« Outrancièrement »

Quel aveu d'échec de combattre le négation-nisme en lui opposant une loi !

Le mot de l'année 2011 ne sera ni « indigné » ni « intouchable » mais « outrancier ». Car on se souviendra du moment où le législateur a inventé non seulement de limiter un peu plus la liberté d'expression des historiens, chercheurs, intellectuels et simples citoyens mais encore de le faire selon la plus insensée des formulations. Il faut relire mot à mot la proposition de loi adoptée le 22 décembre dernier par une Assemblée nationale honteusement désertée une cinquantaine de députés ont pris part au vote sur les 577 élus. Sont visés « ceux qui ont contesté ou minimisé de façon outrancière l'existence d'un ou plusieurs crimes de génocide », en l'espèce celui des Arméniens par les Ottomans à partir d'avril 1915.

A l'aune de cette conception des choses, quel juge se donnera le ridicule de définir le champ de la minoration et celui de l'exagération en histoire, pour ne rien dire de l'équilibre entre les deux, qui tracera la limite entre l'exagération permise et l'outrance interdite ? Car désormais, c'est à la justice qu'il convient de donner la mesure de ce qui peut s'écrire sur les grands massacres du passé. Une fois la loi ratifiée par le Sénat, les deux dossiers que L'Histoire a déjà consacrés aux Arméniens en avril 1995 et en avril 2009 nous feraient courir le risque d'être poursuivis pour « contestation » ou « minimisation de génocide » : il y était non seulement question de la controverse sur le nombre de morts mais aussi de l'usage du terme génocide. Ce travail d'historien pourrait valoir aujourd'hui au directeur de la publication un an de prison et 45 000 euros d'amende. Quelle régression !

Le révisionnisme en histoire est consubstantiel à la discipline ; il est permanent et indispensable. Le négationnisme est un scandale, mais quel aveu d'échec de ne le combattre qu'en lui opposant une loi répressive, en lieu et place d'un encouragement à l'éducation et à la recherche dans tous les pays concernés. Les lobbyistes et les politiciens de tous bords, qui ont jeté de l'huile sur le feu à l'aide des vieux combustibles de la démagogie pour des motifs purement électoralistes, auront à répondre de leur responsabilité dans cette nouvelle restriction des libertés intellectuelles.

La confusion entre l'histoire et la mémoire conduit à une soviétisation de l'histoire : encadrée par la loi, elle devient officielle. Il serait temps de reconsidérer la question des lois mémorielles dans leur ensemble, dont l'effet de bloc aura, en retour, eu pour conséquence de banaliser la Shoah. L'article 9 de la loi Gayssot, établissant comme un délit la contestation de crimes contre l'humanité, avait ouvert la boîte de Pandore en 1990. Depuis, on a légalement tenté d'y faire entrer Arméniens, descendants d'esclaves et anciens colonisés. En attendant les autres car il n'y a pas de raison que cela s'arrête, bien que le caractère anticonstitutionnel de ces lois ait déjà été dénoncé. C'est donc toute la question qui est à revoir. Ne serait-il pas temps, à la faveur du débat d'idées que devrait susciter la campagne électorale on peut rêver, de faire comprendre aux députés, aux sénateurs, aux ministres, aux princes qui nous gouvernent et à ceux qui nous gouverneront que, par leur faute morale, cette affaire a pris un tour, disons-le a minima, « outrancier » ?

Par Pierre Assouline