Que faire de « MEIN KAMPF » ?

Cela fait des années que l'on se débarrasse du problème, sparadrap haddockien ou patate chaude, selon la culture de chacun, en espérant que le temps le noiera dans les brumes d'un cerveau dont il n'aurait jamais dû sortir. Mais c'est l'inverse qui se produira en 2015, autant dire demain : les droits du livre d'Adolf Hitler tombant dans le domaine public, de nombreuses éditions seront disponibles en librairie. D'ici là, les éditeurs hésiteront entre plusieurs voies : ignorer le livre, pousser à son interdiction en se contentant de réclamer l'application de la loi apologie de la haine raciale, etc., ou au contraire en encadrer au mieux la sortie. D'aucuns jugeront que le débat est purement rhétorique. D'ores et déjà, tapez Mein Kampf sur Google et vous obtiendrez 7 410 000 résultats ! Différentes versions du texte sont librement accessibles sur Internet depuis des années dont la traduction des Nouvelles Éditions latines de 1934 précédée de huit pages de mise en garde « exigées en France » arrêt de la Cour d'appel de Paris, 11 juillet 1979. Les autres n'ont pas ces prudences.

Mein Kampf, projet de société national-socialiste rédigé en prison en 1923-1925 et appelé à devenir la bible du IIIe Reich, expose clairement le programme du futur Führer, tel une conspiration au grand jour ; ne fût-ce qu'à ce titre, il doit être étudié comme un document historique de premier ordre. Soit les éditeurs laissent le champ libre aux extrêmes droites de tout poil qui le publieront dans leur propre traduction avec leur propre présentation des faits ; soit ils s'en emparent avec des historiens qui en assureront une véritable édition critique ; soit ils s'en détournent. Dans le même groupe Editis Benoît Yvert refuse d'y accoler le nom de Perrin, qu'il dirige, contrairement à Olivier Orban, patron de Plon. Ce dernier, dans un manifeste publié par Le Monde des livres et signé avec des juristes et l'historien Jean-Marc Dreyfus, a, lui, appelé à « prendre date » pour que, par une recommandation de l'Union européenne, un avertissement soit apposé sur le texte, des éditions scientifiques soient publiées et que les acteurs d'Internet se mobilisent pour placer, là aussi, des signalétiques adaptées à la communication en ligne.

Il faut rééditer Mein Kampf dans un but pédagogique, à condition de conserver à l'esprit l'absurdité qu'il y aura à « commenter » les passages où Adolf Hitler explique que les Juifs sont une race dégénérée une page sur deux. Et cette édition critique de Mein Kampf devra être disponible en libre accès sur la Toile en même temps qu'en version papier en librairie si elle veut vraiment river leur clou aux négationnistes. Mein Kampf se vend régulièrement, de nos jours, en Asie, en Afrique, au Moyen-Orient. Antoine Vitkine, qui y a consacré les derniers chapitres de son enquête Mein Kampf, histoire d'un livre Flammarion, 2009, assure qu'en Turquie il est devenu ce qu'il fut autrefois en Allemagne : « un bréviaire grand public ». En France, il s'en écoule plusieurs centaines par an en librairie et chez les bouquinistes. Aujourd'hui, il est toujours interdit de diffusion par le ministère des Finances du Land de Bavière région du dernier domicile connu de Hitler qui a hérité de tous ses biens, et donc de ses droits d'auteur. En s'intéressant aux pérégrinations éditoriales de Mein Kampf depuis la fin de la guerre, ses futurs éditeurs devront affronter un autre problème : que faire de ces profits qui leur brûleront peut-être les doigts ?

Par Pierre Assouline