puis ils garnissent la place « de jour de marchandises, mais de nuit de canons ». Pour finir, ils ouvrent le feu sans semonce, au beau milieu de la nuit.
La prise de Malacca fut par conséquent glosée comme un accomplissement héroïque par les Portugais, mais comme un abominable acte de traîtrise par les Malais. Qui plus est, elle ne signa aucunement le commencement d'une percée irrépressible des Portugais en Insulinde. Réfugiée, pour finir, à Johore, la cour de Malacca continua à représenter une menace pour les Portugais. Le sultan Alauddin Riayat Syah III s'allia même en 1606 aux Hollandais pour lancer une attaque de grande envergure contre la fortaleza forteresse. Si la campagne de reconquête appuyée par les Hollandais se solda par un échec, elle permit néanmoins de cantonner les Portugais dans leurs fortifications. L'omniprésence des bâtiments de guerre du sultan d'Aceh dans le détroit de Malacca empêcha en outre les Portugais de mettre en coupe réglée le commerce insulindien des épices. Loin de les abolir ou de les soumettre totalement à leur emprise, les Européens s'insérèrent, après bien d'autres, dans les routes commerciales du Sud-Est asiatique. En dépit des imprécations de l'Inquisition, Malacca resta une ville métisse, où se mêlèrent les savoirs. A nouveau alliés à Johore, les Hollandais s'emparèrent de Malacca en 1641.
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