Noirs de France

Un documentaire en trois parties qui balaie un siècle de la présence noire en France. A partir du 5 février sur France 5.

La série documentaire Noirs de France retrace, depuis l'invention du cinématographe jusqu'à nos jours, le parcours complexe de la présence des Noirs en France métropolitaine1. Les auteurs, Juan Gélas, réalisateur, et Pascal Blanchard, historien, nous font redécouvrir une histoire coloniale et postcoloniale souvent trop oubliée grâce à des archives inédites et à de nombreux témoignages et entretiens dont ceux des historiens Pap Ndiaye, Elikia M'Bokolo et Françoise Vergès.

« Au temps des pionniers 1889-1940 », siégeait à l'Assemblée nationale le « Jaurès noir », Hégésippe Légitimus, tandis qu'au Jardin d'Acclimatation de jeunes Africains exhibés plongeaient dans un bassin. En 1914, Antillais, Guyanais et Réunionnais ont la satisfaction d'obtenir enfin le droit à la conscription au moment où les tirailleurs sénégalais sont recrutés parfois de force. Dans les années 1920, la Revue nègre porte Joséphine Baker au sommet de sa gloire, ouvrant la vogue des bals nègres où l'on danse la biguine antillaise.

« Au temps des migrations 1940-1974 » s'affirme la pensée noire avec la création en 1947 de la revue Présence africaine et, en 1956, du premier Congrès des écrivains et artistes noirs à Paris2. On compte des députés, ministres et sénateurs noirs au sommet de la République : Léopold Sédar Senghor, Gaston Monnerville, Félix Houphouët-Boigny... C'est aussi l'époque des migrations africaines et ultramarines orchestrées par le Bumidom3 dans les années 1960, qui jettent les bases de la population noire d'aujourd'hui en métropole.

« Au temps des passions 1975-2011 », les changements s'accélèrent. Aux Afro-Antillais « OS des services », succèdent de nouvelles générations engagées dans les luttes militantes de SOS racisme ou, plus récemment, du Cran Conseil représentatif des associations noires. L'immigration africaine devient un enjeu politique majeur avec la lutte des sans-papiers et la revendication de l'égalité citoyenne. Les Afro-Antillais, Guyanais et Réunionnais se réapproprient la mémoire de l'esclavage à travers le combat pour le vote en 2001 de la loi « Taubira » criminalisant la traite négrière depuis le XVe siècle. Dans une société française où l'image prédomine, quelques personnalités comme Yannick Noah, Lilian Thuram, Joey Starr, Pascal Légitimus, Audrey Pulvar ou Soprano occupent une place de premier plan dans les médias et les réseaux sociaux. A l'écoute de plusieurs témoignages, se dessinent cependant, en filigrane, les tensions entre Noirs ultramarins et Français noirs issus de l'immigration. Entre fierté, exclusion, discrimination, nouvelles visibilités et identités métissées, l'histoire des Noirs de France qui se joue aujourd'hui bouleverse les frontières de la République.

L'angle de vue adopté par les auteurs pourrait laisser croire à un public non averti que les Noirs de France ont été ghettoïsés, supportant seuls les moments les plus durs de l'histoire de la France aux XXe et XXIe siècles, victimes plus ou moins manipulées par les Blancs qui restent presque toujours hors cadre. A peine rappelle-t-on que, dans les tranchées, tous les combattants étaient semblables. Et si Joséphine Baker se voit reconnaître une volonté de bâtir une carrière, le clown Chocolat n'est traité qu'en victime ! On ne voit pas les musiciens de jazz Charlie Parker, Dizzy Gillespie, Miles Davis, Kenny Clarke qui s'installe définitivement en France, venus pour jouer mais aussi pour une vie sans ségrégation.

Noirs de France, à l'écriture cinématographique percutante servie par un montage tout en finesse et par la très belle voix off d'Anastasie Tudiesche, anime déjà de nombreux débats dans plusieurs villes françaises de l'Hexagone. A voir absolument.

J. Gélas, P. Blanchard, Noirs de France , trois dimanches en février sur France 5 et en DVD.

Par Catherine Hodeir