« Érôs et agapè » d' Anders Nygren

Paru en suédois dans les années 1930, ce livre est à nouveau disponible. Un voyage aux origines de l'amour où s'opposent hellénisme et christianisme.

L'auteur

Savant suédois, né à Göteborg, Anders Nygren 1890-1978 est l'auteur d'une thèse sur l'a priori religieux. Après quelques années de pastorat et des études en Allemagne, il enseigne à Lund la philosophie de la religion jusqu'en 1924 puis la théologie systématique jusqu'en 1948. Premier président de la Fédération luthérienne mondiale entre 1947 et 1952, évêque entre 1949 et 1956, il est un homme d'appareil, tentant en vain d'empêcher l'accession des femmes au pastorat. Il prône une refondation du luthérianisme. Il a écrit une oeuvre considérable malheureusement peu traduite. Son plus grand livre, Érôs et agapè, est paru en suédois en deux volumes 1930 et 1937. Sa version française, due à Pierre Jundt entre 1944 et 1952, fut rééditée en 1962. Longtemps indisponible, elle est publiée aujourd'hui au Cerf.

La thèse

Érôs et agapè : ces deux termes grecs semblent traduire la même chose, l'amour. En réalité, ils décrivent une opposition fondamentale, celle de l'hellénisme et du christianisme. La première partie de l'oeuvre examine l'un et l'autre en termes de « mobiles fondamentaux » de la pensée et de l'action ; la seconde parcourt leur conflit, du christianisme primitif à la Réforme.

L'érôs grec, c'est le désir, l'aspiration, c'est la voie de l'homme vers Dieu, un effort qui suppose le salut, oeuvre de l'homme. Il s'agit d'un amour égocentrique, une sorte d'affirmation de soi, sous la forme la plus noble. Même lorsque l'érôs se rapporte à Dieu il revêt les traits de l'amour humain. Il est déterminé par la qualité, la beauté et la valeur de son objet ; il n'est pas spontané, mais « motivé ». Érôs constate que son objet vaut d'être aimé et l'aime de ce fait.

L'agapè chrétienne est tout à fait opposée ; le sacrifice, la descente, la voie de Dieu vers l'homme, la grâce, la rédemption comme acte de l'amour divin. Il s'agit d'un amour désintéressé, don de soi, qui vit de la raison divine et ose pour cette raison « perdre sa vie ». D'abord c'est donc l'amour de Dieu : « Dieu est agapè. » Mais même lorsque l'agapè se rapporte à l'homme, elle revêt les traits de l'amour divin. Elle est souverainement indépendante de son objet, elle s'adresse aux méchants comme aux bons, elle est un amour spontané, jaillissant, non motivé. Et enfin agapè aime et crée la valeur de son objet. Agapè transmue des valeurs pour le seul christianisme. Pourtant, à chaque moment, érôs est là qui veille, qui illumine, qui consolide.

Qu'en reste-t-il ?

Avec talent et érudition, des chapitres amples et des pages parfois datées, c'est une saga intellectuelle que suit Nygren. Il fallait une singulière audace pour s'attaquer dans l'Europe des années 1930 à la généalogie de l'amour en Occident en montrant une double origine grecque et chrétienne. La première réussite de Nygren est de les avoir clairement identifiées ; la seconde est d'en avoir montré les interférences, les contaminations, les échanges. Certes, les deux types d'amour se sont opposés, mais ils se sont tout autant fécondés.

Bien sûr, on voit clairement vers quoi penche notre auteur : c'est un théologien luthérien peu sensible aux charmes grecs ! Toutefois, il se refuse à opposer simplement la terre avec le ciel, le désir avec l'amour. Mais il n'est jamais aussi bon que lorsqu'il affirme la grandeur de l'agapè qui crée une communion avec Dieu, qui se passe de tout fondement rationnel. L'érôs apparaît comme égocentrique, tendu vers la conquête et la possession de l'objet. On sort un peu étourdi de ce voyage, surpris du peu de place fait au désir charnel, mais ébloui par cet amour souvent identifié à la transcendance qui le fonde et qui, arc-bouté sur l'homme, arrive vers Dieu.

Érôs et agapè. La notion chrétienne de l'amour et ses transformations, par Anders Nygren, trad. Pierre Jundt, introduction de Lucrèce Luciani-Zidane, préf. Maurice Goguel, Le Cerf, 2009, 3 vol.

Par Dominique Bourel