Spectacles Ethniques

Le Quai Branly rappelle que, entre 1800 et 1958, un milliard de visiteurs se sont rendus aux exhibitions coloniales.

 

L'affiche présente à travers toute la capitale donne le sens de l'exposition : un Européen, coiffé d'un haut-de-forme, domine, avec une apparente bienveillance, quatre enfants et deux adultes en parures ethniques, venus des colonies... La photographie est composée comme un tableau dont la mise en scène ne laisse rien au hasard. On connaît l'identité de cet Européen : l'imprésario Guillermo Farini. Les figurants africains à ses pieds sont, quant à eux, désignés sous le terme générique d'Earthmen, pour renvoyer à une origine préservée de la civilisation et du progrès apportés par l'Occident.

« Exhibitions » est l'aboutissement d'un long travail d'investigations mené dans le monde entier par plusieurs dizaines de chercheurs, dans le cadre de la problématique des « zoos humains », initiée en 2001 par l'Association pour la connaissance de l'histoire de l'Afrique contemporaine Achac1. Elle est aussi le fruit d'une rencontre entre Lilian Thuram, vainqueur de la Coupe du monde de football en 1998, et Pascal Blanchard, historien du fait colonial et l'un des fondateurs de l'Achac. L'expression « zoo humain » se fait pourtant très discrète, voire absente d'une exposition qui choisit un titre polysémique. Le mot « exhibition » est ambigu : il évoque à la fois la « présentation », l'« exposition », l'« étalage » et l'« impudeur ». Dix ans après le lancement de la problématique des « zoos humains », la manifestation du Quai Branly a aussi pour but de faire le point sur les avancées scientifiques.

Le début du XIXe siècle a vu naître deux engouements durables : l'intérêt des scientifiques pour la classification des êtres humains et le goût qui se répand dans les villes pour des « spectacles ethniques » à sensation. Saartjie Baartman, devenue célèbre sous le nom de la Vénus hottentote, a le triste privilège d'inaugurer, à Londres et à Paris, la fascination des Occidentaux pour la « différence exotique ». Des milliers de visiteurs pourront voir le moulage de son corps au musée de l'Homme jusqu'en 1974. Aujourd'hui encore, l'American Museum of Natural History à New York conserve, lui, le moulage du corps et de la tête d'Ota Benga : ce Pygmée mbuti de l'ancien Congo belge, fut exhibé à la Saint Louis World's Fair de 1904, puis au zoo du Bronx à New York en 1906.

Les commissaires de l'exposition du Quai Branly ont pris le parti de lier cette fascination, mêlée de répulsion et peut-être d'attirance pour le « corps différent », à celle pour les hommes et les femmes que l'on rangeait alors dans la catégorie des « monstres ». La contemporanéité de ces deux types d'exhibitions humaines suffit-elle cependant à rendre compte de la complexité de leur réception par l'ensemble des publics occidentaux et sur trois quarts de siècle ?

A partir de 1870 et jusqu'au début du XXe siècle, le spectacle ethnique devient un spectacle de masse en Europe et aux États-Unis : aborigènes, funambules japonais, guerriers zoulous ou danseuses orientales investissent le Crystal Palace à Londres, Madison Square Garden à New York, les Folies-Bergère à Paris où, en 1905, le clown cubain Chocolat, dessiné par Toulouse-Lautrec et célébré par Jean Cocteau, connut un grand succès. S'agit-il alors encore d'hommes et de femmes exhibés ou bien d'artistes qui, par la qualité de leur travail, remplissent les salles ? La frontière est floue.

A la même époque, la mode est aux « villages indigènes », attractions privées qui sont plébiscitées dans les expositions universelles ainsi que dans de très nombreuses villes européennes et américaines. C'est un « sauvage » inventé, ou plutôt « mis en scène » à partir de pratiques culturelles en général justes - les spectacles de prétendus cannibales mis à part -, qui est offert à la curiosité d'un public souvent peu averti. L'impact de la presse à grand tirage devient essentiel : celle-ci donne en effet aux visiteurs une « grille de lecture » de ces spectacles, construite à partir de clichés d'un racisme violemment ordinaire. Ainsi naît un imaginaire exotique où l'exhibé joue un rôle à la fois central et hors cadre. Le public ignore aussi que les troupes en tournée pendant plusieurs mois, voire plusieurs années, sont rémunérées. Plus elles ont de succès, plus leurs cachets sont élevés. Sur ce plan, Bill Cody, le monteur de spectacles à grand succès qui sillonne les États-Unis et l'Europe entre 1883 et 1908, a été exemplaire : il a toujours traité de façon égale les cow-boys et les Amérindiens qui ont joué dans le Buffalo Bill's Wild West Show.

Les années 1930 voient l'extinction des exhibitions humaines dont le public se désintéresse. Le rapport à l'autre change rapidement. La Grande Guerre a mis en contact la population française avec des soldats de troupes coloniales. En 1931, lors de l'Exposition coloniale, les « indigènes » recrutés pour travailler à Vincennes comme artisans, vendeurs, serveurs, sont parfois des immigrés installés à Paris ou en banlieue depuis les années 19202. Quant aux derniers spectacles privés dégradants, ils sont bannis par une circulaire de la République française le 27 juillet 1931. Pendant plusieurs décennies, tout souvenir de cette culture de masse s'est effacé. L'exposition du Quai Branly ramène définitivement les exhibés à notre mémoire.

Du 29 novembre 2011 au 3 juin 2012 au musée du Quai Branly, 27, quai Branly, 75007 Paris.

Par Catherine Hodeir